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02/10/2020 – A Polylogue From Sila à Feurs pour Rhino Jazz(s)

Quand l’essensuel est là…

Rescapé d’une programmation méchamment sabrée au dernier moment du fait de la pandémie, le concert d’ A Polylogue from Sila en ouverture du Rhino Jazz(s) Festival a laissé l’auditoire présent dans une réjouissante béatitude. Quel pied !

On avait prévenu, « Attention, coup de cœur ! ». Sur la foi d’écoutes addictives de leur album (uniquement en version vinyle ou digital), on présumait fort que le live du groupe en provenance du Pays Basque allait sans doute constituer l’une des meilleures révélations de cette édition 2020 d’un Rhino quelque peu chamboulé par les dernières actualités sanitaires. Déjà pouvait-on se satisfaire que sur les huit concerts sauvegardés parmi les trente –cinq encore affichés (après une dizaine d’autres reports…), celui d’A Polylogue from Sila en faisait encore partie. Ouf ! Pour le plaisir de renouer enfin avec le spectacle vivant, et surtout pour une découverte aussi émoustillante, les plus téméraires n’ont pas hésité à affronter des conditions météo particulièrement maussades pour monter jusqu’à Feurs, où l’équipe de Clément au Château du Rozier s’est conformée aux exigences préfectorales pour maintenir dans les meilleurs conditions la proposition d’un concert limité à quatre-vingts places assises espacées où se sont répartis les spectateurs masqués.

Feeling instantané

Derrière le nom énigmatique de ce groupe drivé par son leader, le bassiste et compositeur basquais Kevin Bucquet qui a œuvré quatre ans à Berlin, se dessine ce « polylogue » au langage musical pluriel donc, réunissant dans un mix savamment distillé les meilleures influences des musiques afro-américaines sous la bannière « nu-soul ». Entendre par là la résultante de combinaisons groovy mêlant la soul à l’afro-jazz, au R&B et au hip-hop, le tout nappé de sauce electro. Surtout, avec une patte très inspirée, à la fois légère et classieuse, pour travailler avec un remarquable talent général le son de leurs compos toutes frappées au sceau d’un feeling aussi instantané qu’il est irrésistible à nos oreilles friandes. On sentait bien que ces jeunes gens – par ailleurs forts sympathiques et décontractés- n’auraient pas besoin de « mettre le feu » ou de forcer les curseurs pour allumer nos capteurs-récepteurs. La chaleur vibrante qui émane de leurs instruments conjuguée au charisme solaire et magnétique de la chanteuse Laurène Pierre-Magnani a d’emblée envahi l’espace cosy du club où la proximité du rapport scène-salle a joué en faveur d’une complicité immédiate. Certes en se contentant de chalouper précautionneusement sur nos sièges et en réservant nos lâchers corporels à une danse purement mentale. Mais du coup, l’écoute n’en a été que plus attentive et profonde.

Du sens et du sensuel

On situait les ambiances d’A Polylogue from Sila quelque part entre D’Angelo et Rober Glasper ? Bingo dès l’intro où Kevin Bucquet muni d’un vocoder nous embarque dans l’univers de ce dernier. Très vite, le beat qui arrive sur Fluide Mek nous chope tandis que la voix de Laurène illumine le propos. En grande pro du micro, la chanteuse rayonnante nous happe, forte de deux atouts majeurs qu’elle manie avec un brio naturel : d’abord en maîtrisant parfaitement le phrasé anglo-saxon – ce qui est loin d’être toujours le cas des chanteuses hexagonales-, et surtout en dégageant une sensualité qui ne cesse de vous caresser le poil dans le sens extatique du procédé. Enjouée et très à l’aise de bout en bout, elle partage cette joie qui, en ce contexte des plus moroses, fait un bien fou. Suit Jelly, un titre inédit qui apparaîtra très prochainement sur un nouveau EP écrit dans une cave en 2015 alors que se déroulait l’attentat du Bataclan. Un puissant talk-over posé en parallèle du vocoder et boosté par la rythmique carrée du batteur Romain Gratalon.

Du sens sur le fond, du sensuel sur la forme, voilà qui résume bien l’esprit du quintet qui déroule son groove funky teinté de deep-house moelleuse et qui vous envoûte comme encore sur l’excellent Mind Drops où Laurène nous scotche. La redescente sur le down tempo de Down to Shine cette fois sans chanteuse mais avec la voix « tuyautée » de Kévin Bucquet,  nous place en apesanteur comme pour un voyage immobile dans la stratosphère sous les nappes éthérées de Kevin Larriveau au Mini Moog et autres claviers atmosphériques. Si l’on pense bien souvent aussi à Erikah Badu dans ce répertoire, c’est d’autant plus vrai avec la reprise de On & On que la chanteuse texane avait écrit en 1997 et dont APFS offre une magnifique version. Très efficace avec un son éclatant, le guitariste Hugo Valantin (comme Bucquet sorti lui aussi major de sa promo à la Music Acadamy International de Nancy) resplendit sur Hide and Seek où, à l’issue d’un tricot tout en douceur, il pose un solo parfaitement maîtrisé avant d’être rejoint par les claviers et une batterie plus jungle beat. Cette même guitare offrira des tourneries franchement plus afros sur Rhetoric, composé par le leader avec un ami ghanéen installé dans les Landes et où cette fois le chant de Laurène est clairement hip-hop et fait remuer les sièges. Lobster ironiquement dédicacé « à toutes nos huiles qui adorent bouffer du homard… » vient clore la set-list et fait reprendre en chœur au public qui clape vigoureusement des mains le refrain explicite « Yes, we want some more ! ».

Tu m’étonnes qu’on en veut encore, Cheerios puis Slow it Down en rappels comblant notre insatiable appétit devant ces pures  régalades sonores. Mais que les absents se rassurent, il est d’ores et déjà question qu’A Polylogue from Sila nous revienne l’an prochain dans un lieu moins « confiné », tant il semble naturel à Ludo Chazalon, le programmateur du Rhino, que cette superbe pépite puisse-t-être re-partagée par un  nombre de spectateurs à la hauteur de leur formidable talent. On attend que ça!

 

Ont collaboré à cette chronique :

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