(69) RhôneSaint-Fons Jazz

18/01/2022 – Collectif Improjection : « Putain d’usine » au Saint-Fons Jazz

« Putain d’usine », Collectif Improjection au festival de jazz de Saint-Fons 

 

La ville de Saint-Fons a un passé et un présent ouvrier. Les usines de Rhône Poulenc s’installant dans le secteur après-guerre ont muté, au gré des multiples rachats et de la spéculation financière. Elles sont toujours là, monstres imposants, vaisseaux de ferrailles crachotant leurs fumées et rendant souvent l’air irrespirable.

La vallée de la chimie, comme on l’appelle, qui s’étend de Lyon à Roussillon, est encore un de ces paradoxes qui fait tache dans notre idée de ce que pourrait être le monde d’aujourd’hui : à la fois source de revenus pour des entreprises tentaculaires, pour la ou les communes qui les accueillent sur leur territoire, soutien à l’emploi pour bon nombre d’habitants, sur plusieurs générations, et en même temps le lieu de pollutions qui sont une des premières causes de la mortalité dans le secteur.

C’est sur ces contradictions que repose la dramaturgie de la bande dessinée « Putain d’usine », une adaptation du roman éponyme de Jean-Pierre Levaray, et mise en image par Efix. Tous les deux ont un passé d’ouvrier et décrivent avec des mots à la fois tendres et au vitriol la condition de prolétaire au service de l’usine. Une vie de sacrifice, où se mêlent l’ennui, la peur, le dégoût, la solidarité syndicale, les luttes, la révolte, le renoncement, la mort. On pense aux expériences du groupe Medvedkine dans les années 1970 constitué d’ouvriers qui filment leur vie de labeur.

Le collectif Improjection, invité par le festival Saint-Fons Jazz reprend et adapte cette BD de manière magistrale. Jouant en direct pendant que s’anime sur grand écran en fond de scène cette histoire, le groupe de musiciens crée une tension jubilatoire. Mêlant improvisations et bouts de thèmes, sculptant le son, par des effets d’échos, de delay, juxtaposant les ambiances, de l’intime à l’implosion jusqu’à l’explosion, la musique devient elle-même un dédoublement du personnage principal. Il est ici incarné par le corps et la voix de Mathieu Frey, qui signe la mise en scène. Son personnage arrive à s’incruster dans la BD, il est projeté dans ce paysage crayonné, qui donne une réalité supplémentaire au drame.

Les musiciens et l’acteur jouent avec leurs tripes. Tout cela finit par ébranler, jusqu’à la catastrophe finale, l’explosion de l’usine AZF de Toulouse (qui sert de cadre de référence à l’histoire) et qui touchent de plein fouet ces manards dans leur détresse existentielle. Cette histoire n’est pas gaie, elle est ici transcendée par l’art.

Résonnent alors les mots du dernier livre de Frédéric Lordon « Figures du communisme ». Page 19, s’adressant à tous ceux qui « bien installés, et quoique, allant répétant sans cesse qu’il sera bientôt trop tard, pensent fondamentalement avoir le temps, celui de faire durer encore un peu notre mode de vie qui, somme toute, leur réussit assez bien » il voudrait couper la route « à leurs tours dilatoires, pour les forcer à regarder. Le capitalisme nous détruit. Il faut détruire le capitalisme. Il n’y a pas d’échappatoire, les fausses solutions sont fausses… »

Ces derniers propos n’engagent que moi. C’est pas ma faute, si l’art est là pour donner un bon coup de pied dans le cul aux contradictions de notre système capitaliste pour mieux les faire exploser. J’aurais bien ici donné quelques mots de Bernard Friot, tirés de ses écrits anti capitalistes, qui proposent de vraies solutions, radicales, mais je me les réserve pour ces temps prochains de guerre politique. Bravo au collectif Improjection pour son travail original et salutaire et merci au festival Saint-Fons Jazz de le donner à voir et entendre.

Ont collaboré à cette chronique :

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