(42) Loire

24/10/2021 – « Letter to Evans » – Festival Roanne Table Ouverte – Restaurant Le relais de l’Abbaye à Charlieu

C’est un lieu commun que de dire que Bill Evans a écrit quelques-unes des plus belles pages du jazz. Parlez de Bill Evans avec un amateur de jazz, et les qualificatifs vont fuser : délicatesse, élégance, profondeur, fulgurances harmoniques, ballades à pleurer, valses à hurler de bonheur, arabesques lyriques …

Sa musique en a inspiré plus d’un, en témoignent les nombreux textes et poèmes écrits pour accompagner ses mélodies. Et si ce n’est pas de sa musique, c’est de l’essence de son art que se revendiquent les musiciens Evansophiles : écoute mutuelle, constance, références, exigences fondamentales.

Admiratrice indéfectible et passionnée, Célia Forestier met sa voix au service de ses compositions préférées, en compagnie d’un trio taillé sur mesure. Le pianiste lyonnais David Bressat, également à l’origine du projet, connaît sur le bout des doigts les œuvres de Bill Evans, auxquelles il apporte sa patte dans les arrangements et dans ses chorus sensibles et intimistes. Pour ce projet, le guitariste François Forestier a apprivoisé, sans toutefois la renier, la propension aux dissonances qui est une des caractéristiques singulières de son jeu. Vincent Girard et sa contrebasse apportent non seulement une base solide à l’édifice, mais il participe aussi généreusement aux développements mélodiques des thèmes et des chorus.

Interplay ne pouvait pas être un meilleur choix pour débuter le premier set ; ce titre pose les bases de la relation établie par Bill Evans entre les musiciens, basée sur une intense écoute mutuelle qui permet de libérer les espaces sonores et de faire circuler de manière fluide les mélodies et les développements lors des phases d’improvisation. Dès ce premier morceau, les quatre musiciens ne laissent aucun doute quant à l’imprégnation des fondamentaux du maître. Chaque chorus est l’occasion d’échanges et de dialogues musicaux, en contrepoint, en contre-chant, ou carrément en alternances prolixes sur plusieurs mesures, à l’image d’un premier dialogue scat-guitare qui promet pour la suite. Après cet échauffement sur une bonne grille de blues, les structures s’étoffent un peu avec Story Line, que Bill Evans n’a joué qu’une seule fois en public, puis Time remembered qui met la contrebasse à l’honneur pour un chorus tout en harmonie et en volupté, à déguster sans modération à l’apéritif.

Après avoir apprécié quelques mets délicats, le second set démarre par Waltz for Debby, valse lente introduite par une délicieuse descente à la contrebasse, qui monte dans les tours dès la fin du thème pour un scat endiablé. David Bressat emboîte le pas pour un chorus virtuose et coloré. Le set continue avec Two lonely people, où Bill Evans exprime son mal d’enfant, puis Cminor blue chase, sur une cadence décalée pour le moins déroutante. Célia prend un chorus vocal sublime, qui laisse tout le monde bouche bée, y compris son guitariste de père.

Pour le troisième set, une valse digestive permet de redémarrer en douceur, voile déployée pour un poème de Jacques Réda, extrait du Tombeau de Bill Evans :

Comme ces longs rayons dorés du soir qui laissent le monde
un peu plus large et plus pur après eux,

sous le trille exalté d’une grive, je peux m’en aller maintenant
sans hâte, sans tristesse: tout devient transparent.
Même le jour épais s’allège et par endroits brille comme une larme, 
heureux entre les cils de la nuit qui désarme. 
Ni rêve ni sommeil. Plus d’attente. La paix.

Fudgesickle built for two est une fugue que Bach, qui figure au premier plan des influences de Bill Evans, n’aurait pas renié. Le quartet structure son interprétation dans cet esprit : les voix démarrent l’une après l’autre, puis développent un entrelac élaboré et truffé de contretemps, sur une walking bass vigoureuse, pour finalement s’éteindre l’une après l’autre. Et là, sans qu’on y prenne gare, arrive We will meet again (for Harry), écrit par Bill Evans lors du décès de son frère. Délicat et savoureux, le thème ouvre la voie pour une ascension vers le paradis, où nous amène Célia de sa voix puissante et veloutée, à vous faire monter les larmes aux yeux. Pour terminer, Laurie remet un peu de légèreté, voix et contrebasse avançant de concert vers des rythmes latins qu’empruntent allègrement guitare et piano pour une conversation enjouée. Appels, réponses, variations, tout y passe en grande complicité réjouissante.

Célia Forestier et David Bressat ont su choisir dans l’œuvre immense de Bill Evans un échantillon de compositions connues et moins connues, un éventail d’émotions, et trouver les paroles qui collent le mieux aux mélodies. Leur quartet restitue à merveille le paradoxe de la liberté contrainte qui la caractérise. Il ne reste plus qu’à digérer cette brillante promenade harmonique, en prenant tout son temps. Et à attendre patiemment l’édition d’un album ……

Ont collaboré à cette chronique :

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