(38) IsèreJazz à Vienne

06/07/2021 – Anne Pacéo à Jazz à Vienne

Et Anne Pacéo vint à Vienne, enfin, sur la grande scène du théâtre antique, après avoir joué sur la scène de Cybèle puis au Club de Minuit. Elle est désormais là où est sa place.

Compositrice, batteuse et leader, Anne Pacéo fait partie de ces musicien(ne)s bien ancré(e)s dans la tradition du jazz et ouvert(e)s aux grands vents du monde. Ses différents projets , s’ils portent sa marque, sont tous très différents. « Circles » expérimente des palettes sonores. « Yokaï » est un carnet de voyages qui évoque au passage le Myanmar, pays avec lequel elle a noué une relation particulière et qui s’exprime dans « Shwedagon » où sa musique et son quintet rencontrent un orchestre traditionnel birman.

« Bright Shadows », qui fait l’objet du concert de de ce 40ème anniversaire viennois, est un projet tout autre où la compositrice se raconte : partant du quartet de base, Anne Pacéo à la batterie, Tony Paeleman aux claviers, Pierre Perchaud à la guitare et Christophe Panzani aux saxophones ténor et alto, auxquels viennent s’ajouter les voix de Florent Mateo, Cynthia Abraham et celle d’Anne Pacéo sur quelques titres ; les voix sont traitées comme des instruments à part entière, en harmonique, en accompagnement ou en soliste. Réglée assez grave, la batterie encadre, souligne, incite avec une économie de moyens remarquable, des musiciens hyper focalisés sur la musique, avec une mise en place parfaite qui en dit long sur la rigueur et l’exigence de la leader et la qualité des compositions : le cadre est précis et les plages d’improvisation généreuses propulsent les solistes vers des sommets. Christophe Panzani, musicien sensible et coltranien dans l’âme (Le cri) prend des chorus inspirés qui nous transportent. De Pierre Perchaud (Jasmine Flower) on peut signaler à peu près la même chose, sensibilité, qualité des interventions et de l’inspiration et cette musicalité expressive qui lui est propre. Tony Paeleman (Calle Silencio) soliste et accompagnateur au clavier assure les basses au pédalier et se coule dans la musique d’Anne Pacéo avec un bonheur évident. Les chanteurs, que l’on pourrait qualifier de danseurs tant leurs chorégraphies spontanées sont en accord avec la musique, interviennent en continu tout au long du concert, comme membres à part entière de ce sextet original, par l’importance accordée aux voix à égalité avec les autres instruments. Florent Mateo utilise aussi parfois sa voix de contre ténor si rare dans le jazz, la musique met en valeur le timbre chaleureux de Cynthia Abraham (que l’on verra par ailleurs aux claviers et choeurs de Maë Defayes, Ndlr). La compositrice leur offre même la voix de contre alto sous la voix de ténor, l’occasion d’un duo qui ouvre notre sensibilité à des émotions que l’on ne rencontre, avec cette configuration vocale, que chez J.S. Bach.

L’ensemble du concert est un tout et fait voyager l’auditeur à travers des contrées émotionnelles variées, où l’on passe de la gravité à la joie, de la nostalgie à la tendresse, avec une dimension mystique assumée mais pas envahissante pour autant, un peu comme une touche, qui donne une dimension supplémentaire aux émotions sans pour autant les recouvrir, pour les mettre en valeur.

Il y a dans cette musique des couleurs, des émotions, du mouvement des corps, des sensations, de la pensée, du plaisir, de la joie, de la mélancolie… De la vie quoi ! Et parfois, parfois seulement, si l’on tend bien l’oreille, on perçoit des couleurs plus sombres qui font aussi partie de notre humanité.

Ont collaboré à cette chronique :

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