(38) IsèreJazz à Vienne

08/07/2021 – Belmondo Quintet à Jazz à Vienne

Belmondo Quintet (Et Ajoyo)

Deux frères, deux alter ego, dont on imagine l’aîné, en responsable et confident, guider les premiers pas du cadet, rattrapé par son impertinence et sa capacité à apprendre vite. Deux frères ayant profité largement de l’héritage d’un père généreux, et non avare en conseils en tout genre, y compris des multiples façons d’écouter.

Une histoire comme il en existe depuis la nuit des temps, de transmission, qui reste toujours très émouvante.

Emouvante comme cette chanson pour papa* (song for dad) qui m’a tiré des larmes au milieu de cette foule viennoise. Une intimité dévoilée au grand jour. Les notes du bugle, toute de douceur et de sensibilité retenue, pour une mélodie, simple et belle. Un solo à faire pâlir Paolo Fresu, Enrico Rava ou Nils Petter Molvaer. En arrière fond, les infras basses de la flûte, harmoniques du cœur.

Les frères Belmondo, vont très souvent par deux, pour des projets qui les mènent, depuis plus de vingt ans, sur des voies originales, aux confins du jazz, de la musique française, et qui ont ferraillé avec des grands (comme eux), de la musique jazz outre-Atlantique (Lateef, Porter…). Des histoires d’amitié. De ce concert, comme d’ailleurs l’album dont ils ont joué les compositions, Brotherhood, se dégage une énergie communicative. C’est la même énergie que les quartets de Coltrane. De la finesse et du sauvage, de la nuance et des transports. C’est le climat qui prime, la cohésion de groupe, la mélodie. Ce groupe est à la confluence de toutes leurs expériences antérieures accumulées.

Les frangins, on pourrait les appeler maîtres, tout comme Eric Legnini, fin limier des recherches harmoniques et du jeu in and out, grand orchestrateur du swing, de Sylvain Romano, qui en plus d’assurer de belle manière l’armature et la cohérence s’est distingué par un long chorus de contrebasse très inspiré, de Laurent Robin, grand sorcier des percussions, timbres, caisses claires ou pas, façon Elvin Jones. J’ai été particulièrement attiré par le discours de Stéphane Belmondo et son rapport à son instrument. Si j’avais à décrire son style, il est souvent sous l’harmonie, dans des tons bas et suaves. Je l’entends comme cela, avec ce qu’il faut de connaissance des gammes altérées pour retomber sur ses pattes et nous extasier du retour à la tonalité. Lionel Belmondo m’a scotché par sa performance. Il serait lui plutôt en dessus de l’harmonie, avec un son de pleine déchirure (comme son frère à vous déchirer le cœur), et allant toujours au bout du bout de la phrase par étirement, du temps, de la mélodie. Deux styles qui s’assemblent, se répondent et font de ce quintet un formidable vaisseau musical pour nos oreilles en demande.

Un concert n’est qu’un moment, non clos, qui s’inscrit dans une ligne, un trajet personnel, pour le mélomane. Il y a l’avant et l’après, qui l’éclaire. L’avant, c’est l’après-midi ce même jour. Je regagne la voiture vers 17h pour retourner chez moi avant de revenir sur Vienne. Une musique enfle, montant par les routes escarpées des Tupinières, s’insinuant dans tous les recoins, angles, et ombres, pour s’épanouir à mes oreilles. Le quintet « fait le son ». Et déjà c’est l’extase. La furie et la caresse. L’après, c’est le lendemain. Il est 19H au péristyle de l’opéra de Lyon alors que s’élèvent les premiers accents de la musique d’Ajoyo, groupe mené par le saxophoniste Yacine Boulares. [NdlR : Ce groupe était passé à Vienne en 2017]. C’est une musique punchy, groovy, intelligente et sensible, qui m’attire puissamment. Encore un maître de musique. Des ponts s’établissent entre ses deux évènements. Depuis le disque Abou Sadiya, Yacine Boulares a rejoint ces artistes pour qui l’altérité fait partie intégrante de la musique. Elle en est l’assise. Des artistes, les frères Belmondo et leur équipe, Yacine Boulares et son quintet, créateurs qui comptent (content).

 

*: Yvan Belmondo (1935 – 2019, voir ici

Voir la chronique de François Robin sur son blog

Ont collaboré à cette chronique :

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