(69) RhôneThéâtre de Villefranche-sur-Saône

08/02/2022 -Youn Sun Nah au Théâtre de Villefranche-sur-Saône

Forever Youn

 

Des compos mariant la douceur intime du folk à des éclats scintillants de pop,  ici servies par une instrumentation très jazzy : c’est encore la recette gagnante du onzième album de la chanteuse coréenne qui pour la première fois signe musiques et paroles en y dévoilant ses états d’âme. Un répertoire crépusculaire, mélancolique et touchant, autant de balades sonores en forme d’autoportrait qu’elle nous a merveilleusement livrées, accompagnée de son trio de pointures sur la scène caladoise où l’on a baigné dans la soie.

 

Incroyable Youn Sun Nah qui ne change pas. On retrouve la chanteuse telle qu’on l’a quittée lors de son dernier passage à Lyon en avril 2019, où, après qu’elle nous ait enchantés avec «She Moves On» (ACT) deux ans plus tôt, elle nous plongeait en «Immersion» (cette fois chez Warner) dans la zénitude minimaliste de son album du même nom, réservant aussi quelques éclats fulgurants et notamment au travers de nombreuses reprises comme elle aime et sait avec génie en donner des versions toutes personnelles. Immuable Youn, telle qu’on la connaît depuis deux décennies maintenant et qui malgré un parcours exceptionnel, une discographie prodigieuse, plus de cinq cents concerts sur les scènes les plus prestigieuses du monde, des distinctions et récompenses honorifiques qui l’ont désormais assise parmi les plus grandes divas du jazz planétaire, n’en garde pas moins aujourd’hui comme nous l’écrivions précédemment, «ses airs touchants de petite fille réservée, à la voix enfantine et timide, quand elle s’excuserait presque d’être devant nous».

 

Un nouvel album somptueux

Pile vingt ans après la révélation de «Light for the People» et dix livraisons métronomiques d’albums de plus en plus passionnants (on peut encore citer «Same Girl» ou «Lento»…) voici cependant un changement notable puisque pour la première fois elle y signe toutes les musiques et surtout tous les textes en nous dévoilant enfin son talent de songwriteuse. Un «Waking World» qu’elle n’aurait peut-être pas écrit s’il n’y avait eu cette drôle de parenthèse pandémique où, confinée en Corée et loin de Paris où la Séoulienne a désormais ses attaches, elle a couché sur le papier son ressenti pour mettre des mots face aux maux. Un  autoportrait pudique et intimiste reflétant ses états d’âme, en se racontant comme jamais. Une sorte de renaissance où elle assume (bien qu’elle nous confie secrètement douter encore!..) son nouveau statut de compositrice et parolière.

Pourtant, autant vous dire (comme on se répète à le faire presque chaque fois…) que celle qui nous a habitué à atteindre des sommets réussit la prouesse de passer effectivement encore un cap avec ce dernier opus que je vous présenterai bien sûr dans ma sélection de la semaine prochaine et qui sera assurément parmi les plus belles perles de cette année.

 

A cœur ouvert

La revoilà donc en tournée, ce soir au Théâtre de Villefranche-sur-Saône où elle s’était déjà produite, devant une salle bondée de six cent cinquante personnes qui pour l’essentiel découvrent cet album paru le 28 janvier. Pour le porter à la scène, le splendide casting du studio laisse place à un trio de musiciens qui n’en garde que l’excellent Thomas Naïm à la guitare, le grand bassiste et contrebassiste new-yorkais Brad Christopher Jones (Coleman, Costello, Byrne…) se substituant ici à Laurent Vernerey quand le fiévreux niçois Tony Paeleman (Peirani, Parisien, Pacéo…) prend la place de Xavier Tribolet pour tenir piano et claviers. Autres pointures interchangeables même s’il nous manque forcément du disque la présence merveilleuse d’Airelle Besson à la trompette, de Guillaume Latil au violoncelle et d’Héloïse Lefebvre au violon. Qu’importe, le quartet de haut vol présent sur les planches caladoises va nous embarquer pour une heure trente dans l’univers crépusculaire et magistral de ce « Waking World » tout en clair-obscur, parfois sombre, souvent fragile et émouvant, où l’apparente légèreté de la plume est lourde de sens.

Comme sur le disque, c’est Bird In the Ground qui démarre le set avant que Youn nous ouvre son cœur sur l’énigmatique et envoûtant Heart of a Woman offrant un beau dialogue entre contrebasse et guitare acoustique très arabo-andalouse. L’ambiance s’assombrit avec Lost Vegas martelé par une guitare répétitive et un chorus de Tony sur son Fender Rhodes tout en déroutante distorsion. Un pianiste qui fera une longue intro en mode classique pour ouvrir  le bouleversant My Mother, presque funèbre, où la chanteuse pensant à sa mère, les yeux fermés, semble implorer  l’arrivée de jours meilleurs, tandis que la basse fait claquer les harmoniques que tricote la paluche de B.C Jones. The Wonder qui suit donne l’occasion à la jazzwoman qui sait être explosive de partir en impro dans un scat haut perché où ses aigus ébouriffants s’apparentent à un chant d’oiseau. Des petits cris stridents encore qui concluront I’m Yours, un titre qui a la douceur d’une caresse et sur lequel, toujours drôlement ébaubie, la chanteuse soupirant de bonheur présente des musiciens qui l’impressionnent encore.

 Après Lament, voici l’une des trois seules reprises au programme, Asturias d’Albéniz qu’elle avait réarrangé sur son précédent album. La touche hispanisante transparaît malgré le son rock tout en fine reverb’ de la guitare électrique quand la voix, dans un râle éraillé, s’apparente à celle d’une vieille chanteuse de flamenco. L’occasion aussi pour la malicieuse Youn de partir dans un délire vocal puissant et décoiffant, une envolée de diva foldingue digne de la Castafiore qui impressionne autant qu’il amuse un public qui applaudira à tout rompre la performance.

Des waouh! qui jailliront dans la foulée en reconnaissant les premières notes d’une autre reprise qui fera d’ailleurs chantonner l’assistance, le fameux Killing me Sofltly (de Liberman mais popularisé par les Fugees) qu’elle interprète en solo juste accompagnée du bout de ses doigts graciles par le son magique d’une petite boîte à musique. Un moment de grâce suspendu comme le sera Here Today (tiré d’Immersion, à l’instar de The Wonder) qui installe un climat très atmosphérique alors que la voix sensuelle toute en soupirs et halètements bénéficie d’un traitement stéréo du meilleur effet. Sur une belle mélodie livrée par la guitare acoustique, Don’t Get Me Wrong (l’un des bijoux du nouvel album) offre son enchanteur refrain pop, entonné par la Fender de Jones tandis que le piano prend à son tour un chorus très jazzy. Dernier titre au menu, Panecake met un coup de speed dans cette ambiance qui vire au délire zappien où Thomas jusqu’alors assis se lèvera pour un solo très free.

Il faudra bien deux rappels pour calmer les ardeurs d’un public totalement sous le charme, d’abord avec la reprise inattendue et bouleversante d’une des plus belles chansons françaises –Avec le Temps de Ferré- puis le récent It’s OK, bien opportun pour se quitter avec le sentiment que tout fut dit et que la plénitude a été atteinte. Il m’aura juste manqué des onze nouveaux titres de l’album le sublime Round & Round une petite bombe de groove electro pop aux cuivres afro (mais difficile à imaginer sans les manquants précités) et Tangled Soul, soul electro-rock impossible à jouer sans la trompette d’Airelle.

On l’aura compris, si ce « Waking World » en tournée laisse au vestiaire une bonne partie de tout ce qui fait son irrésistible charme pop, son rendu scénique en strict quartet n’en bénéficie pas moins à ses fondements résolument jazz.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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