(26) DrômePoët Laval Jazz

23/07/2022 – Louise Jallu Quartet au Poët Laval Jazz/s Festival

Astor Piazzolla a révolutionné le tango. Qu’à cela ne tienne. Louise Jallu révolutionne Astor Piazzolla. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas froid aux yeux pour relever ce défi.

Pour célébrer le centième anniversaire de sa naissance, le Piazzolla Nuevo de la bandéoniste prolonge l’esprit du Tangonuevo : « j’ai voulu prendre les compositions d’Astor Piazzolla comme des standards non pas pour les reproduire à l’identique, mais pour les amener ailleurs, comme il l’avait fait avec le tango ».

« J’aime la musique quand elle interroge » disait-il. Cette maxime est inscrite au fronton du projet de Louise Jallu, qui s’est entourée de musiciens d’exception : Thibault Gomez au piano, Kasper Hochapfel à la guitare électrique, Alexandre Perrot à la contrebasse.

Le concert commence par une bande son de la voix d’Astor Piazzolla qui explique sa vision de l’avenir qu’il comptait tracer pour le tango, tâche dont il s’était fait un devoir au nom de la Musique.

Aux premières notes de Tanguedia, on est effectivement ailleurs, sur une autre planète. Tous les rouages du tango sont bien là, la cadence caractéristique, le jeu typique de la contrebasse des grands orchestre de tango, mêlant archet et pizzicati, glissandos et notes précises dans un seul et même mouvement, les belles nappes au piano et à la guitare. Voilà pour les racines. Mais l’essentiel se trouve dans l’art subtil de faire circuler les mélodies, d’en dépasser les limites, d’intervertir les rôles, de superposer des fréquences surprenantes. Dans le registre des audaces sonores, j’accorde ma préférence à Alexandre Perrot (étonnant, non ?*) pour son jeu stupéfiant : harmoniques sur toute la tessiture de chaque corde, archet caressant ou incisif, frotté ou spiccato, interventions mélodiques qui magnifient l’accompagnement et le jeu de ses congénères.

Soledad précède Buenos Aires Hora Cero. L’intro est aérienne. Pendant que la guitare égrène ses notes délicates, Louise Jallu laisse son bandonéon s’étirer paresseusement sur son genou, produisant une note unique pour chaque accord en toile de fond. Puis on reconnaît la ligne de basse caractéristique de ce morceau, ambiance de polar soulignée par un bruit de pas, ouvrant la voie au thème tout aussi reconnaissable du bandonéon.

Tristezas de un Doblea ouvre un long chorus au piano, où Thibault Gomez se montre très imprégné des fondamentaux de la musique contemporaine, Bartok en tête.

Lo Que Vendra est le morceau du contrebassiste, de l’intro à la toute dernière note.

Oblivion nous ramène à des références plus familières. Louise Jallu restitue à sa manière ce thème de l’oubli, avec conviction et délicatesse, touche nos cœurs en toute simplicité, c’est imparable.

En intro de Libertango , Karsten Hochapfel lâche la bride à son instinct de rocker avec un bon vieux son bien saturé qui ne peut sortir que d’un ampli à lampes. Il le conservera pour son chorus, qui emporte tout sur son passage. Le thème tant attendu (les quelques mesures entendues au moment des balances nous avaient mis l’eau à la bouche) jaillit enfin du bandonéon, puissant, magistral, toutes sirènes dehors.

Pour le rappel, Los Sueños (il a beaucoup été question de rêves sur les scènes de Poët Laval depuis la fin de l’après-midi) nous met une dernière claque et laisse le chroniqueur dubitatif sur ce qui l’attend devant la page blanche, pour mettre des mots sur cette expérience exceptionnelle. L’âme d’Astor Piazzolla vibre encore, pour notre plus grand plaisir.

Pour une révolution, c’est une révolution ! En attendant la prochaine, qui sera de se libérer du carcan de la partition.

 

* NdlR: Michel Perrier, l’auteur de ces lignes, est bassiste et contrebassiste

 

Ont collaboré à cette chronique :

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