(38) IsèreThéâtre du Vellein

30/03/2022 – Vincent Peirani & Emile Parisien « Abrazo » à L’Isle d’Abeau

Il tourne la tête, à droite, à gauche, par saccades, se soulève, genou à mi-hauteur, reprend son équilibre. L’autre ouvre la main, on dirait qu’il salue. Il monte la jambe, la plie, la déplie, comme s’il voulait donner un bon coup de pied au cul.

Une chorégraphie ? Une pièce de Samuel Beckett ? Non, seulement les gestes incontrôlés de deux artistes musiciens, emportés par leur élan, un duo, deux maîtres, qui se sont juré fidélité. Parisien-Peirani, Peirani-Parisien. A l’évocation de leurs patronymes me revient en mémoire une foule de souvenirs, moments musicaux magiques, de grande intensité. Notamment un co-plateau avec Piers Faccini, pour le label « Tôt ou Tard ». 

Si la fidélité en musique est avant tout affaire d’amitié, elle prend nécessairement racine dans l’entente musicale. Joëlle Léandre, dans son autobiographie « à voix basse », parle de son rapport à l’autre et, pour que ça matche, dit « se fondre dans le son de l’autre ». Pour elle, comme pour les deux P, on ne sait plus parfois qui est qui. On a l’impression d’entendre l’un des deux ? le son vient d’ailleurs. Ce sont des souffles identiques, avalanche de notes en cascades, question de styles, qui se mélangent, s’imbriquent et s’enrichissent. Mais le son n’est pas tout. Pour que le « couple » tienne, il faut être sur le même tempo. On dirait, pour reprendre l’expression commune, être sur la même longueur d’ondes. Quand deux sources sont en phase, leurs courbes se superposent et amènent l’équilibre. Chez eux, ce serait plutôt du domaine de la surenchère. Qui va pousser l’autre dans ses retranchements rythmiques. Le résultat est pourtant sans tension. La vélocité au service de l’intelligence musicale. Emotions garanties. Morceaux de bravoure assurés.

Cette fidélité, on la retrouve également avec le public. Plusieurs personnes dans l’assistance réclamant pour le rappel des titres de morceaux précis, c’est pas banal. Ça dit quelque chose de leur rapport direct, presque intime avec les gens. Sur scène, pas de chichi. Pas de piédestal. En fond, un grand rideau rouge tendu. Au plateau, quelques ampoules décoratives, pour l’ambiance. Un grand tapis pour deux.

Ce soir-là, ils jouent des tangos. Font pas semblant. Des tangos dégingandés, tarabiscotés, organiques. C’est du tango de concert, mais tu n’as qu’une envie, c’est d’aller danser. L’accordéon je ne l’ai jamais entendu comme cela, aussi vivifiant, aussi subtil, aussi énigmatique, aussi régénérant. Et le sax soprano ? on dirait un nay. Quel timbre ! Ces deux là se font du bien et ils nous le rendent au centuple.

Voilà un concert comme je les aime : merveille de musique, des courses poursuites où tu cherches ta respiration, des silences intenses, des musiciens décontractés. Que demander de plus ? Si, que la vie prenne un peu de la douceur de cette musique et que le réel adopte cette dimension symbolique des joutes musicales où il n’y a ni vainqueur, ni vaincu, ni riche, ni pauvre. Juste des ébahis, pouvant rêver l’avenir plus sereinement.

Ont collaboré à cette chronique :

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