(73) SavoieBatÔjazz

04&05/09/2020 – Toto ST puis Natascha Rogers à Batôjazz

Batôjazz : Quand l’évasion est totomatique…

Attendre septembre pour se faire le premier festival de l’année, ce n’est vraiment pas courant ! Comme se retrouver sur un bateau pour cette « remise à flots » et embarquer pour deux voyages dépaysants au son d’une world-music propice à l’évasion. Yupi Yeah* !

Dès vendredi soir, tous les paramètres étaient réunis pour passer l’un de ces moments inhabituels tels qu’on les affectionne. Un ciel bleu azur, un soleil radieux qui darde encore ses chaleureux rayons sur ce magnifique bout du Bugey que le Rhône sépare de la Chautagne, bucolique porte d’entrée de la Savoie. A bord du bateau, l’immense plaisir de retrouver Tomas Serpiao– alias Toto St– le jeune prodige chanteur et guitariste angolais entouré de son solide staff lyonnais qui, lors de leur première scène ensemble, nous avaient régalés en octobre dernier au Rhino. L’occasion unique de se replonger dans son très accrocheur répertoire afro-blues groovy (rappelons que nous avons placé son dernier album « Nga Sadikila » parmi les meilleures sorties world de 2019) puisque, revenu en France pour une série de neuf rendez-vous, Batôjazz sera le seul qu’il pourra honorer suite à toutes les annulations dues à la Covid 19. Pour cette croisière où le Rhône se substituait au Rio Kwanza, une soixantaine de personnes ont pris place à la fois à l’air libre sur le pont où était retransmis par enceintes et écran interposés le concert joué à l’intérieur du bateau, ainsi transformé en club de jazz fluvial avec un son bluffant de qualité.

L’embarquement -au sens propre comme au figuré- est immédiat avec quelques titres (Cicale Ngo, Meu Mundo) tirés de son précédent album « Filho da Luz ». Malgré l’exiguïté de l’espace scénique, le quintet développe aisément son groove appuyé par la rythmique de Vim Zabsonré (batterie) qui modère sa frappe, et  son binôme de Supergombo Etienne Kermac à la basse, avec en seconde guitare Tom Jallet. La couleur brésilienne de Revelaçao donne l’occasion au piano d’Ewerton Olivei ra de se faire plus jazzy tandis que le charismatique et solaire Toto scatte en pleine liberté dans des impros donnant un aperçu de sa large palette vocale. La belle balade de Quem Sou Eu précède  Bues Sem Chao, un afro-blues en solo où la guitare claque de façon tranchante comme elle va l’être encore sur l’imparable Yupi Yeah, bien nommé hymne à la joie avec son entêtant refrain qui sera repris encore lors des trois rappels clôturant, dans un timing parfait, cette belle promenade nous ramenant au pied du majestueux Colombier. Les chœurs ont fusé et les cœurs ont vibré à l’unisson pour remercier Toto, ses musiciens, mais aussi l’équipe de Dominique qui s’est démenée pour maintenir ce festival original dans de bonnes conditions. Malgré les masques qui cachaient les « smile » on devinait aux travers des yeux de chacun le bonheur qui venait d’être ici partagé.

 

[* NdlR : Yupi Yea est le premier titre de l’album Nga Sadikila]

Ok Rogers, reçu cinq sur cinq…

La météo était toujours bénie des dieux le lendemain soir pour le second voyage proposé en compagnie de la chanteuse et magistrale percussionniste Natascha Rogers (voir l’interview par Michel Martelli). On embarquera cette fois avec une jauge à quatre-vingt dix personnes, du côté savoyard de la rive du Rhône à Chanaz, pour une croisière encore plus séduisante puisque, longeant le paisible canal de Savière, on débouchera aux prémices du couchant sur l’apaisante quiétude du lac du Bourget. Mais pas le temps de se laisser aller au romantisme du lieu qui inspira Lamartine, le percutant quartet de la jeune artiste d’origine hollandaise nous extirpant bien vite de toute rêverie. Celle dont nous parlions dernièrement dans ces colonnes pour son featuring avec le Cuareim Quartet de son compagnon Guillaume Latil était là à la tête de son propre groupe, ses merveilleux « boys » où l’on retrouve l’un des meilleurs guitaristes actuels Anthony Jambon (Parisien originaire rappelons-le de Bourg-en-Bresse…), le sax soprano de haute volée Maxime Berton (Lou Tavano) et le bassiste rochellois Laurent Salzard que l’on découvre et qui a contribué aux nouvelles compos. Assise sur son cajon qu’elle frappe vigoureusement, Natascha multiplie les bruissements à l’aide de ses multiples petites percussions aux noms exotiques, épaulée par Maxime au tambour. Le chant se fait incantatoire et les tourneries de la guitare cristalline nous projettent loin tandis que la douce brise du vent s’engouffre dans les fenêtres toutes grandes ouvertes. On l’a dit pour Toto la veille, mais ce soir le son est vraiment exceptionnel, le plafond bas bardé de lattes de bois tel une coque inversée offrant une sonorité digne d’un studio d’enregistrement. La proximité –pour ne pas dire la promiscuité- avec les musiciens nous place on ne peut mieux au cœur du sujet et le transport est immédiat avec une voix qui tutoie déjà les étoiles. Il faut vivre ce live en direct pour ressentir l’incroyable énergie positive que dégage ce petit bout de femme qui vit pleinement sa musique, à son image généreuse et enthousiasmante. Dès le second titre Agua, issu comme de nombreux morceaux du répertoire de son album « Your Face » paru en 2018, le public est joyeusement emporté dans un tourbillon rythmique, doublant les percussions par leurs claquements de mains tandis que la guitare dérive vers l’Afrique de l’Ouest. Les nuques dodelinent au gré des mélodies, bercées par le moelleux tricot d’une basse nonchalante sur le long morceau suivant, puissant et enivrant, où la chanteuse se fait cheffe de chœur face à l’équipage qui chante et plutôt bien. Si son bel album est fondamentalement ancré dans la musique cubaine de façon un brin uniforme, le répertoire de ce soir offre un patchwork beaucoup plus diversifié avec sans doute des titres (qu’on n’a pas toujours saisis) qui figureront sur son prochain opus à venir. Comme ce boléro très caliente dévolu aux amoureux, frappé d’une sensualité brésilienne où s’insinuent avec la délicatesse d’une caresse le sax et la guitare, les deux instrumentistes multipliant tour à tour au fil de la set-list d’époustouflants chorus, avec une mention spéciale pour Maxime Berton beaucoup plus mis en avant ici que lors de ses prestations derrière Lou Tavano.

Après une pause permettant d’admirer le coucher du soleil sur le lac, la reprise était placée sous des latitudes éminemment latinos, gorgées de percussions frénétiques jusqu’à Tears, cet hommage aux femmes du monde où Natascha s’exprime au nom de toutes celles qui n’ont pas la liberté de le faire. Là encore montent les rythmes crescendo pour un intense final mettant à contribution le public dans une super ambiance festive. Une allégresse généralisée par le bien nommé Alegria qui nous submerge de son groove radieux avec des cordes de guitares étincelantes et un impressionnant travail d’indépendance des membres pour la percussionniste. Une dernière impro en acoustique met encore tout le monde au diapason tandis qu’à l’issu de ces deux heures d’ailleurs le bateau aborde à bon port. Pas de doute, on reviendra avec plaisir se laisser embarquer à Batôjazz. Comme le disait l’organisateur en nous quittant, « Parlez-en à vos amis, et si vous n’avez pas d’amis… changez de comportement ! »…

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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