(42) LoireJazz à Montbrison

16/03/2022 – Ana Carla Maza + Mélanie Dahan en ouverture du Festival Jazz(E) à Montbrison

Women in Jazz

L’une en solo avec son violoncelle propose un voyage entre Cuba, Argentine et Brésil en chantant l’Amérique latine de ses origines, quand l’autre avec son délicat quintet de pointures renoue avec le mariage quelque peu délaissé du jazz avec la chanson française en faisant étinceler la poésie de nos meilleurs auteurs. Deux facettes distinctes du jazz, deux brunes qui ne comptent pas pour des prunes et réunies au Théâtre des Pénitents en ouverture d’un Festival qui, pour cette nouvelle édition courant jusqu’au 7 avril, met particulièrement le talent des femmes à l’honneur.

 

«Le jazz est intrinsèquement une musique de mélange et Elles (les femmes) assument volontiers le métissage, le dialogue entre les cultures et les traditions musicales» peut-on lire en exergue de la programmation du festival Jazz(E) à Montbrison qui s’est affublé d’un E majuscule pour cette édition particulièrement dévolue aux talents féminins. Suite à la pandémie subie depuis deux ans et ayant entraîné reports ou annulations, le Théâtre des Pénitents se devait de reprogrammer les artistes empêché(e)s, comme c’était le cas des deux chanteuses présentées en cette soirée d’ouverture.

On avait découvert Ana Carla Maza avec son premier album «La Flor» qu’elle avait présenté déjà en solo lors du Rhino 2015, et c’est encore en solo acoustique qu’elle a enregistré d’une traite son nouvel opus «Bahia» paru fin février dernier. La fille du grand compositeur et pianiste chilien Carlos Maza qui avait fuit la dictature de Pinochet est née à Cuba durant cet exil, patrie d’origine de sa mère également musicienne. Vivant désormais à Paris où elle est passée par le CNSM et la Sorbonne, la jeune violoncelliste qui a fait ses classes avec Sclavis, Galliano, et son homologue Vincent Segal, revient à ses origines en rendant hommage aux ambiances qui ont bercé son enfance, notamment à la Bahia, ce quartier populaire et cosmopolite de la Havane où bourdonne la joie de vivre en musique et où s’entrecroisent au détour des nombreux cafés, samba et bossa du Brésil, tango argentin et habanera cubaine.

Celle qui a jusqu’alors toujours joué des musiques composées par des hommes est heureuse et fière de signer pour la première fois seule ce nouveau répertoire qu’elle nous déroule comme un itinéraire imaginaire en Amérique latine. Ana Carla qui adore prendre la tangente continue d’y brouiller les pistes en s’appuyant conjointement sur ses solides bases classiques, sur la folle liberté que lui confère le jazz, et sur l’énergie que peut dégager l’esprit pop-rock dont est habitée la musicienne bien de son époque qui a aussi travaillé avec Jean-Louis Aubert sur des textes de Houellebecq.

En scène, même seule avec son instrument, c’est bien tout cela que la pétillante jeune femme de vingt-six ans transmet, à la fois avec la spontanéité et la fraîcheur de la jeunesse mais aussi avec la forte motivation de celle qui est si heureuse de retrouver le public après une si longue période d’empêchement. Il suffit de voir dès l’intro avec La Habana la fougue de ses coups d’archet sur le violoncelle qu’elle joue indistinctement avec les doigts telle une contrebasse, pour mesurer le tempérament de l’espiègle brunette qui martèle le plancher avec ses talons aiguille pour donner le tempo. Après la courte pièce ode à Bahia, Astor Piazzolla comme son nom l’indique honore le maître du tango cent ans après sa naissance, où les réminiscences classiques et notamment bachiennes affleurent. Une autre pièce s’inspire des danses précolombiennes des Quechuas de la cordillère des Andes avant un autre tango argentin où son jeu martial fait résonner des graves râpeux.

Mêlant les langues comme les musiques du monde, la chanteuse n’omet pas la nôtre comme dans le séduisant Le Petit Français où elle narre entre bonheur et mélancolie une histoire vécue au café Saint Régis de l’île Saint-Louis, avant de clore en rappel avec A Tomar Café qu’elle dédie à toute les femmes qui l’ont soutenue dans son parcours, et plus particulièrement Miriam Valdès, la sœur du grand Chucho qui fût sa prof de piano dès l’âge de cinq ans, trois ans avant de commencer le violoncelle.

Une petite heure de première partie rapide qui donne la mesure du personnage que l’on pourra d’ailleurs retrouver plus pleinement et dans le format étoffé d’un quartet lors du prochain Rhino le 4 octobre à la Maison de la Culture Le Corbusier de Firminy.

 

La Mélanie du bonheur

Toujours au Rhino où l’on avait quitté Mélanie Dahan venue lors de la dernière édition avec ses merveilleux musiciens nous délivrer en live son «Chant des Possibles», un quatrième album qui m’avait particulièrement touché. Bonheur donc de retrouver ce superbe quintet de pointures où la jazzwoman en pleine maturité -après quinze ans de carrière accompagnée de tous les plus grands pianistes de la jazzosphère française- réenchante le genre quelque peu délaissé du mariage entre jazz et chanson française, en faisant briller les mots d’une poésie française intemporelle et émouvante. Chantant comme elle respire, avec une diction claire posée avec toute la sensibilité que lui permet sa vaste palette de nuances, la tendre mezzo-soprano manie son phrasé avec délicatesse pour illuminer les précieux écrits d’une brochette d’auteurs subtilement réunis autour de bien jolis thème abordant le Temps qui passe, la jeunesse qui s’enfuit et les amours aussi.

Quelques mots célèbres de Baudelaire résonnent en off pour ouvrir le set et nous inviter à l’ivresse. «Il est l’heure de s’enivrer de vie, de poésie, d’amour, ou de vertu… à vôtre guise!» quand s’élancent les Chevaux du Ciel de Tahar Ben Jelloun où d’emblée s’affirme tour à tour la haute volée de chacun des instrumentistes, avec l’élégance du commandant de bord [NdlR : son autre métier dans l’aviation !] Benjamin Petit (Michel Jonasz, Lionel Ritchie…), classieux saxophoniste venu parsemer ce répertoire de ses chorus veloutés, le drumming savamment soupesé du fin rythmicien Arthur Alard (Léon Phal Quintet, Cynthia Abraham…) à la batterie et aux percussions, soutenu en osmose complice avec un autre talent montant de la jeune génération, le contrebassiste et bassiste isérois Jérémy Bruyère (ONL, Cyrille Aimé, Abd Al Malik, Ibrahim Maalouf, Laurent Coulondre…). Une contrebasse jouée à l’archet et aux sonorités de violoncelle pour ourler la tendre Escapade des Saisons d’Andrée Chedid, touchante évocation d’un amour indéfectible pour l’Autre en tout temps, qui va frôler la rythmique d’une bossa sous la douceur des balais et le toucher aérien du merveilleux pianiste Jérémy Hababou – par ailleurs compositeur de musiques pour le cinéma- qui est à l’origine de toutes ces élégantes mises en musique.

Délicatesse et raffinement

C’est toujours la délicatesse qui prime avec le Parce Que d’Aznavour, source d’inspiration de Mélanie, qui cette fois glisse vers le tango. On tangue et l’on bascule,comme «le temps avant qu’il ne se hâte» selon Andrée Chedid encore, dans son sublime Le Temps, à ne pas confondre avec L’Etang qui va suivre en duo piano-voix, autre petit bijou de poésie ciselée du grand Paul Misraki. Une œuvre méditative et contemplative ici chatoyée par le jeu de mains croisées typiquement classique du pianiste sur l’intro des Jeux d’Eau de Maurice Ravel. Autre duo de Mélanie cette fois avec la basse électrique de l’autre Jérémy, sur la courte Odelette d’Henri de Régnier dont ce n’est pas tous les soirs, de nos jours, qu’on a la chance d’entendre un brin de plume !..

Plus proche de nous dans ce florilège d’auteur(e)s majeur(e)s, et pétri de tout l’humour des grands nostalgiques, voilà notre truculent Bernard Joyet avec le superbe texte de Quand je serai enfant, sur lequel Mélanie s’envole dans de douces vocalises où comme à son habitude son scat reste dans la sobriété, n’ayant rien à prouver dans l’exubérance démonstrative. Toute la rythmique est au diapason appuyée en renfort par le sax au feutre épais de Benjamin qui rentre et sort du plateau au gré des interventions, et du piano qui drive le swing avec maestria et offrira au final un beau dialogue enfiévré avec le souffleur. Cette même Fièvre, de Georges Bernanos, mise en musique avec une folle énergie par Jérémy Hababou qui triture les cordes du piano dans une intro énigmatique tandis qu’Arthur ambiance subtilement le fond avec ses petite percus. Cette fois le contrebassiste enfourche sa basse électrique et va faire sonner la cinq cordes avec un son magistral aux échos d’un Stanley Clarke.

La fougue d’une nouvelle génération -comme avec Ana Carla précédemment- une jeunesse dont il faut vite profiter alors que ce fichu Temps passe si vite. Comme de s’apercevoir qu’ il y a déjà quarante ans que nous quittait Georges Brassens, auquel la chanteuse va rendre hommage lors d’un rappel avec Saturne, encore un séduisant duo avec Jérémy où le pianiste nous révèle qu’il est aussi un talentueux chanteur qui nous rappelle la patte et le grain d’un Michel Legrand, autre maître référent lui aussi disparu.

«Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents» écrivait encore Bernanos. Elle était suffisamment chaleureuse ce soir pour nous réchauffer d’espoir.

Ont collaboré à cette chronique :

X