chronique de CD

Alfio Origlio, Noé Reine, The island

J’attendais ce disque avec impatience, comme on s’apprête à assister à une réunion de famille particulière. Non pas de ces corvées à date fixe où tout est joué d’avance mais plutôt un de ces moments privilégiés où se trouve convoquée la figure des précurseurs. Un peu aussi comme une rencontre entre amis, dans une intimité dialoguante. Ce duo cristallise tout ce que le jazz aujourd’hui compte de plus intéressant, du souffle créateur inspirant à la beauté mélodique, en passant par toutes les références instrumentales que j’aime. Pour moi, il ne représente rien moins que mon idéal sonore. Il fait vivre tous les duos improbables que nous ne pourrons jamais entendre, car il fait se rencontrer, sous la sensibilité de ces deux musiciens, Michel Petrucciani et Louis Winsberg, Philippe Catherine et Chick Corea ou encore Thomas Enhco et Bill Frisell.

Les musiciens, Alfio Origlio au piano et Noé Reine à la guitare, sont au-dessus de tout soupçon de plagiat, ils ont juste ce génie de prendre, d’ingurgiter, de digérer et de restituer leur propre musique. Chaque composition est un bijou d’harmonie. Il y a, à l’écoute, la beauté du geste, la délicatesse des doigts qui courent sur la ou les touches, la finesse du phrasé, des styles de jeu qui se répondent trait pour trait. C’est un disque serein qui chatouille agréablement les oreilles et touche en profondeur. Le mot poétique est un qualificatif souvent galvaudé mais qui dit superbement cette façon qu’ont les artistes de tourner autour d’une idée, en l’éclairant de mille facettes, de donner à voir, par petites touches imaginatives, la beauté sans jamais la dévoyer. Pas de vérité toute faite, pas de bling-bling, juste la magie qui joue à plein, la quintessence de l’expérience en improvisation, la force des compositions et le mariage des sons.

Le premier morceau, Médusa est scotchant. Dans un format qu’aucune radio ne passerait aujourd’hui, il s’agit pourtant d’un tube. Le thème est brillant, étincelant, des éclats dans la nuit, qui mène progressivement vers une hésitation majeure mineure, un entre-deux nostalgique et tellement jouissif. Sur un tapis de cordes et basse profonde, se détachent, en double solo, guitare et piano, épurés ou cascadant. Résonnance du piano en majesté, j’adore. Grappes de cordes nylon, j’exulte.

Absyration démarre en gravité pour se métamorphoser en souvenirs, avec de beaux unissons et de belles respirations. C’est le temps qui coule, laissant sur sa route des morceaux de vie. Une belle entente entre les deux musiciens. Les poils se hérissent, les larmes ne sont pas loin.

Avec Sacha, on prend de la hauteur. On plane. Solo de piano admirable. Me rappelle ce disque de Catherine, Escoudé et Lockwood qui aurait traversé le temps.

Amazonia et the persistence of memory sont dans la droite ligne des balades que j’aime, celles de Chico Freeman, qui reste pour moi la référence en la matière (avec son disque Destiny’s dance).

Squirell a la fougue des mélodies rivalisant avec ce que pouvait jouer Michel Petrucciani (on peut penser à Looking up, par exemple).

Imaginery world flirte vers les univers que Louis Winsberg ne renierait pas, avec cette alternance là encore majeur mineur dans le solo qui lui confère une vive énergie.

L’album se clôt en sérénité, avec the other side of the ocean, dans l’atmosphère intime d’un duo Metheny Haden, où Bill Frisell serait venu faire quelques incursions. Quelle maîtrise. Ce disque, je ne me lasse pas de l’entendre. Il tourne en boucle. Je veux l’écouter jusqu’à plus soif. Je me dis qu’Alfio Origlio et Noé Reine ont bien fait de se rencontrer. C’est un duo à partager d’urgence.  Sortie de l’album le 6 décembre. Qu’on se le dise.

 

[NdlR :  à noter la très chouette jaquette signée de l’auteur de BD Youssef Daoudi qui avait déjà fait un carton en 2018 avec Monk]

Ont collaboré à cette chronique :

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