(26) DrômeParfum de Jazz

18/08/2022 – Lakecia Benjamin Quartet à Buis-les-Baronnies pour Parfum de Jazz

Comme pour un premier rendez-vous j’étais fébrile depuis que je sais sa venue, j’étais prêt à faire du chemin pour la voir enfin sur une scène et celle du théâtre de verdure (rapatriée en intérieur en raison de la météo incertaine) était particulièrement à l’échelle des attentes de tout aficionado énamouré.

Il est question ce soir de célébrer Madame et Monsieur Alice et John Coltrane. Encore pourriez-vous dire… ! à tort assurément. PURSUANCE THE COLTRANE’S est le dernier projet de la saxophoniste alto devenue charismatique, Lakecia Benjamin, c’est celui qu’elle nous offre. Enregistré en mars 2020, le disque est très vite devenu essentiel, remarqué, awardisé, d’autant que quelques concerts promotionnels, mais c’était avant… sont sur la toile et montrent l’authenticité, l’originalité et la personnalité du projet en live, enregistrés notamment au Dizzy’s Club du Lincoln Center de N.Y.C. avec Central Park en fond de scène, un autre rêve…

La belle new yorkaise semble vouloir installer une étrange légende pour légitimer son travail. Elle dit en interview que c’est son amie et chanteuse Georgia Ann Muldrow qui lui a fait découvrir la musique d’Alice Coltrane dont elle est aussitôt tombée sous le charme. C’est à la lecture des liner notes des albums qu’elle a achetés et écoutés en boucle, que Lakecia Benjamin a lu qu’il était question d’un certain John Coltrane : « Wow, cool ! elle a un frère. Lui aussi doit être un musicien incroyable… » bien difficile d’imaginer la véracité de cette anecdote là, mais bon, je prends…

Lakecia a partagé la scène et les enregistrements d’artistes aussi imposants que Stevie Wonder, Alicia Keys, The Roots, Robert Glasper mais également de quelques jazzmen de légende comme Clark Terry. Elle était d’ores et déjà particulièrement remarquée par son jeu enflammé venu du latin jazz et de la soul/funk musique torride qu’elle pratique et voilà qu’elle déboule dans l’univers du jazz en proposant un programme superlatif magnifiquement abouti. Productrice de son sujet elle a pu s’entourer de l’un des rares survivants de ce jazz Coltranien authentique, le contrebassiste Reggie Workman, présent sur quelques titres, mais également de maestros qui ont eux aussi joué avec les Coltrane comme Ron Carter et Gary Bartz. Les formations diffèrent suivant les treize plages de l’album, quatre compositions d’Alice et sept de John. Lakecia Benjamin a réuni quelques jeunes musiciens qui nous sont encore inconnus mais a su motiver aussi un nombre incroyable de ses mentors : Dee Bridgewater (avec qui elle jouera en septembre pour le festival de Monterey, CA.), Meshell Ndegecello, Regina Carter, Bertha Hope, Last Poets, Greg Osby (l’un de ses professeurs), Steve Wilson, John Benitez, Marc Cary, Marcus Gilmore, Keyon Harrold, Marcus Strickland*, Brandee Younger, Georgia Anne Muldrow et Jazzmeia Horn…

Et du concert ? Version en quartet du projet et un autre instant de grâce, l’excellent trio très new yorkais et de haute couture qui propulse la soliste est un peu celui du batteur et chef de file E.J. Strickland avec le pianiste Victor Gould, entendu aux cotés de Jeremy Pelt notamment et leader de ses propres formations, il accompagne régulièrement Lakecia ; le contrebassiste Ivan Taylor quant à lui a accompagné un nombre ahurissant de pianistes et notamment le dernier trio de Mulgrew Miller. Il est de coutume que le trio commence le concert pour installer le groove avant que le soliste entre en scène : batterie toute en polyrythmie, piano volubile et plein, contrebasse assise sur une walking bass impassible, puis l’alto est tout aussi aérien que dynamique, généreux, insolent d’aisance, de puissance et d’inventivité. Lakecia se met le public dans la poche, elle est aussi à l’aise pour présenter son groupe que pour se présenter elle-même, nul n’est mieux servi que par soi-même, elle sera l’entertainer de la soirée. Deux titres sur des tempi de haute voltige pour commencer puis la ballade bluesy et soulful, elle est une composition d’Alice, Victor Gould sait poser l’atmosphère le tandem basse/batterie la soutenir et l’enrouler. Vélocité absolument, justesse évidemment, peu de vibrato. Ce titre qui, nous dit-elle, n’a pas besoin d’être présenté, My Favorite Things va de soi effectivement, réinterprété comme il se doit pour se terminer par le duo/duel avec E.J. Strickland comme le pratiquait John face à Elvin Jones. Les thèmes se suivent, nous les connaissons pour la plupart sans pouvoir toujours se souvenir de leur nom : Spiral, Giant Steps… rien de grave, ils sont effleurés, susurrés, évoqués et Lakecia leur donne une nouvelle vie. Elle est la soliste principale, ne laisse finalement pas beaucoup de place pour ses compagnons de route, ils assurent continuellement un travail de soutien particulièrement réactif, à l’écoute, au service de son énergie qui semble inépuisable.

Lakecia nous dit son militantisme, sa ferveur et n’oublie pas de rappeler que l’Alabama qu’elle donnait en ouverture est le souvenir d’un autre des épisodes tragiques de l’histoire américaine, A Love Suprem clôturera magistralement la play list avant le rappel.

Je n’ai jamais eu le bonheur d’assister à un concert de John ou d’Alice Coltrane, ce soir leur esprit était sur scène porté par le saxophone alto ébouriffant de Lakecia Benjamin qui montre définitivement, s’il en était besoin, l’actualité d’un jazz contemporain et vivant pour éterniser la musique de John Coltrane que beaucoup jouent sans la ferveur authentique mais seulement avec la révérence ; j’ai aussi envie de crier « Jazz Is Still Alive » et il donne la banane, n’en déplaise à certains qui s’autorisent à dire qu’il fait peur…

Merci encore Lakecia de nous avoir offert ce soir ce que devait être un concert de John Coltrane.

« Music is the heart and soul off all people. For me personnaly, I’ve always felt that as musicians, we are put here on the planet as sort of emotional healers. I want my music to be a resource people can use to heal, relax, and to embrace their natural selves. »  Lakecia Benjamin

 

*: [NdlR : Marcus Strickland est aussi le frère jumeau du batteur E.J. Strickland qui l’accompagnait ce soir à Buis-les-Baronnies]

Ont collaboré à cette chronique :

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