(38) IsèreJazz à Vienne

29/06/2021- Hommage à Michel Petrucciani à Jazz à Vienne

Pour ce concert hommage à Michel Petrucciani, pas moins de trois pianistes se sont donné rendez-vous pour arriver à couvrir toute la palette de son jeu : Franck Avitabile, Laurent Coulondre et Jacky Terrasson. Ils sont entourés d’artistes de renom : Géraldine Laurent au sax alto, Flavio Boltro et Andrea Motis aux trompettes, Pierre Boussaguet à la contrebasse [NdlR : qui remplace Géraud Portal, blessé, au pied levé], André Ceccarelli et Aldo Romano à la batterie. Presque tous ont joué à un moment ou à un autre avec Michel Petrucciani. Sur scène, la formation est à géométrie variable : soliste, duo, trio, sextet.

C’est à Franck Avitabile que revient le privilège de démarrer ce concert, en solo comme il se doit. On retrouve à le regarder quelques positions de mains et de doigts qui sont peut-être le secret de l’approche percussive si caractéristiques de Michel Petrucciani. Avec quelques figures de style bien senties, l’esprit du jeu est là : unissons à deux mains, improvisations à la main gauche et rythmes décalés sont bien présents. Il est ensuite rejoint par Géraldine Laurent pour I hear a Rhapsody ; Géraldine nous surprend par un chorus inventif et vigoureux, prenant quelques distances avec la grille et les gammes du plus bel effet.

Le duo laisse la place à Laurent Coulondre aux commandes du Hammond-B3, André Ceccarelli aux baguettes et Fabio Boltro à la trompette. Manhattan n’a qu’à bien se tenir. La vélocité est de mise, la trompette est prolixe, la batterie swing, on nage dans le bop. Les esprits se calment avec Rachid, ballade brillamment introduit au clavier, et qui voit l’arrivée d’Andrea Motis, trompettiste barcelonnaise qui pose délicatement le thème sur les nappes du B3 et les balais du batteur. Petit à petit, la cadence s’affirme, et finit par doubler en cinq temps ; ce décalage apporte un éclairage nouveau, fort opportunément mis en valeur dans le chorus de trompette.

Il est temps d’accueillir le trio piano-basse-batterie, formation que Michel Petrucciani appréciait tout particulièrement, tout comme les rythmes latins tels que Looking up revigorant qui réchauffe l’atmosphère, et on en a bien besoin météorologiquement parlant. Jacky Terrasson entame un chorus touffu posé sur piliers en « accord massif », émaillé de citations parmi lesquelles on peut reconnaître la Poinciana. Géraldine Laurent et Andrea Motis rejoignent le trio pour un Hommage à Enelram Atsenig où la rythmique fait merveille. Les chorus filent à la vitesse de l’éclair, les notes roulent comme le tonnerre, on reconnaît au passage quelques clins d’œil à Monk. Jacky Terrasson conclut cette séquence par Here’s that Rainy Day de circonstance en solo.

Après September Second interprété en quartet, Aldo Romano prend la parole pour résumer en quelques mots sa relation avec Michel Petrucciani, de la rencontre « initiatique » à la fin dans les circonstances que l’on sait en passant par les quelques années intensément partagées avant son départ pour les Etats Unis. On sent que cette séparation a été un déchirement. Il en profite pour égratigner au passage les pratiques typiquement américaines en matière de business dans le milieu musical. C’est chargé d’émotion nostalgique qu’Aldo Romano rejoint la batterie pour Body and Soul. Les réflexes sont toujours là malgré l’âge, et les baguettes filent gentiment sur les peaux et les cymbales.

Second moment d’émotion de la soirée : Tony Petrucciani prononce quelques mots sur sa relation musicale avec son fils, puis prend le piano pour interpréter un morceau d’Eroll Garner que Michel affectionnait particulièrement, puis la guitare pour un autre titre de circonstance : Nuages de Django Reinhardt. Franck Avitabile l’accompagne enfin pour Someday my Prince will come tout en subtilité.

Training réunit sur scène piano, trompettes, saxo et section rythmique, avant un final au grand complet pour Brazilian Like.

Les impératifs horaires nous ont privés d’un rappel pour trois claviers qui promettait pourtant une belle cerise sur le gâteau, pour clôturer cette soirée de vrai jazz de très haut vol.

Voir la chronique de François Robin sur son blog

 


[NdlR : Plus tôt dans l’après-midi nous avons pu assister à une conférence/audition où certains des protagonistes de la soirée ont partagé des souvenirs au micro de Christian Ferreboeuf]

Jazz à Vienne rend hommage à Michel Petrucciani : bavardage vespéral

Pour terminer l’après-midi sur les terrasses de la maison du festival, Jazz à Vienne propose, sous la houlette de Christian Ferreboeuf, une session d’écoute commentée en compagnie de Jean-Paul Boutellier, fondateur de Jazz à Vienne, Aldo Romano, ami et complice de la première heure de Michel Petrucciani, Franck Avitabile et Laurent Coulondre, tous deux pianistes qui se produiront ce soir au théâtre antique.

Chacun évoque sa première rencontre, physique ou seulement auditive, avec Michel Petrucciani : inopinée dans une chapelle à Puget-Ville pour Aldo Romano qui se retrouve quelques jours plus tard à ses côtés lors de sa première session en studio sans jamais l’avoir entendu. Il comprend instantanément à quel géant il a affaire et ne tarde pas à le présenter à son producteur Jean-Jacques Pussiau, fondateur (entre autres) du label OWL qui publiera les trois premiers albums de Michel Petrucciani. Aldo Romano évoque ses premiers pas à Nice, et notamment le bœuf mémorable de 18h00 qui laisse pantois tous les musiciens présents, toutes nationalités confondues, et il paraît qu’il y avait des pointures. Maurice Vander n’aurait pas pu retenir ses larmes.

Pour Franck Avitabile, la première pierre qui marque le chemin qu’ils ont partagé est le duo avec Lee Konitz « I hear a rhapsody« . Quant à Laurent Coulondre, il n’a découvert Michel Petrucciani qu’après sa disparition.

Jean-Paul Boutellier évoque le premier concert avec Martial Solal en 1981 dans la Drôme ; Michel Petrucciani sera invité dès la deuxième édition de Jazz à Vienne en 1982 et il s’y produira six fois. Cette première apparition à Jazz à Vienne sera l’occasion d’une rencontre avec Freddie Hubbard, avec qui il reviendra en 1984.

Pour illustrer ces propos, Christian Ferreboeuf propose d’écouter Amalgame figurant sur le premier album de Michel Petrucciani, composition d’Aldo Romano à laquelle celui-ci préfère nous faire écouter Gattito, hommage à Gato Barbieri.

S’ensuit un court débat sur le fait que certains pianistes sont reconnaissables dès la première note, les avis différant à propos de Michel Petrucciani ; une version très personnelle et caractéristique de In a sentimental mood met tout le monde d’accord.

Le programme de la soirée à été mis au point par François Lacharme, président de l’Académie du Jazz.

Profitant d’un moment d’inattention, Aldo Romano branche son portable et nous passe une session de répétition avec Michel Petrucciani dans son appartement de Brooklyn enregistrée …l’année de naissance de Laurent Coulondre. Un vent d’émotion passe sur l’assistance.

Avant de se quitter, chacun évoque un souvenir particulier à propos de Michel Petrucciani : Jean-Paul Boutellier se remémore le dernier concert à Vienne avec Miroslav Vitous, pas facile, mais qui s’est terminé en apothéose. Laurent Coulondre garde un souvenir inoubliable des moments passés avec la famille du pianiste, et tout particulièrement Alexandre et Marie-Laure. Enfin, Franck Avitabile raconte que, grand admirateur, il avait relevé d’innombrables morceaux, dont un solo sur Beautiful Love qu’il s’est appliqué à reproduire à la note près devant Michel Petrucciani, qui l’a blâmé d’avoir choisi un solo « bourré de pains ».

Ont collaboré à cette chronique :

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