chronique de CD

CD : Dernières livraisons pour 2019

Encore quelques albums sélectionnés pour terminer l’année en beauté, autant d’idées cadeau pour Noël selon les goûts de chacun.

 

Dominique Fils-Aimé « Stay Tuned ! » (Ensoul Records)

S’il nous fallait un ultime gros coup de coeur en cette fin d’année, le voici ! Il nous vient de Montréal et nous change radicalement des beuglardes que le Canada nous envoie habituellement. Révélée dans l’édition 2015 de The Voice Canada, Dominique Fils-Aimé a imposé son style l’an dernier avec « Nameless », premier album d’une trilogie annoncée dont « Stay Tuned! » est déjà le second volet. L’auteure-interprète de trente-cinq ans inspirée par les icônes jazz et soul des années 40-60 (de Billie Holiday à Nina Simone en passant par Etta James) s’engage à son tour pour rendre hommage à la culture des peuples afro-américains comme à tous les opprimés d’hier à aujourd’hui. Au fil de cette quinzaine de nouveaux titres en forme d’appel à la révolution, la merveilleuse chanteuse -élue Révélation Jazz Radio-Canada 2019-2020 et nommée au prestigieux Prix Polaris- revient sur le mouvement de lutte pour les droits civiques et les événements marquants qui l’ont ponctué avec ses figures emblématiques telles que Nina Simone, Rosa Parks, Joséphine Baker, Malcom X et Martin Luther King. Voilà pour le fond. Sur la forme, ce second opus qui oscille entre douceur et fureur de l’engagement politique offre une parfaite jonction entre les bases de la tradition et la modernité de la musique actuelle, dans un superbe mariage intemporel de la soul-jazz et du R&B (Big Man do Cry), du blues (Revolution Serenade), du gospel (Some Body, Joy River) avec parfois des effluves de trip-hop. On retiendra avant tout un montage des voix magnifique qui s’inscrit au meilleur du jazz vocal, notamment pour ses fabuleuses scansions a capella. Toujours dans l’épure et à fleur de peau, les harmonies étincellent et nous caressent avec une exquise élégance, la voix étant ici un instrument à part entière qui sublime et renforce le message distillé à travers les mots. Trompette (Hicham Khalfa, [NdlR: déjà apprécié à plusieurs reprises à Cybèle]) et piano (Jean-Michel Frédéric) se mêlent au chant par petites touches (la trompette davisienne sur There is probably Fire et sur Some Body  nous rappelle ce que nous avions adoré sur l’album « Migrations » d’ Akpémotion avec Alain Brunet) sur des grooves éclectiques et prenants. Sans attendre le prochain album du triptyque, on peut être sûr que « Stay Tuned ! » place d’ores et déjà Dominique Fils-Aimé parmi les révélations les plus prometteuses et sur lesquelles il va falloir sérieusement compter.

Kyle Eastwood « Cinematic » (Jazz Village / PIAS)

On avait laissé le grand blond aux chauds sets noirs en 2015 avec l’excellent « Time Pieces » en forme d’autoportrait musical qui témoignait de son amour pour le hard bop historique. Avec  ce « Cinematic » qui est déjà son neuvième opus, l’élégant Kyle Eastwood nous revient en combinant ses deux grandes passions, la musique et le cinéma. Acteur lui-même avant de mener la carrière que l’on sait en tant qu’éminent contrebassiste, le fils de Clint pour lequel il a composé diverses B.O., revisite de sa patte raffinée et en toute humilité les plus populaires des thèmes qui ont marqué le grand écran, accompagné par son fidèle et magnifique quintet dont on connaît la puissance rythmique et le groove soutenu. S’il n’est pas le premier à s’atteler à ce type de répertoire que les grincheux pourraient trouver un peu facile et opportuniste, il suffit d’écouter le résultat pour y trouver une originalité encore inédite et une élégance mélodique des plus remarquables. L’ouverture avec Bullitt (Lalo Schifrin) offre un swing racé sous les doigts du  formidable pianiste Andrew Mc Cormack, avant que le thème de Taxi Driver (Bernard Herrmann) nous plonge dans l’ambiance feutrée d’un club new-yorkais où resplendissent les deux cuivres, Brandon Allen au sax et Quentin Collins à la trompette. Hommage à Michel Legrand, Les fameux Moulins de mon Cœur (B.O de l’Affaire Thomas Crown) sont ici chantés par Camille Bertault, jeune figure très convaincante du jazz vocal français qui développe un scat plus intéressant que la version réenregistrée avec le compositeur par Natalie Dessay et profite d’un remarquable travail rythmique sous les balais du batteur Chris Higginbottom et la contrebasse de Kyle. Parmi les titres empruntés à la filmographie paternelle, voilà  d’abord The Eiger Sanction (La Sanction, 1975) musique composée par l’inévitable John Williams, où l’on relève encore la vélocité du piano et un chorus de trompette très enlevé. Suivi de Grand Torino que Clint réalisa en 2009 et dont il participa à la musique avec Jamie Cullum et Kyle. Second featuring du disque, c’est l’incontournable et décidément très demandé Hugh Coltman qui est au micro avec sa diction parfaite in english, et dont le timbre de crooner sied à merveille à cette chanson douce en forme de berceuse charmeuse. Swing du piano et chaleur du sax encore pour le récurrent thème de Pink Panther (Henri Mancini) avant la courte balade de Per Le Antiche Scale (Vertiges, de Mauro Bolognini) qu’Ennio Morricone composa en 74. Mancini toujours à l’honneur avec Charade (film de Stanley Donen, 1963) au swing redoutable sous les doigts de Kyle et des deux cuivres qui déchirent. Troisième titre tiré d’un film de Clint (Impitoyable, 1992) « Unforgiven » propose le joli Claudia’s Thème avant que le fameux Skyfall d’Adèle revisite de loin l’originale partition du James Bond par la pleine force du jazz délivrée par l’ensemble du quintet, dans une version ici étirée à plus de sept minutes avec une rythmique échevelée où l’on accordera encore une fois une mention toute spéciale au sax très free et au piano. L’album se clôture sur une seconde version purement instrumentale de Grand Torino qui gagne deux minutes supplémentaires sur la version chantée, mais où, inconsciemment, on entend encore la mélodie précédemment interprétée par Hugh Coltman tant elle s’est d’emblée profondément imprimée dans notre tête.

Brooklyn Funk Essentials « Stay Good » (Black Plastik Magick / Dorado Records)

Depuis plus de vingt-cinq ans maintenant le collectif de musiciens et poètes new-yorkais Brooklyn Funk Essentials perpétue le meilleur de la black-music américaine dans un imparable cocktail de jazz-funk, soul et hip-hop qui a séduit le monde entier qu’ils ont parcouru en partageant notamment la scène avec le gratin du genre, de Parliament Funkadelic à James Brown en passant par The Roots, Jamiroquai ou Ben Harper. Avec  les douze nouveaux titres de « Stay Good », BFE signe un huitième album (sixième en studio) dont la facture reste classique mais où leur travail d’orfèvres les inscrits parmi les maîtres du genre, avec toujours un seul mode d’ordre : le groove sensuel. L’ouverture avec le titre éponyme donne le ton, quelque part entre Sly Stone et Soul II Soul, avec des voix qui rappellent Prince et les cuivres Macéo Parker. Funky très eighties, Ain’t Nothing avec sa rondeur de basse tenue par le leader Lati Kronlund nous replonge dans la grande époque des Earth Wind & Fire et autre Kool and the Gang. Arrivée au sein de BFE en 2016, la chanteuse anglaise Alison Limerick est pour la première fois en lead vocal sur No Strings qu’elle partage avec brio avec le guitariste chanteur Desmond Foster comme sur le disco funk imparable Watcha want for me (« you’ve got the power….»), remake de leur ami Frankie Knuckles, le pape de la house new-yorkaise et des samples disparu en 2014. Enchaîné avec Miss Mess, très jazz psychédélique avec ses rythmes syncopés développés par le batteur Hux Flux et le sax onirique d’Anna Brooks, ce mix est  d’ailleurs en tête de nombreuses play-list funk. Groove toujours sur l’irrésistible Keep the Love, avant un Funk Ain’t Ova plus speed et saccadé où là encore les cuivres nous rappellent EW&F. Seule balade de l’album, Breeze on me offre une langueur soul et sensuelle qui s’adjoint les services de Roy Ayers au vibraphone. On retrouve des cuivres façon Macéo Parker sur Bakabana, avec de beaux solos d’Anne Brooks (sax) et Van Hatten (trompette) sur Y Todavia La Quiero, cover du classique de Joe Henderson. Après Steps, plus apaisé, Where Love Lives vient clore l’album par ce tube des années 90 considéré comme l’un des meilleurs titres de danse par les grands DJ de la planète. Son groove funky psychédélique est un bel hommage d’Alison Limerick au remix légendaire de Franckie Knuckles et Dave Morales. Avec ça et tout le reste précédemment cité, il est certain que vous n’avez pas fini de danser !

Nojazz « Beautiful Life » (Pulp Music/ Kuroneko)

Depuis leur premier album explosif en 2001 réalisé à New-York, les frenchy de Nojazz ont tracé un fructueux chemin tant scénique que discographique, avec des collaborations comptant Stevie Wonder, Maurice White, Mangu ou Nougaro. S’il est difficile de définir clairement leur créneau tant leur mix musical est hybride, il est évident que les cinq impétrants sont motivés par le groove funky à la sauce electro-jazz. On en était resté à « Soul Stimulation » paru en 2016 qui nous laissait un sentiment paradoxal. Si cet album très bien produit fonctionnait de manière imparable en termes de groove et d’invitation à la danse, on pouvait lui reprocher d’être trop ancré dans le funky disco des eighties en donnant l’impression d’une expression par trop convenue, manquant d’originalité dans des morceaux semblant avoir déjà été entendus mille fois. Avec « Beautiful Life » leur septième album sorti il y a un mois, on retrouve parfois cette tendance puisqu’ils continuent à oeuvrer sur les styles qui les inspirent, mais leur dérive vers des contrées plus world et quelques collaborations en featuring apportent un vent frais et plus actuel à certains titres, sans doute les meilleurs d’ailleurs. « Welcome to the show » clame l’intro sur Get Ready en forme de générique où comme d’hab le groove est imparable avec ses cuivres en avant, Philippe Sellam au sax et un beau chorus de trompette de Sylvain Gontard. Même chose sur Day Light avant Loose Control, l’un de nos trois titres favoris qui convoque le remixer américain Raashan Ahmad et place le morceau sur un créneau hip-hop-rap. On aime ce refrain accrocheur porté par la superbe voix de Jeffrey (François Mpondo). Le titre éponyme Beautiful Life comme Croisement qui suit ne sont pas de nos préférés, moins dansants avec leurs changements de rythmes et leurs accélérations déroutantes. Voilà Outra Vida introduit telle une B.O. seventies, où la voix nous interpelle puisqu’on reconnaît d’emblée celle de notre chouchou Toto ST, le petit génie angolais. Oscillant entre Afrique et Brésil, plus world donc, il fait rouler un groove plus original et bien dans la tendance actuelle. Notre troisième titre préféré, Méroé, est également plus afro avec une voix où l’on croirait entendre Sting, nimbé  de trompette et de nappes de claviers tenus par le maître des samples Philippe Balatier. Plus sombre et parfois orientalisant, Indiana Mood s’inscrit dans l’electro tendance drum & bass alors que Crazy Days offre une rythmique radicalement jungle (avec Pascal Reva à la batterie) avant une bascule speedée vers le free-jazz. Mais l’ADN de Nojazz reprend le dessus pour conclure sur We are Music, disco-funk typique du groupe – et donc bien convenu- agrémenté d’un beau solo de trompette et porté par la voix adéquate de Jeffrey.

 

 

 

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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