Bokanté. Musique, du monde !
 

Souvenez-vous, nous guettions des nouvelles. Avaient-ils disparu ? Étaient-ils devenus chauffeurs-livreurs, brancardiers, ou avaient-ils tout simplement remisé leur instrument dans une caisse sombre ? Nous les imaginions parfois prostrés dans un fauteuil défoncé, un verre de whisky à la main, abandonnés dans un éternel pyjama. Et puis, sont venues les nouvelles, des mosaïques d’orchestres at home ont fleuri sur nos écrans, publiées au fil du confinement pour nous prouver qu’ils étaient encore en vie, seulement otages d’une épuisante séquestration. Il faut croire que la rançon a été versée.
 

Depuis quelques jours, l’ouverture des portes du festival a donc un air de libération, quelque chose du mur de Berlin qui tombe, et cette foule qui s’engouffre dans la brèche, s’enlace, s’éparpille sur les gradins, grimpe jusqu’aux plus hautes marches pour danser sur les ruines du théâtre antique comme l’ont fait les Berlinois sur celles du mur honni(1). Ce soir, la jeunesse, en force, a jeté son dévolu sur Deluxe, insolent ovni à la française cuisinant les influences pop afro-américaines, soul et hip-hop, funk, jazz. Depuis leur passage ici-même en 2017, la recette n’a guère changé ; c’est sans importance pour leurs fans, inconditionnels de cette joyeuse bande de trublions. C’est peu dire que leur attention au premier concert était distraite. Assurant la première partie de cette soirée « groupes », Bokanté méritait pourtant largement leur intérêt.
 

Initiée lors d’un des fameux Family Dinner(2) des Snarky Puppy, l’association de Malika Tirolien et de Michael League en a conservé l’esprit cross over. Bokanté, c’est un métissage savant, associant l’esprit jazz fusion du leader des Snarky à l’africanité caribéenne de la chanteuse guadeloupéenne. Mais la recette a changé. Habitué à diriger les fourneaux, le bassiste pygmalion ne s’est pas contenté d’arranger la sauce – ce qu’il fait fort bien dans ses Dinners. Il a invité son alter ego à raconter sa musique, pour inventer ensemble une nouvelle cuisine. La diversité de la brigade, certes, en fait l’épice. Mais dans cet échange(3) entre l’Afrique de l’Ouest et le Delta du Mississippi, il y a plus qu’une partition commune. Le texte, d’abord, résolument engagé. Qu’il soit en anglais, en français ou en créole, il parle des misères de notre monde – la crise des réfugiés, les ravages de la pollution – porté par la voix de Malika. Proche de la puissance enjôleuse d’une China Moses lorsqu’elle se pose sur le blues, elle est tranchante comme une Angélique Kidjo lorsqu’elle rejoint l’Afrique. À l’urgence du texte répond l’éternité du cri, la lapsteel guitar de Roosevelt Collier, en parfaite syntonie, la même troublante humanité que celle d’une scie musicale, l’équilibre précaire de la justesse que crée le bottleneck sur les cordes métalliques. Autour des deux porte-voix, un buissonnement de cordes et de percussions. Si, du côté des cordes, seul le MultiOud de Michael League s’écarte de l’instrumentarium habituel, les percussions font la part belle aux singularités. Djembé de Weedie Braimah, tambour rituel d’André Ferrari, instruments moyen-orientaux de Jamey Haddad, daf(4) de Keita Ogawa, tous sont utilisés selon leur nature. Aucune surabondance, mais une pluralité assumée, l’art de donner de la place à chaque voix, une conception à l’inverse de nos orchestres symphoniques. League n’a pas non plus choisi de jouer de son Godin(5) comme un oudiste traditionnel, mais plutôt comme d’une guitare rythmique, égrenant les cordes dans une lancinante danse. Ainsi, ils obtiennent une nouvelle musique du monde, étonnamment syncrétique, qui fait plus qu’un pont entre les continents, un perpétuel échange dans l’esprit du stand by me du collectif Playing for Change(6), cet émouvant relais virtuel entre musiciens du monde. La grande différence, c’est qu’à Vienne, nous l’avons vécu en direct. Et ce foisonnement de talents sur une même scène, c’était plus qu’une universalité, la sensation d’un printemps du monde.
 

Le monde…comme il nous a manqué.
 

(1) Construit après guerre en une nuit par la RDA pour empêcher l’exode massif des Berlinois de l’emprise soviétique, le mur de la Honte, symbole de la séparation des deux Allemagnes, tombe le 9 novembre 1989.
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(3) Bokanté : échange, en créole.
(4) Daf : tambour kurde sur cadre avec des anneaux métalliques.
(5) Créé par le célèbre luthier québécois Robert Godin, le MultiOud allie les typicités d’un instrument plus que millénaire avec les dernières technologies d’électrisation des guitares.
(6) Voir la vidéo

Ont collaboré à cette chronique :

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