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09/10/2021 – Michel Portal Quintet à Saint-Etienne pour le RhinoJazz(s)

Après la sortie fin 2020 d’un enregistrement de musique classique (1), la discographie jazz de Michel Portal vient de s’enrichir cette année d’un nouvel album, l’intriguant nommé « mp85 » (2) et le Rhinojazz(s) a choisi de nous présenter ce nouveau quintet dans la grande salle de l’Opéra de Saint-Etienne, perché dans le jardin des plantes, non loin du centre-ville.

Musique classique, musique contemporaine ou jazz, toute sa vie Michel Portal s’est refusé à choisir, trouvant salutaire et vivifiant le passage de l’une à l’autre. Mais le jazz et tous les possibles qu’il s’y autorise est son univers de prédilection, acceptant toutes les rencontres et n’aimant rien moins encore aujourd’hui que la stimulation qu’apporte l’exposition sur scène.
Complice régulier depuis les années 90, le pianiste franco serbe Bojan Z est à nouveau le précieux producteur et arrangeur de « mp85 », comme pour le précédent album « Baïlador ». Un piano aux couleurs balkaniques, un phrasé expressif, un toucher aussi clair et précis dans les transitions que dans les accélérations fulgurantes, Bojan Z est le pianiste arrangeur inventif de tout instant et le parfait agitateur dans ce quintet.
À la clarinette basse, avec un son feutré / flûté comme personne, de subtiles modulations ou de soudaines saillies déchirantes, Michel Portal nous déroule sa musique comme le récit d’un poème. Ses compositions nous donnent à respirer l’air de ses voyages ou l’esprit étrange de certains lieux, évoquent le bonheur de ses rencontres marquantes ou bien, non sans humour, les tracas de la vie ordinaire ; Musique mélancolique et jamais triste, musique énergique, heureuse et vivifiante, dansante, les thèmes joués ce soir sont le menu du voyage annoncé et dans l’ordre : African Wind, Full Half Moon (Bojan Z), Mino-Miro, Armenia, Jazzoulie, Desertown, Split The Difference (Nils Wogram), No Hay, Mister Pharmacy, et en rappel Cuba si Cuba no (du précédent album Baïlador).

Dans le cours de la soirée et entre deux morceaux nous en apprendrons un peu plus, enfin ! , sur le mystérieux nom de code « mp85 » :
– Bojan Z : « . . . mp85, . . . on se demande pourquoi . . . , pourquoi ça s’appelle mp85 Michel ? »
– Michel Portal : « j’ai jamais pensé à mon âge, . . jamais, . . . Mais mp85, quand on m’a dit que ça voulait dire Michel Portal 85, . . . Pfffiou ! . . . ça m’aaa . . . (et puis) . . après tout, ça va passer comme le reste ! . . . »
Eh oui, quatre vingt cinq ans, rempli d’humour et présent dans sa musique comme jamais ! Portal dans une situation stimulante comme il les aime est aux anges sur scène, et sans âge.
Il peut être fier de son quintet, quintet européen d’exception réunissant pas moins de trois générations sur scène, tous investis dans le jeu de sa musique avec un constant bonheur visible. Dans une mise en place impeccable, le quintet distille la douceur ou déploie la folle énergie des partitions. Les musiciens ne se privent pas de tenter des débordements et comme le leader n’attend que ça pour en rajouter, à la beauté de la partition se rajoute pour les musiciens comme pour le public le suspense de la suite à venir . . . avec cette sensation de vertige que seul le déplacement dans une salle de concert peut procurer.

Quelques mots sur les autres brillants musiciens sur scène ce soir :
– Le renommé contrebassiste Bruno Chevillon débute sur la scène lyonnaise avec l’Arfi et sera ensuite le très stimulant partenaire de toutes les aventures avec Louis Sclavis dès les années 80. Son jeu souple et précis, son expérience et son inventivité ont font merveille dans ce quintet toute la soirée.
– On lui en donnerait dix-huit mais à trente trois ans il n’est donc pas le plus jeune sur scène ce soir, le néanmoins jeune batteur belge Lander Gyselink impressionne par la personnalité de son style moderne : un jeu vif mais jamais envahissant, un foisonnement rapide de touches légères, quelques marquages appuyés bien sentis, une sorte de danse légère des baguettes bien calée dans l’énergie du groupe, très à l’écoute, il sait aussi parfaitement prolonger les soudaines ruades de la clarinette basse de Michel Portal par de fulgurantes distributions de volées de bois sec sur les toms. Redoutable !

– Le tromboniste Robinson Khoury, tout juste vingt six ans, déjà fort remarqué bien avant sa majorité sur les scènes régionales, il n’a cessé de progresser et réussir ensuite avec talent d’ambitieux projets, et depuis deux ou trois ans il s’envole ! . . . C’est donc moitié étonné que nous avons la surprise ce soir de le voir appelé à remplacer dans ce quintet le tromboniste allemand Nils Wogram. Sans répétition collective préalable possible, juste une balance avant concert, on a du mal à y croire quand on l’entend d’entrée de jeu placer son trombone avec une si belle aisance. Justesse, puissance et vélocité impeccables, un son original avec sa propre voix infiltrée par moment dans la tubulure, très en avant et vite dans « l’affaire », « le patron » ne cachait pas son plaisir d’entendre la recrue du soir, Robinson Khoury (nom de code rk26 . . . !?). Impressionnant !

Juste avant d’entamer le morceau final, dernier interlude savoureux, Michel Portal nous confiera avec philosophie : – « La musique est la chose la plus terrible pour moi, si je ne fais pas de musique je tombe malade . . . (alors) . . . je continue ! ».
Rassuré, le public enchanté aura beaucoup de mal à quitter la grande salle, certains échangeront même longuement avec lui en bord de scène, et nous rentrerons tous et toutes avec des étincelles dans les yeux pour longtemps.

Michel Portal: clarinette basse, saxophone soprano ; Bojan Z  piano, claviers, arrangements ; Bruno Chevillon contrebasse ; Lander Gyselinck batterie ; Robinson Khoury trombone (remplaçant ce soir Nils Wogram)

(1) Album de musique classique avec Paul Meyer, autre ambassadeur de la clarinette, intitulé « Double » aux côtés de l’Orchestre Royal de chambre de Wallonie.
(2) A la sortie de l’album « mp85 » Nicole Videmann a fait un bel article exhaustif sur son site « Latins de Jazz », voir ( ici ).

Ont collaboré à cette chronique :

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