(69) RhôneMusée des Confluences

09/06/2022 – Seven Seas au Musée des Confluences

Je m’intéresse depuis peu à l’astrophysique. Vaste champ, qui parait si loin des réalités, si perché, et qui pourtant permet de prendre de la hauteur pour mieux appréhender notre condition humaine bien maltraitée aujourd’hui. Parmi les scientifiques les plus en vogue, j’apprécie particulièrement Etienne Klein, mais aussi Jean Pierre Luminet. Un passionné, qui explore également la musique et l’improvisation. Il y a sans doute quelques similitudes dans la façon d’interroger les phénomènes acoustiques et célestes. Son dernier livre, l’écume de l’espace-temps, m’est apparu très poétique, bien qu’assez ardu, et recense les dernières découvertes et hypothèses sur l’aventure cosmogonique.

Le concert de Seven Seas m’a rappelé ce que j’avais lu sur la création d’une étoile, cet objet céleste, vaste conglomérat de matières qui s’agrègent, par le fruit du hasard, et qui donne, selon l’âge de l’étoile, l’occasion de s’exclamer, face à un ciel, devant des bleus, des rouges, des blancs. (rien à voir avec les couleurs du drapeau républicain). Un processus, qui a mis des milliards d’années à accoucher, et qui, pour notre plus grand bonheur de femmes et d’hommes du 21ème siècle, nous permet d’être encore comme des mômes, ébahis par la beauté, scotchés par les illuminations.

Le début du concert de Seven Seas, c’est cela, la naissance d’une étoile. Nguyên Lê lance un son, un accord, récupéré dans la boucle de son synthétiseur de guitare. S’emboite immédiatement les notes du violon de Gilles Apap. Le contrebassiste Philippe Noharet ponctue par quelques accents puissants. Le percussionniste Prabhu Edouard et la joueuse de koto Mieko Miyazaki s’insinuent, à leur manière, dans cet amas évanescent. Ludovit Kovac fait résonner son cymbalum. Myriam Lafargue s’essaie à quelques accords décalés sur son accordéon. Tout cela s’imbrique, se cherche, cherche à respirer, à prendre vie. Du chaos surgit la note … Ordo ab Chao, ce temps retrouvé, qui va déclencher la mélodie du premier thème inspiré des musiques du Vietnam. De la matière en fusion, des notes qui s’entrechoquent, se répondent, courbent l’espace et le temps, et nos esprits ouverts, en demande. La mayonnaise prend. Les astrophysiciens parleraient plutôt de purée cosmique.

Cette étoile est déjà le fruit de l’assemblage de deux groupes, « The colors of invention », quartet emmené par le violoniste et le trio asiatique « Saiyuki », du guitariste. Les musiciens, dans la découverte, l’échange, sont obligés de bousculer leurs habitudes pour aller vers les autres et leur répertoire. Néanmoins, personne n’en perd son latin et l’on reconnait bien les personnalités de chacun : chez Mieko Miyazaki, la fougue, la hargne, l’engagement, en corps, sur son instrument hautement complexe, et dans son chant, chez Ludovit Kovac cette virtuosité rythmique et mélodique, chez Myriam Lafargue la précision du jeu. Pour Prabhu Edouard, c’est le foisonnement, le sens et le non-sens, l’humour et l’à-propos, la rigueur et le lâcher prise. Chez Philippe Noharet, la force. Chez Gilles Apap, la vertu à se fondre dans le jeu de l’autre et à puiser des pépites. Quant à Nguyên Lê, il a cette capacité sans faille, intacte, d’entrer en transe.

Voilà une étoile qui va vivre sa belle vie. Les matières doivent encore trouver à s’épanouir, à se confronter, à se cogner aux autres, pour notre plus grand ravissement, entre une écriture plus classique du quartet, et la vision plurielle du trio.

Voilà une étoile verte, porteuse d’avenir, de rêves, comme savent si bien en créer les artistes contemporains. Que le musée des confluences supporte ce projet est une aubaine pour nous mélomanes ébahis.

Ont collaboré à cette chronique :

X