(73) SavoieBatÔjazz

19/08/22 – Amin Al Aiedy à Vions pour BatÔjazz

Il y a longtemps que nous n’avions pas eu le bonheur en concert, d’écouter  du oud, qui comme chacun sait n’est pas un luth oriental, puisque au contraire c’est notre luth qui est un oud occidental. L’histoire des pérégrinations de ce magnifique instrument montre en effet que c’est à travers l’Espagne qu’il est arrivé de Perse et a été adopté en Europe après avoir subi diverses modifications.

A Vions, tout prés de Chanaz, vendredi soir, dans le cadre du Festival BatÔjazz, nous avons eu ce grand plaisir.

Plaisir et détente ont été les signes essentiels de cette soirée. Plaisir d’être si bien accueilli par toute l’équipe des bénévoles (vingt deux personnes tout de même ! Et de retrouver quelques amis). Décontraction du Président -malgré les craintes liées à la pluie- alors qu’ il  faut de la patience, de la solidarité  et de l’énergie pour que tout se passe au mieux, et d’abord ait lieu. J’apprends qu’il y a sept mille trois cents festivals de cette sorte en France chaque année,  et l’on ne dira jamais assez le rôle majeur des bénévoles et des associations.

Un chapiteau monté au milieu des champs derrière la salle polyvalente de Vions, un bonjour du maire et de celui de Chanaz, les musiciens sont en piste : Amin Al Aiedy : oud ; Jean Waché : contrebasse ;  Mathéo Ciesla : batterie ; Vincent Forestier: piano. Quelle équipe ! Quel beau projet ! Quelle finesse et précision dans le jeu ! Quel lyrisme dans les compositions d’Amin Al Aiedy qui revendique l’appartenance aux deux cultures : française par sa mère, irakienne par son père (il y a de belles rencontres comme cela qui ont donné notamment la civilisation arabo- andalouse, un modèle de raffinement, n’en déplaise aux inventeurs macabres (et occidentaux!) de la guerre des civilisations.

Ici la paix règne au contraire, dans la recherche de la contemplation et du lyrisme expressif de l’âme. « L’objectif de cette musique est de rassembler les richesses harmoniques et rythmiques du monde occidental avec l’oralité et la spiritualité mélodique du monde oriental. Les modes venant du jazz s’infusent avec les maqams arabes et chevauchent les polyrythmies aux métriques variées ».

Pour « maqam », je vous renvoie à Wikipedia. Notre oreille entend bien que les écarts entre les notes n’est pas tout a fait celui du clavier bien tempéré. Les modes pratiqués dans le jazz sont ainsi enrichis. Bref tout concours à un jeu de couleurs, d’atmosphères ou avec subtilité, dans la grand richesse harmonique et rythmique, l’âme se délecte. Et foin des mesures binaires si carrées, si mortes en Occident, des distinguos sommaires entre le mineur et le majeur, comme si de la douleur au plaisir, de la tristesse à la joie, il n’y avait pas souvent que l’intervalle d’une nuance (ce que le blues, a aussi expérimenté). Les musiciens nous ont régalé ce soir par  la clarté de leur jeu (cette musique pourrait vite virer à la confusion, ici c’est l’inverse). Le pianiste est d’une grand sobriété dans ses accompagnements, cultivant les couleurs et les modes, lorsque dans des chorus échevelés il ne joue pas avec les structures rythmiques soutenues pas les autres. Mathéo a mûri, simplifié son jeu et lui aussi distingue bien l’accompagnement discret, sobre, continu, efficace, et le chorus ou il peut s’éclater. Plaisir manifeste de participer à ce projet.

Jean à la contrebasse assure aussi des tempis complexes, souligne des thèmes, double des mains gauche de piano, fait un  travail  remarquable. Et Amin Al Aiedy nous propose une musique inspirée : quelles belles mélodies apparemment si simples, qui coulent comme des larmes de joie dans le cœur. Snow on Bagdad (éloge de la civilisation mésopotamienne millénaire qui souffre aujourd’hui sous la cendre des bombes, Nabou dieu mésopotamien de la sagesse, Bambi  (orthographe discutable) sur un rythme traditionnel égyptien à huit temps, Isabelle, Sama’i, Until the end en rappel.

Je ne parle pas de la virtuosité, de la qualité du son… Tout est fait aussi avec compétence  pour permettre à chaque musicien d’exprimer à tour de rôle son talent, dans les introductions, chorus explosifs ou simplement lyriques, dans une grand diversité de tempis, changeants, mouvants comme le temps, comme la vie à la recherche de l’extase. Il y a bien, à la suite de ce beau concert, des réflexions à mener sur notre monde et notre rapport au monde. La musique ne prépare -t’-elle pas l’âme à la connaissance, comme le disait déjà Aristote ? Le grand Avicenne ne nous contredira pas ! Ah ces hommes qui savaient marier la sagesse, les arts et la médecine sans que n’éclatent partout des guerres dans l’esprit !

Merci Amin Al Aiedy et son quartet !

[NdlR: merci aussi à Matthieu Scheidecker pour ses photos]

Ont collaboré à cette chronique :

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