(69) RhôneAuditorium de LyonJazz à Vienne

01/11/2021 – Gregory Porter à l’Auditorium de Lyon avec Jazz à Vienne

Le cool Porter

Une voix de crooner grave et sensuelle soutenue par un quintet impecc’, Gregory Porter ressuscite avec succès l’ambiance des mythiques années du R&B et de la soul black-américaine, colportant notamment le revival de ses légendaires ballades so sensual. Entre longs slows langoureux entrecoupés de quelques envolées plus jazz-groove, on reste pourtant dans le format d’une prestation convenue où le (trop) cool Porter laisse une impression plutôt plan-plan.

Reporté (pour ne pas dire re-Porter) depuis l’an dernier et donc très attendu, il n’a eu aucun mal à remplir le grand Auditorium de Lyon, même un lundi soir de vacances et jour de Toussaint où il aura sans doute réchauffé les cœurs nostalgiques d’une foule d’emblée toute acquise à sa voix de crooner, grave et vibrante de sensualité. Après avoir joué avec l’ONL en 2018 à Jazz à Vienne sa comédie musicale de Broadway «Nat King Cole & me» en hommage à son idole, le Californien de Brooklyn Gregory Porter et sa fameuse casquette-cagoule noire foulait cette fois la scène de la phalange symphonique lyonnaise, sans elle mais avec les mêmes musiciens américains de son solide quintet.

Du premier balcon, bien dans l’axe central du chanteur qui déboule sous les vivats dans une veste de velours violette, on a eu un peu peur en entendant le son sur le morceau très jazz-pop envoyé en intro. Comme souvent ici quand on passe à l’électrique, il faut un peu de temps à dissiper le brouillon vocal et canaliser le son d’ensemble qui part haut dans les cintres.

La stature du colosse tranche comiquement avec le gabarit d’enfant du sax ténor toujours à ses côtés depuis cinq ans, le pourtant redoutable souffleur Tivon Pennicott, par ailleurs compositeur et orchestrateur renommé. Dès la ballade qui suit où la voix chaleureuse et profonde rappelle un Barry White, dans la finesse du piano de Chip Crawford et des petites percussions du batteur Emanuel Harrold, il parsèmera comme de rigueur chaque morceau de ses chorus très inspirés. Un sax rutilant encore, cette fois sur un titre démarré dans une trombe accélérée et similaire à l’ambiance d’un grand orchestre de soul-jazz, où la contrebasse de Jahmal Nichols et l’orgue Hammond B3 d’Ondrej Pivec rivalisent de dextérité dans d’étonnantes variations rythmiques.

Mais revoici déjà une ballade, l’une des plus énamourées, Take me to the Alley (qui était le titre de son quatrième album) un bijou de douceur et de sensualité, s’alanguissant ici en une longue version, comme murmurée, où piano et sax semblent effleurer les notes avec une grande délicatesse. Selon le même principe d’un canevas connu d’avance, un titre plus R&B mais assez bateau alternera encore avec une autre ballade et ainsi de suite… Un schéma où le cool vire cette fois au carrément plan-plan.

Chanteur émotif, cherchant dans l’humilité une authenticité, Grégory Porter ne varie pas de ses thèmes fétiches, l’amour évidemment, les valeurs familiales, le respect et la justice restant le fondement de toutes ses chansons depuis qu’il s’y est mis sur le tard sur les conseils de Marsalis, après avoir été successivement joueur de foot américain, comédien ou encore cuisinier. A cinquante ans aujourd’hui, il s’est imposé en une seule décennie parsemée de six albums studios dont le dernier «All Rise» paru l’an dernier chez Blue Note et qu’il n’a pu venir nous présenter qu’aujourd’hui. Au sommet de son art à marier le blue-gospel, le jazz, la soul et le R’n’B, dans un registre gorgé de pépites tubesques ressuscitant les grandes heures de la black-music des seventies, il inscrit sans doute à son tour de nouveaux futurs classiques avec cette synthèse de toutes ses influences qui constitue, au vu du nombre et de l’enthousiasme du public, un répertoire très fédérateur bien au delà du jazz.

Malgré la qualité des titres -hormis certains plus « soupeux »- et celle incontestable des musiciens, j’avoue avoir pourtant plusieurs fois regardé ma montre, ce qui n’est pas le signe d’une totale captivité. Comme s’ils avaient assuré le minimum convenu (en en ayant assurément encore beaucoup sous le pied) dans ce montage attendu, trop calibré et « timé » à l’américaine, sans les vraies audaces que l’on peut attendre d’un live, malgré ça et là quelques fulgurances d’impro, comme par exemple quand le contrebassiste passe à la basse électrique (Nichols est réputé pour cette ambivalence) en faisant des clins d’œil à Stevie Wonder ou à Deep Purple, quand Porter entame Papa was a Rolling Stone ou encore lorsque le sax s’envole au son d’un David Sandborn. Il y manquait à mon sens ce petit je-ne-sais-quoi qui pourtant fait toute la différence entre un bon concert et un moment inoubliable.

Ont collaboré à cette chronique :

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