(38) Isère

30/04/2022 – L’usine à Jazz & Karim Maurice : « Charles B Funk » à l’Oriel de Varces

L’Usine à Jazz et Karim Maurice avec le soutien de l’Association l’Oriel programmation Varces présentaient samedi soir la première de leur création « Charles B Funk ».

Après le succès de ses spectacles «Live in the City» et «Black Legends», le big band grenoblois L’Usine à Jazz a choisi de faire appel au pianiste, compositeur et arrangeur émérite Karim Maurice pour poursuivre son exploration des musiques noires américaines.

Premier prix de composition du concours international « Made in New York Jazz » en 2016, boursier la même année du French American Jazz Exchange (FAJE), Karim Maurice a composé pour des orchestres et ensembles d’esthétiques diverses : le collectif LeBocal, le groupe Koum Tara, William Galison et l’orchestre La Camerata pour « Odysseus Fantasy », le chœur de l’Opéra de Lyon, l’orchestre du Conservatoire de Grenoble ou celui de la Garde républicaine du Portugal, navigant entre classique, jazz contemporain et musiques actuelles.

Cette œuvre originale articule la puissance noire et psychédélique de la poésie de Charles Baudelaire au pouvoir des musiques funk et affiliées, hip-hop compris.

Karim Maurice a réalisé un impressionnant travail d’écriture sur mesure, s’inspirant de chaque texte en les sublimant avec une musique inventive, sombre et puissante à l’image de la poésie de Baudelaire.

Jamais Baudelaire n’aura été aussi contemporain : l’esprit des Fleurs du mal entre en résonance avec notre siècle, sa musique foisonnante et son spleen, celui d’un monde meurtri, incertain… mais avide d’espoir et de lumière.

Le rythme extraordinaire des vers de Baudelaire, ciselés par le rappeur-récitant grenoblois l’Apprenti et chantés par le trio vocal Anaïs Laugier, Antoine Angelloz et Laëtitia Hulewicz, est porté par l’orchestre calé sur une musique funk actuelle et métissée, puissante, lancinante et entêtante accompagnant à merveille la musicalité et le rythme des vers.

L’orchestre sait se faire discret pour laisser la place aux vers et au récitant, et alterne avec une musique puissante et rythmée pour accompagner les voix et les solistes.

Il en ressort une ambiance assez psychédélique et envoûtante qui a embarqué dans cet univers le public venu en nombre pour cette soirée évènement.

Un voyage sombre et initiatique dans les méandres de la poésie torturée de Baudelaire.

La soirée commence avec une scène sombre, qui campe l’ambiance avec un premier texte : Au lecteur

« C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. « 

La soirée continue avec une scène teintée de rouge et envahie de fumée pour dessiner à merveille le décor du poème Le Poison scandé par l’Apprenti. Ce texte parcoure les différents poisons de l’âme : le vin, l’opium, le vert de tes yeux et la salive qui mord.

« L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
Allonge l’illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l’âme au-delà de sa capacité. »

L’orchestre accompagne discrètement le récitant avec un mélange lancinant de saxophone, de trombones et de chœurs.

Puis, le ténor Antoine Angelloz prend le lead chant et l’orchestre monte en intensité.

Le cadre de la soirée est posé. Le public médusé redécouvre abasourdit cette poésie mise en valeur par cette œuvre musicale surprenante, à la fois belle et inquiétante.

Élégant tel un dandy, redingote, chemise blanche, gilet et foulard, cheveux long, l’Apprenti fait penser à un inquiétant Dorian Gray dans cette ambiance sombre.

Il poursuit, puissant et lancinant, sur le texte des Les Litanies de Satan accompagné par l’orchestre et les chœurs interprétant une musique glaçante et entêtante qui rythme et intensifie crescendo l’ambiance dantesque de ce texte comme une messe satanique.

« O Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
Enseignes par l’amour le goût du Paradis. »

Vient ensuite L’homme et la mer. L’Apprenti laisse la place à la voix soprano tantôt cristalline tantôt puissante de Laëtitia Hulewicz, telle une sirène qui chante pour appeler les marins au fond des abîmes.

En introduction du morceau, les instruments à vent ne sont plus son mais se font souffle comme le sac et ressac de la mer.

« Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! »

La musique s’intensifie et l’orchestre reprend de la puissance, telle une tempête.

Vient ensuite Une Charogne :

« Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine,
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine,
De mes amours décomposés ! »

La soirée se poursuit avec L’horloge.

Le morceau commence comme une horloge. Les cuivres se transforment en percussions pour en imiter le bruit, le décompte du temps et le glas.

 « Souviens-toi que le Temps est un joueur avide.
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. »

 

Anaïs Laugier prend le lead chant sur L’ennemi avec sa voix alto puissante.

Le rythme s’accélère avec un orchestre énergique et Anaïs est rejointe par l’Apprenti qui scande et slame. Un superbe moment partagé sur scène qui emporte Anaïs, presque en transe.

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils »

 

Le projet se clôt comme une espérance par le sublime poème Élévation.

« Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides
Va te purifier dans l’air supérieur
Et bois, comme une divine liqueur
Le feu clair qui remplit les espaces limpides. »

La soirée se termine par un tonnerre d’applaudissement, avec des musiciens rayonnants, heureux d’avoir réussi ce challenge qui leur a donné tant de travail pour boucler un si ambitieux projet en à peine trois mois et en particulier lors de ces deux dernières semaines de résidence à l’Oriel où l’écriture et la mise en place ont été finalisées à la dernière minute.

Un fabuleux projet très original à découvrir absolument auquel nous souhaitons un vif succès.

Pour en savoir plus sur ce projet, sur Karim Maurice, l’apprenti et sur les trois interprètes chant :

http://www.usineajazz.fr/index.php/charles-b-funk/

 

Charles Baudelaire : textes 

Karim Maurice : composition et direction artistique

L’Apprenti, Anaïs Laugier, Antoine Angelloz et Laëtitia Hulewicz : voix

Stefan Landis, Jean Baptiste Drevet: saxophones alto

Laurent Bernard, Thierry Charbit: saxophones ténor

Arnaud Ruffin: saxophone baryton

Christophe Giroud, Dominique Gillet, Olivier Maupas, François Carrel: trompettes

Félicie Gouyer, Laurent Nicole, René-Pierre Jullien-Palletier, Régis Degroisse: trombones

Stéphane Plotto: claviers

Lilian Palomas: basse

Serge Stella: guitare

Alex Iacono: percussions

Ilyes Khareb : batterie

Dan Felice : Création lumières 

Jean-Michel Herrera : ingénieur du son

Ont collaboré à cette chronique :

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