chronique de CD

Almadía, du groupe Malinga

La première fois que j’ai croisé le groupe Malinga, le ciel a souri et la nuit fut belle.

Vous voyez le film « Latcho Drom », de Tony Gatlif. La caméra se déplace et voyage au gré de cette musique, qui, de l’Inde à l’Afrique du nord, de l’Espagne à l’Amérique du sud, n’en finit pas d’émerveiller et de transfigurer celles et ceux qui la touche.

La musique, ce ne sont pas simplement des sons. Ce sont des regards, des postures, des visages et des mains, de la fierté et du plaisir à être ensemble. Le groupe Malinga, c’est avant tout cela : des ponts tendus vers l’autre, une musique qui est, plutôt que racinaire, rhizomique, telle que le définit le philosophe Edouard Glissant. La racine croit, colonise, absorbe. Le rhizome établit un réseau, des connections, avec le milieu. Pas de colonisation dans ces musiques, juste des passages de témoins. Le grand brassage, un Tout-monde, comme dit le philosophe.

Ecoutez plutôt le morceau qui ouvre l’album, c’est un si. C’est une belle fusion, qui préfigure le reste. On entre dans ce théâtre par la porte du choro, une sorte de choro moderne, avec des accents arabo-andalous.  Tout est dit dans la vision qu’ont les musiciens de leur art : un sens de la mélodie et du rythme, l’attention portée aux sons, des guitares, sensuelles, vibrantes, du cuatro et du bandolim, véritables bouquets de fleurs, de la flûte, suave et des percussions, haletantes et régénérantes. 

Mais plus encore, c’est dans l’exécution que tout se joue. S’il fallait inventer un concept pour désigner les musiciens de Malinga, je parlerais d’aristocrates populaires de la musique. Attention je ne cherche pas à rassembler les contraires, qui ne seront jamais unis. Le Tout-monde n’est pas un monde idyllique où les dominants pactiseraient avec les dominés. Qui peut y croire ? C’est une attention à l’autre doublé d’un rejet de toute domination. Peut-être modélisé, (dans le sens de modèles vivants) à travers ces musiques populaires (la plupart sont des compositions) que jouent les artistes de Malinga, aristocrates par la fierté chaleureuse et modeste qu’ils déploient à faire chanter les mélodies et caresser les rythmes. Dans une approche joyeuse, fougueuse ou apaisée. Toujours dans le tissage qui font les couleurs chatoyantes dont on a envie de se parer. Comme un groupe de choro qui s’est posé sur une place, rejoint par qui veut jouer. Une invitation à entrer dans le jeu.

Le second vous porte aux souvenirs. Les Sablettes, c’est une plage, au Maroc, mais cela pourrait être à l’endroit où votre cœur vous emmène. C’est cela, la force de la mélodie. Le groupe montre là encore tout l’art du tricotage, de l’arrangement. Magie de la musique, l’esprit est accaparé vers l’ailleurs. Contrechants, improvisations multiples et croisées, volutes, arabesques, qui viennent dialoguer avec la percussion. La flûte et le bandolim achèvent de nous bercer dans une douce mélancolie.

La tonalité de Samaï Sihr Al-Sharq est également mélancolique. Mais il y a une sérénité qui fait l’homme et la femme debout. La musique est prétexte. Elle invente une histoire que nous mélomanes écriront. A nous de savoir la traduire. Mais la traduction n’est elle pas tension vers l’autre. Ouvrons alors les oreilles. Et laissons-nous aller. Voilà une des vertus de cet album. Oh la volupté de l’oud !

Tangos de la luna a la fermeté des flamencos et la souplesse de la danse. Est-ce un cri ? Est-ce un songe ? Les deux musiciens sont en phase, sous la lune.

Avec couleurs de peaux, on pénètre dans l’hypnotique, dans un espace sensoriel, à plusieurs dimensions. L’occasion pour moi de dire tout le bien de la prise de son, qui joue en relief. Deux percussions, l’indienne et la marocaine, comme démultipliées. Qui scénarise le lien ténu entre ces musiques unies. Dans un berceau commun.

Askin Sarabi prolonge ce sentiment et rajoute à cet envoûtement et à ce charme, avec cette impression que tout tourne, à l’image des derviches.

La valse à Rajasse ramène un peu de métissage. A nouveau réunis sur une place, ou entre amis, ça chatouille les oreilles délicatement. A Rio, à Paris, pourquoi pas en Inde, qui sait, pour des musiciens perdus dans les rues de New Dehli. Quelques notes à vide du bandolim, à peine décalées de l’harmonie font un effet de bouquets, de saveurs printanières. Respirons à pleins poumons.

Santa Morena boucle cet album sur un parfum de contentement. Je ponctuerai bien cet album par un olé, comme le font les vieilles dames dans les arrières salles des bars interlopes de Barcelone, comme je l’ai vu faire.

Donc un immense olé pour cet album et pour ces artistes, qui, à l’instar des Mazalda, Nabil Othmani, Titi Robin ou encore Karim Baggilli, jouent une musique sensible, enivrante, ciselée, expressive, qui rapproche et qui le font avec une honnêteté et une grande générosité. Les mêmes à la ville comme à la scène. Chapeau bas.  

 

Doriane Mekki-Berrada: flûtes, percussions ; Amine Mekki-Berrada: oud, guitare ; Rémi Cortial: guitares ; Yacine Sbay: percussions

 

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