(69) RhôneHot Club

19/05/2022 – Joe Farnsworth – Mark Whitfield Quartet au Hot-Club de Lyon

C’est difficile de détacher d’un concert l’avant et l’après. Il y a le présent, ce pied, et en l’occurrence avec ce quartet « de charme », ça l’était.

Il y a l’avant, le désir, qui monte, la curiosité, l’épice de la rencontre, il y a l’après, ce que ça fait et produit.

J’écoutais sur l’autoroute du retour « la raison et l’histoire » sur France Culture, une causerie sur Hegel. Pourquoi ça raisonnait avec le concert ? Parce que l’un des protagonistes parlait de notre perception de la réalité. Si longtemps, elle était cette contradiction, cette tension entre nos représentations et l’être même, ce que les métaphysiciens comme Platon nomment l’idée, elle devient chez Hegel la certitude que tout est. L’idée produit l’être et réciproquement. Pas si simple. On parle aujourd’hui de réalité virtuelle. De réalité augmentée ? Pourquoi je parle de cela ? Parce que des vidéos du guitariste Mark Whitfield, j’en ai vu, des tonnes et des tonnes, et parce que Mark Whitfield avait l’aura des légendes entraperçues sur internet qui le rendait intouchable, presque immatériel, sans réalité. Et tout d’un coup apparait cet homme devant moi, qui joue à un mètre, qui me surplombe, je ne peux être plus près de lui, on se toucherait presque. Il devient réel. Avec sa bouille, qui se déforme quand il joue, il vit. Cet homme existe pour de vrai, n’est pas un fantôme, ni un avatar. Un être de chair. C’est la magie du club de jazz. Voilà la réalité augmentée. On serait presque intime avec les musiciens.

Je disais quel pied, car ça l’était. Et dès la première seconde. Cette capacité qu’il a, qu’ils avaient tous ce soir-là, à entrer en musique. Question d’engagement. Ça a cogné, dès le début. Comme un match de boxe. Un sur-échauffement. Ça s’est vu, sur scène, dans le public. Ça a atteint un pic. Question d’amour. Entre eux. Pour cette musique de jazz. Une osmose, du jeu, encore de l’envie. Au moment où on pensait que ça allait retomber, ça repartait. L’amour après l’amour. Une fois, deux fois, trois fois. Sans s’arrêter. Ça m’a rappelé quand j’avais treize ans un copain qui, parlant des prouesses d’un couple ami, de seize ans, m’avait dit : ils ont fait ça trois fois de suite. Je ne voyais pas. Cette musique, c’est de l’amour, de la romance, mais c’est animal. Chatoyant Et ça emporte. Un flux continu. Le guitariste, tout dans l’énergie, débordant du cadre, en permanence, grand rythmicien. Le batteur, Joe Farnsworth, tout terrain, qui arrivait à illuminer sa batterie, ce n’était plus un simple instrument, un truc quelconque, qui fait du son, mais bien un objet magique. Dont lui seul connait les clés, les recoins. Une forme de génie artistique, d’une grande connaissance doublée d’un humour un peu potache. Très américain, en héritier qui prolonge la vie de cette musique. Olivier Truchot, grand maitre ès-clavier, très bon dans tous les styles, rythmicien et mélodiste hors pair, Patrick Maradan, d’une grande sureté sur sa contrebasse.

C’était l’envie de jouer qui primait ce soir-là. Y’a qu’à voir comment ces mecs ferment les yeux et sont dans l’instant, la danse, la transe, le plaisir, la communication. Pas le temps de penser, juste la sensation et l’énergie.  Deux sets, avec des grands standards, du blues, des reprises de Wes Montgomery, du jeu collectif qui swingue, qui groove et des prouesses individuelles accompagnées, réhaussées, par la dynamique groupale. Ça se tirait la bourre en toute amitié. Pour notre plus grand bonheur. Un tourbillon. Je retiendrai les sourires des musiciens, et le guitariste qui s’agitait, comme une toupie, creusant le riff pour nous faire tourner comme des derviches. Un très bon moment. Ils seront le 25 et 26 à Marseille, au Zinc, le 29 à Lons le Saunier, au bœuf sur le toit.

Mark Whitfield: guitare ; Olivier Truchot: piano ; Patrick Maradan: contrebasse ; Joe Farnsworth: batterie

Ont collaboré à cette chronique :

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