(69) RhôneLes Nuits de Fourvière

24/06/2022 – The Buttshakers puis Snarky Puppy aux Nuits de Fourvière

Droit aux Butt…

 A domicile et bien rôdé, le sextet lyonnais des Buttshakers emmené par la fougue de Ciara Thompson a  électrisé d’emblée la grande scène de Fourvière avec sa soul incandescente et engagée, gorgée de R&B, de blues et de funk. Tout le meilleur de l’Amérique d’hier mais encore d’aujourd’hui, dont les Snarky Puppy sont une des facettes, bien que leur musique purement instrumentale semble, à contrario, s’éloigner des ferments du groove pour s’en tenir à mouliner un jazz-rock fusion plus expérimental. Quitte -comme souvent avec les petits génies au (trop) gros son- à se faire parfois ennuyeux…

 

Le timing est pile dans les clous, il est 20h59 quand les Buttshakers prennent place à l’avant de la grande scène du théâtre antique, les cinq musiciens autour de la chanteuse Ciara Thompson formant un pack ramassé pour assurer la première partie des Snarky Puppy dont le matos est déjà installé en arrière plan. Prêts à en découdre quelle que soit l’importance du lieu, prompts à livrer leur soul incandescente et ultra rodée puisque le combo lyonnais qui joue ce soir à domicile écume les clubs et les festivals sans répit (ils seront encore partout dans les mois à venir) depuis la reprise post-Covid, forts de leur sixième et excellent album Arcadia (voir ici).

La rythmique funky entamée par la guitare de Sylvain Lorens met tout le monde dans le groove en quelques secondes, le temps d’un R&B cuivré où le sax de Léo Ouillon ronfle d’aise. «Toutes les fesses doivent se remuer!» harangue Ciara (en référence au nom bien explicite du groupe…), une chanteuse d’origine américaine qui s’inscrit pleinement dans l’héritage de ses glorieuses aînées, les blacks divas (Nina, Etta, Aretha…) qui ont marqué les années 60-70, et qui fait aussi beaucoup penser à la Sharon Jones des Daptones. Du bon son vintage revu à l’aune d’aujourd’hui, comme cette intro qui nous rappelle l’époque des Blues Brothers avant que la rythmique carrée tenue par Jean Joly à la basse et Josselin Soutrenon à la batterie donne le tempo au clape du public qui résonne dans des gradins bien garnis mais pas tout à fait bondés ce soir. Inspirés par les mouvements sociétaux qui ont secoué l’Amérique, les nouveaux titres des Buttshakers revêtent un aspect plus politique et très engagé comme au temps des Marvin Gaye et autre Curtis Mayfield, tel ce Back in America post Black Lives Matter qui rend hommage à George Floyd avec une grosse basse appuyée façon dub et un drumming souple sur lequel vient se greffer le trombone de Franck Boyron. Mais aussi ce Not in my Name qui emprunte directement son titre au mouvement outre-Atlantique du même nom, ou encore Hear me viscéralement militant. Sans temps mort, la voix de la tigresse soul s’arrache et envoie du lourd tandis qu’elle invite cette fois les spectateurs qui ondulent à frapper du pied sur Keep on Pushing. Un R&B entêtant où l’on percevra cette fois des échos de Janis Joplin, avant un autre titre cette fois sans cuivres, où la voix profonde et plus ronde emprunte au blues et au gospel alors que le guitariste vient poser un chorus bardé de reverb’ et au son bien « dirty », juste comme il faut. Une guitare toujours ensorceleuse pour un dixième et ultime morceau en forme de climax alors que les deux cuivres dialoguent en duo-duel, avant que Ciara finisse par se jeter dans la fosse (aux Lyon…) pour aller danser au milieu du public. Il est 21h40 quand s’achève le bouillonnant set sur une standing ovation méritée. Quarante minutes intenses qui donnent la mesure d’une prestation bien huilée et au groove irrépressible.

 

Les Snarky Puppy un brin bourratif

Déjà vus ces dernières années à Vienne ou encore à l’Amphithéâtre de la Cité Internationale, les Snarky Puppy ont ici leurs fidèles fans qui divinisent ce groupe assez particulier né il y a dix huit ans sur un campus texan et emmené par son éminent leader Michaël League. Une sorte de big band jazzy (ils sont neuf garçons ce soir), grand collectif  à géométrie variable et toujours évolutif , réunissant des pointures qui se donnent pleine liberté à mélanger les genres dans une musique purement instrumentale, comme encore dans leur quatorzième album qui sortira en septembre prochain.

S’il font valser les étiquettes dans des compos aux nombreuses sources (jazz, groove soul-funk, rock, musiques de film..) les Snarky Puppy semblent cependant – si l’on s’en tient à ce que l’on a  entendu ce soir- délaisser  peu à peu l’aspect groovy pour privilégier, dans des compos qui toujours laissent grande place à l’impro, un jazz-rock très seventies. Après une intro très puissante de synthés vintage, où le violon s’apparente à une guitare électrique avec de forts aigus, ce dernier retrouve un son originel qui rappelle celui d’un Jean-Luc Ponty, escorté par un sax et une flûte qui déjà lâchent des chorus échevelés. Chacun bidouille son instrument bardé d’effets de façon assez expérimentale, souvent répétitive, proche parfois de la musique contemporaine.

En plus d’être assez nombreux, nos prodiges sont assez bavards et démonstratifs, et le résultat n’est pas forcément des plus accrocheurs. Au quatrième titre mon voisin s’en va déjà, il est vrai que ça ronronne un peu. Une trompette sous effet electro, quelque part entre Miles et N.P. Molvaer, nous extirpe du rasoir dans une envolée stellaire, rejointe par une seconde jouée par l’un des claviéristes multi-instrumentiste, tandis que la basse et le Clavinet Hohner redonnent à cet instant du mordant au répertoire. Passant ensuite d’un groove funky typique des années 80-90 avec cuivres façon EW&F et pédale wah-wah pour la guitare, à une ballade assez lyrique emmenée par la belle mélodie du piano, le groupe nous recaptive par une grosse basse hoqueteuse et un Rhodes aérien. On change pourtant encore de registre avec le titre suivant, du jazz-rock assez hard poussé par les cuivres. C’est chargé, très copieux et surtout trop bruyant pour nos oreilles qui dérouillent. On préférait l’épure plus délicate du titre précédent, mais c’est encore le rentre-dedans qui prévaut dans la foulée avec le long chorus d’un sax décidément bien bavard, sur une rythmique décousue jusqu’au final où le batteur, véloce et hyper puissant depuis le début, se lâche à fond. Malgré un retour bien tardif à des ambiances plus groovy et sans remettre en cause la virtuosité du band, il faut croire que je n’étais plus à cet instant suffisamment en phase avec la musique proposée pour rester aux rappels. Et de m’éclipser à mon tour, suffisamment repu pour ce soir…

 

Ont collaboré à cette chronique :

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