(38) IsèreJazz à Vienne

07/07/2021 – Maë Defays ; Lianne La Havas et Imany à Jazz à Vienne

Metis-girls power

Dans des registres distincts, les trois chanteuses aux origines métissées ont été les reines de la scène viennoise le temps d’une soirée placée exclusivement sous le charme féminin. Mais à effets variables…

 

La fraîcheur de Maë

Ce n’est pas parce que les concerts ont pu reprendre que tout est redevenu normal à l’heure d’une pandémie loin d’être effacée. On imagine le casse-tête des programmateurs pour tenir leurs projets, à l’image de cette soirée qui annonçait initialement la nouvelle coqueluche de la scène soul-folk, la jeune franco-nigériano-tchadienne Arlo Parks qui, installée à Londres, n’a finalement pu être présente, et a été remplacée au pied levé par une autre jeune chanteuse française d’origine caribéenne, Maë Defays. On a failli connaître la même défection concernant une autre londonienne, la gréco-jamaïcaine Lianne La Havas, prévue puis annulée avant de finalement pouvoir être bien présente. Vous suivez ? Seule la franco-comorienne Imany n’a pas connu ces turpitudes et restait bien le clou de cette soirée exclusivement féminine.

Alors que les gradins se garnissaient progressivement à cet horaire avancé à 19h30, Maë Defays a relevé le défi d’offrir en apéritif musical très chill out et donc bien approprié, le groove léger de ses compos soul-folk, accompagnée de deux autres jeunes femmes, Clélya Abraham aux claviers et Camille Bigeault à la batterie qui n’ont pas démérité et notamment en apportant par leurs chœurs une jolie harmonie vocale. Souriante et lumineuse, la douce Maë Defays qui tient une Gibson de noir laqué, a su séduire par sa fraîcheur un public qui la découvrait alors que ce jeune trio, monté durant le confinement, n’en était qu’à sa troisième prestation live à ce jour. Entre ballades néo-folk, smooth jazz funky et référence créole à ses origines guadeloupéennes, la séduisante artiste laisse entrevoir de belles perspectives puisqu’après deux EP cartes de visite, son prochain « vrai » album à paraître devrait affermir encore son statut comme ses futurs live qui, on l’espère, prendront sans doute un peu plus d’ampleur côté son.

 


Une Lianne pour s’accrocher

Disons-le tout net, c’était bien Lianne la Havas que je souhaitais avant tout voir ce soir (n’ayant pu assister à sa première venue à Vienne en 2017) alors que son album « Blood » paru en 2015 avait été un très gros coup de cœur avec ses irrésistibles et accrocheuses compos folk-soul. Certes un peu déçu qu’elle ne se produise ici avec un groupe, il était tout de même intéressant d’en retrouver l’essence initiale en formule guitare-voix, un dépouillement d’artifices propre à dévoiler la force intrinsèque d’une compositrice inspirée. Œuvrant elle aussi dans la douceur et jouant de son charisme naturel, la londonienne ne s’est jamais départie de son beau sourire au fil de son répertoire d’une douzaine de titres mêlant tubes de « Blood » (Unstoppable, Green & Gold, What you don’t do…) et nouvelles compos de son dernier album paru l’an dernier. On s’y laisse agréablement bercer à la fois par les doux accords tour à tour électrique ou acoustique de ses guitares comme par sa voix au séduisant vibrato où l’on sent une puissance tout en retenue notamment dans des aigus qui ne vacillent jamais. On pourrait cependant trouver cette formule un peu linéaire sur la longueur (pour ne pas dire sur la langueur) bien que la séduction de cette prestation n’en pâtisse pas pour autant.

 


Imany…chaud ni froid

Après quelques gouttes innocentes et sans conséquence, il est pile 22h07, heure précisément choisie par Imany pour entrer en scène. Voyons donc comment sera décliné en live le nouvel album « Voodoo Cello » à paraître le 3 septembre prochain et dont l’écoute préalable que j’ai pu en faire ne m’a pas personnellement convaincu. Un double pari artistique pour la chanteuse qui avait eu besoin d’un break après un rythme effréné du à son vaste succès après dix ans de présence. Double défi puisqu’elle a choisi, à défaut de nouvelles compos, de construire un répertoire de reprises de méga tubes planétaires on ne peut plus éclectiques, s’instituant en prêtresse vaudoue (l’art de voir les choses autrement selon ses dires) pour « sortir du prisme habituel et de (sa) zone de confort » et « revenir avec un truc différent ». Elle seule peut savoir ce qui peut bien relier If you go away (le Ne me quitte pas de Brel repris entre tant d’autres par Sinatra) à Believer d’Imagine Dragons, Wonderful Life de Black au I’m Still standing d’Elton John, Les voleurs d’eau de Salvador à The A Team d’Ed Sheeran, All the things she said de taTu au Like a Prayer de Madonna, Total eclipse of the heart d’une Bonnie Tayler au fameux Take me to the church de Hozier, Little black angels de Death in June, ou encore les blockbusters hétéroclites que sont l’ancestral et baba Wild World de Cat Stevens, l’enragé Creeps de Radiohead en passant par le chaloupant Down on my Knees d’Ayo…

No jazz

Le second défi pour la chanteuse et musicienne étant de transposer tout ça portée exclusivement par un octet de violoncelles, autrement dit faire sonner classique-baroque des hits tous mainstream venant de la chanson française, de la pop-rock anglo-saxonne, du folk ou de la world-music. Un parti pris artistique d’où le jazz est notoirement absent tant dans les morceaux choisis que dans leurs réorchestrations et leurs rendus scéniques. Mais là n’est désormais plus la question ici comme ailleurs dans nombre de jazz festivals. C’eut été intéressant tout de même – a fortiori pour le fan de violoncelle que je suis par ailleurs- de découvrir des versions (d)étonnantes, passionnantes d’inventivité, et surtout forte en émotion nouvelle, d’entendre ainsi réinventé ce florilège d’hymnes populaires et trans-générationnels. Et pourtant non, rien ne me restera à l’oreille comme un moment profondément impactant, jamais les poils ne se dresseront.

Un esthétisme très pictural

La scénographie éminemment picturale fait se succéder les titres en tableaux – fort beaux, par le superbe travail des lumières et des jeux d’ombre sur le drapé blanc- qui oscille entre comédie musicale et les défilés de mode haut-couture et branchés qu’a du connaître l’ex-mannequin Imany. Au parti pris esthétique appuyé s’ajoute une mise en scène très théâtrale des huit jeunes violoncellistes (cinq filles et trois garçons) plutôt gauche et pataude, rappelant tous les spectacles du genre classico-comique des années 90 (Le Quatuor, les Violons Dingues, la Framboise Frivole, et d’autres formations de sax ou de contrebasses de la même veine…). Pas d’originalité à remarquer non plus de ce côté-là, et l’on plaint ces ardents musiciens qui ne ménagent pas leur peine à jouer debout et dans une perpétuelle mobilité (baladez-vous en jouant du violoncelle et vous comprendrez…), marchant en groupe symétrique comme à la parade, créant des perspectives d’alignement, montant sur un tabouret pour prendre la pose. La posture, imperturbablement hiératique de la prêtresse nous renvoie encore au mannequin. La belle Imany qui ne sourira pas avant les titres des rappels garde dès l’intro un masque de cire des plus austères. Lovée telle Emmanuelle dans son fauteuil colonial en rotin, capée de noire intense, elle trône au centre du plateau à la lueur d’une petite lampe qui donne au regard celui d’un aigle noir et contribue à la mystique vaudoue. Une véritable piéta baroque, sublimée encore quand elle revient plus tard dans une robe rouge étincelante, où avec son voile sur les cheveux, Imany prend les traits d’une madone éblouissante au cœur d’un tableau digne d’un peintre christique. Là, évidemment, comment ne pas se laisser subjuguer ?

Et pourtant j’entends déjà les cris d’orfraies de spectateurs qui liraient ces lignes (seraient-ils aussi des milliers que ce serait super !) jugeant mon point de vue très contestable. Je sais l’influence aujourd’hui de l’injonction médiatique qui prévaut dans ce que j’appelle la rubrique « Prière de s’extasier ». La moindre des choses pour porter un regard critique pertinent étant d’être honnête, sincère et argumenté. Au vu du délire du public lors des trois rappels endiablés offerts par la troupe (pourrait-on dire) il se pourrait que je sois parmi les seuls à être resté dubitatif et à émettre des réserves sur ce spectacle. Peut-être. Il n’empêche que la musique passe par les oreilles et non par les yeux. Voilà en tout cas un beau sujet de philo du Bac : une grande majorité a-t-elle de fait FORCEMENT raison ?…

Ont collaboré à cette chronique :

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