(69) RhôneHot Club

16/09/2021 – Alain Jean-Marie & Diego Imbert au Hot Club de Lyon

C’est la rentrée du Hot ! Et pour l’inauguration de cette nouvelle saison c’est un duo de pointures qui ouvre le bal ; Alain Jean-Marie et Diego Imbert pour Interplay duo « The music of Bill Evans ». La salle est pleine et l’ambiance est chaleureuse sur le ton des retrouvailles entre connaissances. Les afficionados ainsi que les musiciens locaux ont bravé la pluie, exhibé un masque et un pass sanitaire pour venir écouter ces deux musiciens. Il faut dire que les deux membres de notre duo ont un parcours respectif très riche en rencontres et participations musicales. Diego Imbert compte de nombreuses collaborations avec des musiciens de jazz français et de jazz manouche, ainsi que des musiciens américains. Quant à Alain Jean-Marie, le maître du piano bop et du jazz antillais aux influences de la biguine, ses participations prestigieuses ne se comptent plus. Que ce soit avec les musiciens français à Paris et les musiciens américains aux Etats-Unis. Il est très demandé comme sideman.

Ce soir, ce duo n’a pas uniquement rendez-vous avec lui-même pour dialoguer. Il est là pour rendre hommage à deux géants du jazz qui ont joué ensemble ; le pianiste Bill Evans et le contrebassiste Eddie Gomez. Le répertoire sera donc consacré aux morceaux de Bill Evans et à ceux qu’il aimait jouer.

Le dialogue commence dès le premier morceau. C’est sur In Your Own Sweet Way de Dave Brubeck que le duo entame les échanges. Le jeu léger de la contrebasse suit délicatement la main gauche du pianiste dont les doigts dansent sur le clavier. On retrouve le jeu swing du piano avec sa touche de jazz antillais influencé par la biguine. Les échanges vont être réguliers entre les deux musiciens. La contrebasse va souligner le jeu de la rythmique de la main gauche du piano. Et sur les solos de contrebasse, c’est le piano qui va accompagner la contrebasse avec le style modal que Bill Evans a contribué d’inventer sur Kind of Blue de Miles Davis.

Cette manière d’aborder le répertoire de Bill Evans avec un jeu modal, c’est-à-dire en jouant sur les gammes, va se poursuivre sur les titres du maître. On découvrira Turn out the stars, Waltz for Debby, Peri’S Scope et Interplay entres autres. Alain Jean-Marie quitte ses repères du Bop et de la Biguine pour se fondre dans le modal des années soixante. Les deux musiciens alternent les mélodies et les rythmes et se soutiennent à tour de rôle ou soulignent le jeu du partenaire. Cela n’empêche pas de passer de la valse à un jeu à quatre temps, tout en conservant la syncope du jazz et les notes plaquées. Nous aurons également le plaisir d’écouter Gloria’s step de Scott LaFaro et Nardis de Miles Davis, titres qu’affectionnait Bill Evans.

 

C’est à la pause de ce premier set que le pianiste Olivier Truchot nous précise qu’Alain Jean-Marie joue ses accords avec la conduite des voix. Ce qui signifie qu’il joue bien les accords de la partition, mais à sa manière avec plusieurs sonorités sur le même accord.

A la reprise pour le deuxième set, Sangoma Everett sera invité par le duo pour les rejoindre à la batterie. Le concert prend une tournure très bop avec Minority de Gigi Gryce. Le trio est rejoint par Pierre « Tiboum » Guignon qui emprunte un fût au batteur pour poursuivre sur Saint-Thomas de Sonny Rollins. Ils terminent cet intermède enflammé sur Song for my father d’Horace Silver. On pense tout de suite au grand trio de bill Evans avec Scott LaFaro et Paul Motian. Notre duo revient au calme avec Someday My Prince Will Come composé par Frank Churchill puis une ballade lyrique et terminent sur In The Heart Of The Dark de Jerome Kern.

Le cadre intimiste du Hot Club de Lyon et l’humilité de ces grands musiciens nous permet de s’entretenir avec eux. Le maître du piano bop et de la biguine nous confie que le mot jazz fait peur notamment aux antillais. Mais qu’il signifie que c’est une musique de résistance. Que ses différentes formes varient selon les colons et leurs confessions. Catholique pour les Français ou protestante pour les anglais qui refusaient les tambours et les percussions. Que selon les îles des Antilles, la musique prend différentes formes comme la Biguine, le Meringué, le Calypso, le reggae ou la musique afro-cubaine. Nous digressons avec plaisir en évoquant la théorie de la « Créolisation » d’Edouard Glissant qui est un métissage d’art qui englobe le jazz. La musique de Jacques Coursil, celle de Monty Alexander ou le Jazz Ka Philosophy de Franck Nicolas, auquel Alain Jean-Marie a participé.

 

Diego Imbert nous confiera qu’il a insisté auprès d’Alain Jean-Marie pour interpréter le répertoire de Bill Evans. Et il a eu raison car le pianiste antillais ne voulait pas se confronter au répertoire de Bill Evans par humilité. Mais il est nécessaire de transcender les maîtres en les réinterprétant à sa manière. Si cet « Interplay » signifie synergie constante entre les musiciens, alors c’est réussi et bravo au contrebassiste pour cette initiative musicale.

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