(38) IsèreJazz à Vienne

24/06/2021- Gauthier Toux « For a word » & Nils Petter Molvaert à Jazz à Vienne

S’immerger, voilà le propre du mélomane. Ne pas rester à la frontière mais pénétrer. Le musicien et le mélomane font chacun un pas vers l’autre, le premier donnant sa musique, inconditionnellement et sans doute plus encore, le second la recevant, et, plus encore, la transformant. Tout cela est très volatile. Cela se fait dans l’être, par l’être, et par le corps, dans du non verbal. L’enthousiasme peut gagner une foule et se propager comme un virus. Mais chacun a sa façon propre d’accueillir. Il y a des rendez vous qui fonctionnent, d’autres qui sont un fiasco. Être disponible, c’est aussi s’exposer. Mais, comme dans tout art, le beau n’est pas forcément le bon. La routine et l’habitude, surtout en jazz, sont à proscrire. Comment l’artiste aborde un concert ? Va-t-il chercher à reproduire ce qu’il sait faire, va-t-il chercher à désarçonner ses partenaires en les poussant à réagir et à se renouveler ? Et par ricochet à se mettre lui même en danger ? Quel est le jeu ? Quel est l’enjeu ? Présenter chaque fois un nouveau projet, à chaque concert ? Il faut une bonne dose de courage et de générosité. Le jeu, comme chez l’écrivain, est le dévoilement. Étrange que des notes égrenées fassent une personnalité. Parfois le musicien développe un discours. Appelons le concept ou positionnement. Tout est bon à rajouter. Il éprouvera parfois le besoin de repousser le cadre strict du concert pour aller à la rencontre d’un public neuf et non aguerri, en proposant des ateliers, transmettant sa vision et une forme d’émancipation à travers elle. Gauthier Toux porte tout cela : la prise de risques, le désir d’altérité, le besoin de se métamorphoser. Et il le fait avec une grande réussite. Ce projet, mené avec son groupe For a word, agrémenté du trompettiste Nils Petter Molvaer, en est un bel exemple.

 

Digne du label ECM, il développe une esthétique à la fois sophistiquée et sauvage. Il se joue des styles, transcende les genres (on peut être dans le rock, le jazz, la pop, le punk ou l’électro). Il les combine avec bonheur et efficacité. Le duo basse batterie (Julien Herné / Valentin Lietchi) est d’une précision redoutable. Le quartet se connait par cœur. Les morceaux ont été conçus et travaillés d’arrache pied jusqu’à la venue du trompettiste qui a rajouté sa pâte essentielle, coloriste, pactisant avec la voix délicate et charnelle de Lea Maria Fries une belle performance entre voix susurrée ou voix de tête avec beaucoup de souffle. Les deux se combinent, s’entrelacent, elle, exubérante et féline, lui modeste comme Rava et moderne comme Fresu. Gautier Toux ajoute ses effets saturés du Fender Rhodes, destroys ou encore ses sons cristallins qui donnent cette profondeur de champ. Dans cette musique, tout n’est que relief, subtilité et jouissance. On déambule d’un univers acoustique à une ambiance électro des plus puissantes. Le groupe enchaîne les tubes, qui cartonneront sur les scènes des festivals et des dance floors. C’est en plus d’une grande drôlerie, avec ce côté décalé assumé mais sans jamais tomber dans la caricature. Le groupe conserve ce plaisir de jouer qui fait mouche et cette subtilité de l’arrangement donne à cette musique ce climat si singulier. Elle finit par emporter et nous sommes comme le pianiste penchés sur les bords d un précipice, lui renversé sur son clavier et nous en transe. il ne manque plus qu’à déboulonner les fauteuils et à danser.

« Open your mind and see » dit l’une des chansons. Le groupe a effectivement cette largesse d’ouverture qui donne une fois de plus au jazz cette beauté nouvelle, ce ton joyeux et novateur, fait d’une rencontre réussie entre un leader, un peu barré, son groupe qu’il nomme sa famille et le trompettiste génial et précurseur. À écouter sans modération.

Ont collaboré à cette chronique :

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