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19/03/2022 – Fatoumata Diawara à l’Auditorium de Lyon

Fatou d’une grande…

La chanteuse et guitariste ivoirio-malienne s’impose parmi les reines de la musique africaine en faisant brillamment la jonction entre l’afro blue-folk traditionnel et le jazz funky occidental. Portés par des rythmes endiablés des plus dansants, ses messages profondément engagés sur le plan sociétal n’ont pas empêché le public lyonnais venu blinder l’Auditorium de se libérer enfin des contraintes et de fêter ça dans la joie collective d’un concert chaud bouillant.

 

Déjà onze ans que nous découvrions Fatoumata Diawara avec son premier album «Fatou» et nous révélait une nouvelle grande dame de la musique africaine qui allait vite s’imposer parmi les ambassadrices du genre. Pourtant, hormis diverses collaborations prestigieuses avec Damon Albarn et Gorillaz, Herbie Hancock ou encore Matthieu Chedid pour son projet Lamomali, sa propre discographie a tardé à s’enrichir puisqu’il aura fallu attendre 2018 pour voir paraître son second LP «Fenfo» coproduit dans la foulée par M, et qui lui vaudra une nomination aux Grammy Awards et la Victoire de l’album musiques du monde en 2019. Fenfo qui signifie «quelque chose à dire» en bambara, la principale langue mandingue du Mali qu’elle utilise dans ses chansons dont les paroles assurément ont beaucoup de sens pour véhiculer autant de messages.

Née en Côte d’ Ivoire mais placée chez une tante de Bamako, celle qui est  initialement venue en France pour intégrer la prestigieuse compagnie Royal de Luxe avant d’incarner Karaba dans la comédie musicale à succès Kirikou puis de jouer dans le spectacle Africa Express, n’a pas tardé à imposer son afro blue-folk en faisant la jonction entre les américaines engagées Joni Mitchell, Joan Baez ou Tracy Chapman et ses grandes marraines africaines Oumou Sangaré et Rokia Traoré.

Entre racines et modernité

A son tour, la hiératique Fatou a puisé dans son intense parcours de vie pour nourrir son répertoire exprimant le poids des incompréhensions, des barrières et des carcans de la société africaine dont elle brocarde sans colère mais avec détermination les préjudices et notamment ceux envers les femmes et surtout les enfants. Un chant de fugue, comme une thérapie, où l’artiste pluridisciplinaire (guitariste, comédienne, danseuse..) concilie racines du passé et modernité occidentale dans un patchwork sonore très accrocheur où le blues wassoulou traditionnel du Mali s’acoquine au meilleur du jazz funky occidental, entre transe et groove.

Un habillage particulièrement enjoué, coloré,dynamique et festif, pour porter des sujets pourtant graves et sérieux et pour lesquels la chanteuse s’implique ardemment comme on l’aura entendu ce soir, en expliquant sans relâche quels sont ses combats. Des explications en français bienvenues car sinon, comment comprendre le fond plutôt grave des textes chantés, dont la portée est politique et sociétale. Derrière l’entrain et l’irrésistible envie de danser que procure ces musiques, comment deviner en effet que sont évoqués en contraste des sujets comme la guerre et les conflits qui séparent des frères de sang (Kèlè, qui pourrait d’ailleurs s’appliquer actuellement au conflit russo-ukrainien…), l’excision (Boloko), les migrations (Clandestin), le besoin de tolérance et d’indulgence (Sonkolon), mais surtout de manière récurrente chez Fatoumata Diawara tout ce qui touche au statut de la femme qu’elle soit fille ou mère (Mousso) et à celui des enfants notamment ceux qui sont abandonnés ou deviennent orphelins (le tubesque Sowa).

Tourneries lancinantes

Dès l’intro, entamée dans une ambiance crépusculaire, on prend son temps pour installer des climats à force de longues tourneries de guitares, répétitives et lancinantes sous les doigts agiles de Yacouba Koné, typiques de la musique malienne comme on a souvent l’occasion de l’entendre. Tout juste présente-elle ses jeunes et brillants musiciens que le groove  de la ligne de basse tenue par Juan Finger met déjà le public qui clape des mains au parfum. La rythmique se fait assez rock, enveloppée par les nappes de synthé d’Arecio Smith, tandis que la chanteuse qui est aussi une redoutable guitariste lead lâche des chorus enlevés et maîtrisés du pied sur sa pédale wah-wah. Un gros son de tambours péchu émane des peaux frappées par le batteur Willy Ombe Markama, installant pour le titre suivant un beat résolument funky et habillé de choeurs féminins qui vont régulièrement donner de l’ampleur à l’ensemble bien qu’ils soient malheureusement ici samplés et produits par une machine.

Amour et paix

Dans son habit traditionnel, la chanteuse qui danse un sifflet en bouche lance après une grosse attaque de basse en solo l’un des titres phares de Fenfo, Negue Negue, évoquant ce battement cœur qui porte à la vibration générale, en osmose pour ne faire qu’un et qu’elle appelle le One, invitant sans relâche chacun à privilégier l’amour et la paix. L’occasion d’entendre un scat très particulier qui procède par saccades avec des variations intenses dans les aigus, dans le tourbillon d’une guitare rythmique parkinsonienne et d’un gros groove de la basse qui creuse son sillon. La voix s’envole, on roule peu à peu vers la transe qui monte, la chanteuse lâchant son turban pour libérer ses tresses emperlées et s’engageant dans la frénésie d’une danse aussi folle que la digression heavy jazz proposée par les instrumentistes qui vont de nouveau électriser les gradins sur ce titre hommage à Nina Simone.

Rarement retombera cette intense énergie, hormis peut-être sur un titre plus apaisé, cool et bluesy, magnifiquement baigné par les lumières bleutées du plateau par ailleurs superbement éclairé de bout en bout du show. Un blues afro qui rappelle le deep sound d’un Saint Germain, où Fatoumata fait chanter sa guitare dans un long chorus époustouflant de maîtrise. Une petite parenthèse avant de revenir aux fondamentaux de la danse avec le tube Sowa qui va faire rugir Lyon, invitant tout le monde à se lever pour se lâcher dans les travées d’un auditorium bouillonnant. La reine fait le show, ça saute en tout sens comme pour se libérer enfin des longues contraintes subies, des gestes barrières et de la sagesse masquée. Au total, dix titres seulement (rappel compris) en un peu plus de cent minutes, c’est dire à quel point on aura pris le temps, comme le veut la tradition de la musique malienne, de célébrer joyeusement cette libération !…

Ont collaboré à cette chronique :

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