chronique de CD

Butterflies Trio de Frédéric Borey invite Lionel Loueke

Il y a quelque chose de réjouissant dans le trio sans piano ni instrument harmonique. La musique doit s’inventer, par imbrication, par contraste, sorte de mécano ajusté, construction éphémère encore plus instable. Elle exige une écoute parfaite et un sens du jeu développé. Ce qui en ressort n’est pas tant la poursuite d’une perfection que cette sensation d’un mouvement en recherche d’équilibre constant, papillons batifolant dans l’éclat d’un rayon printanier.

Le Butterflies trio du saxophoniste Frédéric Borey a bien trouvé son nom. On dirait trois électrons libres, liés (tout de même) par la musique, singulière, très inspirante, qui prend son temps (c’est si rare). C’est un objet unique, vaste chantier sonore, aux mélodies délicates. Pour revenir à la métaphore, des papillons en osmose, étrange tourbillon duquel se détache de temps en temps le scintillement d’une aile, chaque musicien se démarquant parfois des autres pour mieux se refondre dans le tout.

C’est un projet ambitieux. Faire évoluer chaque morceau sans sentir ni lourdeur ni stéréotypes, mais progresser de façon organique, dans le sens du son, de la sensibilité, en laissant résonner, un pas de plus pour voir.

Le guitariste Lionel Loueke a rejoint le trio pour cet album pour quelques titres en trouvant une place à sa mesure.

Il y a de l’affirmation dans les quatre notes qui ouvrent Don’t give up. Affirmation d’un univers caractérisé, qui s’impose, émouvant. Au son du saxophone, profond, et chantant, comme un cri, un appel, répond la guitare par petites touches délicates. Suit Camille une ballade, fredonnée par le guitariste, à l’unisson. Ça respire dans tous les coins. L’espace se partage, la contrebasse de Damien Varaillon est mise en avant. La palette prend vie. Toute de nuances. Ça discute. Ça vibre. Commencement est l’occasion de se confronter au jeu du batteur Stéphane Adsuar, qui rappelle celui d’Edward Perraud, percussif, nerveux, étendu. Les sons du saxophone et de la guitare s’entremêlent, rebondissent, se répondent, s’éclairent, échafaudent, on est dans le foisonnement. Cordes étouffées pour un solo très inspiré, multidirectionnel, jeu en accords, très rythmique. Même effet, de lumière, entre la contrebasse, la guitare et la batterie. Le thème est de ceux qu’on mémorise et fredonne. Le batteur clôt la boucle. Snowscape est empreint d’une certaine langueur. La légèreté même. Quintessence du son. Vient le contraste, avec Insomnia. Sons puissants d’un power quartet, radoucis par quelques arpèges. Le saxophoniste lâche la bride, quelques effets sur la guitare, qui dialogue. Il y a une tension palpable, que le groupe rend hypnotique. On entend en fond un groove africain, qui finit par prendre toute la place. Du plus bel effet. Gentlemen’s agreement est une ballade très douce amenée par la contrebasse et la voix du guitariste. Rejoints à pas feutrés par le saxophoniste. Et les harmoniques de la guitare. Encore du grand art dans la composition. Cube a des accents très modernes. Le trio fait corps. Et chacun vit sa vie. Un bel exemple de démocratie. Prendre la parole et se savoir entendu. Réagir. Le jazz est une belle école. Do Hwe Wutu a une grande force, il rassemble rythme, énergie, originalité des sons, lyrisme. Lou a la fragilité des compositions de Metheny. Une belle association saxo guitare. Clews est un morceau au long souffle. Il amène Wish, très dépouillé, l’occasion d’entendre encore une fois le formidable travail de Damien Vaillaron à la contrebasse et son acolyte Stéphane Adsuar à la batterie. Le saxophoniste tient l’ensemble de belle manière.

Cette magnifique collaboration entre ces artistes produit ici un album rare. Une musique profonde, enchanteresse, constamment renouvelée. Des compositions d’une grande ouverture. Patrick Chamoiseau avait écrit il y a quelques années « le papillon et la lumière ». Où un jeune papillon rêve de faire l’expérience de la lumière. Il se confie à un ancien. Qui lui donne quelques clefs pour vivre.

Encore un album qui nous ouvre quelques clefs sur le bonheur, tout en lumières.

That’s it ! That’s the one ! (Lionel Loueke)

Ont collaboré à cette chronique :