(26) DrômeParfum de Jazz

16/08/2021 – Martin Stahl, photographe, expose (avec André Henrot) à Parfum de Jazz au cloître des Dominicains de Buis-les-Baronnies

André Henrot et Martin Stahl, deux photographes de jazz aguerris ont proposé pour cette édition de Parfum de Jazz une exposition de leurs clichés de jazzwomen glanés pour le premier lors de l’édition 2019 du festival et pour le second une rétrospective qui court sur plusieurs décennies. J’ai souhaité faire ici un focus sur le second.

Le photographe Martin Stahl a eu la très bonne idée de proposer à plusieurs reprises aux festivaliers une visite guidée de son exposition. La première question qui m’est venue était de savoir s’il y avait un sens à l’exposition, un ordre en quelque sorte.

Cette interrogation pouvait s’entendre de différentes manières : y a-t-il un sens à photographier ? Quelle est l’essence de la photographie ? Y a-t-il un sens à exposer ? La réponse qu’il a faite était double.

L’exposition s’est construite in situ, avec sa part de contraintes liées à la configuration du bâtiment, et à la rudesse des murs. Aussi il y a un côté très jazz et très improvisé à exposer, une adaptation à l’environnement, un jeu également avec son camarade André Henrot avec qui il partageait le lieu. Il a ensuite évoqué son grand père qui lui a donné à neuf ans un appareil photo. Belle histoire de transmission qui fait sens. Peut-être est-ce à cet âge qu’il a commencé à développer le goût pour raconter. Car Martin Stahl est avant tout un conteur, qui sait que l’homme est traversé d’histoires, qu’il se construit en se racontant.

Ses photographies lui permettent de saisir des bribes de réalité, de les assembler, de les mettre délicatement en lumière, en conservant aussi des parts d’ombre et de mystère. Il ne s’agit jamais de tout raconter. Ce serait non seulement indélicat mais présomptueux. Il n’empêche que Martin est à sa façon un démiurge. De quoi parlent ses photos ? D’une quarantaine de musiciennes, de jazz. Qu’il a croisées au gré de ses pérégrinations, entre 1986 et 2019. Photos choisies, dans une œuvre débordante, pour leur pouvoir de raconter.

La photographie est un art de l’échappatoire : en appuyant sur le bouton, la photo échappe à son sujet. Il est intéressant d’entendre Martin Stahl raconter comment les musiciennes ont réagi quand il leur a offert leur photo. Geste délicat de la part de l’auteur. Mais l’instantané produit des étonnements, parfois des dénis de reconnaissance, assurément des malices. La photographie échappe aussi à son auteur. Car si l’œil est exercé, il reste une grande part qui appartient à celui qui regarde.

Pierre Soulages dit que c’est le regardant qui fait l’œuvre. C’est là qu’intervient l’auteur qui a laissé à la photo cette belle indépendance, cette qualité d’évocation qui permet à chacun de s’en emparer. Mais en quelque sorte, en lui donnant quelques clés pour voir, et au-delà. Regardez Nina Simone, concentrée dans son chant, et son ombre qui se joue d’elle dans son dos. Toute une aventure. Ou encore Dee Dee Bridgewater, dans un port radieux, souriante, contemplée secrètement et béatement par son pianiste. La promesse d’un lien. Et les yeux de la contrebassiste Hélène Labarrière, dans une posture de grande concentration et de lâcher prise. Où son esprit se loge-t-il à ce moment-là ? Vers quelle contrée lointaine, vers quel refuge intérieur ? A moins qu’elle ne songe à la liste de courses qu’elle va faire, car elle a rendez-vous avec Joëlle Léandre le soir même et toutes deux sont assez gourmandes. Qui sait si, une fois le cloitre des dominicains plongé dans l’obscurité de la nuit, les musiciennes ne se mettent pas à dialoguer entre elles, Petra Magoni, levant les bras, face à Virginie Teychené, dans la même position. En Italie, on parle aussi avec les mains c’est bien connu. Enfin, on ne peut s’empêcher de commenter l’art. Encore quelque chose qui échappe.

Robert Latxague, écrivain et grand spécialiste du jazz, ami de Martin Stahl, lui a écrit un texte, d’une grande justesse de ton, qui rend toute sa part de magie et de grandeur à l’auteur, qui arrive à capter « ces fantasmes de voix projetées dans un silence construit en noir et blanc »« et voilà le travail, de l’humilité jaillit la lumière, de l’observation jouissive éclot la matière ». Magnifique.

L’auteur démiurge, assurément, passeur d’émotions, qui nous permet en quelque sorte de faire cette traversée dans l’imaginaire de ces femmes artistes.

Pour moi, le festival est terminé. Je ferme les yeux et me rappelle Joëlle Léandre, levant les bras au ciel comme si le « bon dieu » lui était tombé dessus. Quelle drôlerie. Ou encore Maria Schneider, de dos, devant un orchestre fantôme, ce hors champ merveilleux loué par la nouvelle vague au cinéma et par le courant contemporain de la photographie. Me reste à la contemplation de ces tirages des souvenirs de musique, de moments forts partagés, ce que certains philosophes, à l’instar de Comte Sponville, nomment le bonheur, qui est le contraire de l’espoir et de l’espérance, juste la joie du passé et du futur rassemblés au présent.

Martin Stahl nous aide à aimer le temps, qui passe, avec drôlerie, pudeur, délicatesse mais aussi avec la force du désir. Désir de l’instant. Désir de rencontres : Oh, Carla Bley, dans « Escalator over the Hill », jazz à vienne, 1998, c’te tignasse, ses mains ! maître Yoda faisant léviter le vaisseau de Skywalker par la force de son mental. Oh, Naïssam Jalal, se mêlant à l’ombre collée de Michel Portal. Deux fortes têtes. Oh, Gaby, Gaby Schenke, tu veux que je te chante la mer…

Ont collaboré à cette chronique :

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