chronique de CD

CD : Des Blues pour chasser le blues

Des Blues pour chasser le blues

Pop-world chez le New-Zélandais Grant Hua, trash rural voire punk-rock chez les Italiens de Superdownhome (la bombe du printemps !), entre boogie originel, R&B et soul chez l’Américain Archie Lee Hocker, ou mixant encore jazz-rock psyché et afrobeat chez l’Africain de Paris Indy Dibongue… Le blues, à l’instar du jazz, se conjugue désormais naturellement au pluriel. Et comme le prouve cette modeste sélection -où l’excellent et très aguerri label frenchy Dixiefrog s’offre évidemment la part du gâteau- voici un nuancier de blues pêchus et chatoyants qui, malgré l’éclectisme de leurs sources, n’engendrent aucune morosité !

 

GRANT HAUA « Awa Blues » (Dixiefrog / Pias)

Toujours en chasse de découverte, l’excellent label frenchie Dixiefrog nous ramène du bout du monde, Grant Haua, cet artiste néo-zélandais d’origine maori qui a déjà publié sept albums avant de signer cet « Awa Blues » (paru le 19 février), et qui tourne depuis une dizaine d’années dans son petit pays, notamment au sein des Swamp Things qu’il a formé avec le batteur Michael Barker (John Butler Trio). S’il a une gueule et un look tribal –entre tatouages et peau de bête-, l’homme interpelle avant tout par le grain intense et puissant de sa voix, quelque part entre Tom Jones et Joe Cocker, et par sa maîtrise remarquable de la guitare acoustique, tout en jouant également du cajon qui se substitue à la batterie.

De belle facture mélodique, les douze titres de cet opus restent pourtant bien mainstream avec ses plans très classiques, ses refrains souvent téléphonés voire parfois gentillets, lorgnant aisément vers la pop-rock anglo-saxonne standard, comme sur This is the Place où le chant rappelle Seal et la guitare électrique de Fred Chapellier Dire Streets. Plus sombre sur Be Yourself, blue-rock sur Tough love Mumma en hommage à sa mère, plus folk sur Addiction où le bassiste Tim Julian tient le grand piano au son New-Orleans, Grant Haua navigue entre balades aux harmonies claires (superbe Better Day, ou le plus country My Baby) et jeu très speed ( sur l’accrocheur Devil is a Woman, ou encore sur Keep on Smiling inspiré de Mississippi John Hunt) particulièrement sur l’instrumental Can’t Let it Go avec sa rythmique en forme de cavalcade dans l’esprit du Green Onions de Booker T, avant de conclure avec un Might have Been où l’on n’est pas loin de Stay by Me. Rien de particulièrement novateur donc, mais on aura découvert une sacrée voix et de très belles guitares au travers de ce disque globalement plaisant.

SUPERDOWNHOME « No Balls, No Blues Chips” (Dixiefrog / Pias)

Alors là, pas la même ! Toujours chez Dixiefrog qui nous régale depuis vingt ans de beaux packagings (pochette cartonnée, photos et dessins, livrets intérieurs…) c’est le 23 avril que sera largué « No Balls, No Blues Chips », pur pain de dynamite en provenance –inattendue- d’Italie avec l’incroyable duo Superdownhome. Car derrière leur look élégant mi-dandy mi-cockney et leur « roots » blues typique du Mississippi le plus rural, se cache en fait deux musiciens de Breschia, Enrique Sauda (voix, cigar box guitar) et Beppe Facchetti (bass drum, cymbales, diddley bows) inspirés directement de Seasick Steve et de Scoot H. Biram. Formé il y a seulement cinq ans et ayant produit autant d’albums dont un EP en hommage à Robert Johnson, Superdownhome nous offre ici une sorte de best-of précoce puisque compilant déjà, en quelque douze titres, le meilleur de leur jeune carrière.

Si des Black Keys aux White Stripes on connaissait la formule explosive de ce genre de duo guitare-batterie, les deux compères de la Botte –sûrement des santiags…- nous en mettent un sacré coup où je pense avec leur « big dirty » blues teinté de country, folk et rock’n’roll échevelé, livré avec une énergie punk à faire passer les barbus de ZZ Top pour de paisibles papys. Des compos et quelques reprises  constituent ce brûlot étourdissant produit par Popa Chubby (dont ils ont assuré la première partie de la tournée allemande) et qui vient envoyer du lourd sur Stop Breaking Down Blues un boogie-rock repris à Robert Johnson et qui rappelle un brin Status Quo, comme également sur Long Time Blues. Riffs cinglants et ruine-babines déchiré sont au menu d’Homework repris à Otis Rush et jeté dans l’arène où sont convoqués les invités mythiques Dennis Greaves et Mark Feltham des démoniaques Nine Bellow Zero. Sur le bravache I’m your Hoochie Cooche Man de Willie Dixon (déjà repris par Robert Johnson), c’est le grand harmoniciste Charlie Musselwhite qui offre de super chorus sur cette version qui nous fait forcément penser au Should I Stay, Should I go des Clash.

Grosse rythmique et son énorme ne retombent jamais au fil de ces morceaux aussi courts qu’ils sont incisifs, tel ce I’m Broke qui précède sans que l’on ait le temps de souffler l’intense et redoutable Kick out the Jams emprunté au MC5, lui aussi bref qu’il est speed et implacablement tabassé. Hyper speed encore et digne des Pistols, Booze Bloodhound invite leur compatriotes allumés de Hell Spet (également de Breschia), combo de trash country et folk metal où… tout est dit ! Si l’on ajoute à ce casting incandescent des refrains accrocheurs (Booze in my self-control Device) et d’entêtants gimmicks (Bad Nature), vous aurez compris que cet opus est une bombe jouissive pour tous ceux qui, sous la pression actuelle, ont envie de se lâcher sauvagement pour retrouver, à l’instar de ces deux gentlemen pyromanes du blues, une liberté des plus débridées.

ARCHIE LEE HOOKER & The Coast to Coast Blues Band “Living in a Memory” (Dixiefrog / Pias)

Un recueil d’histoires vécues, une mise en musique de sa propre biographie résumant un cheminement jalonné d’étapes fondamentales, c’est cette mémoire vivante que nous transmets avec authenticité Archie Lee Hooker, le neveu du mythique boogieman John Lee Hocker (décédé à Paris en 2001), à travers ce « Living in Memory » qui paraîtra le 16 avril encore chez Dixifrog, label qui avait déjà signé son album « Chilling » en 2018.  A 72 ans aujourd’hui, le natif de Lambert dans le Mississippi où il a grandi au milieu des champs de coton à l’époque cruciale de la ségrégation, transmets avec force et classe ce parcours qui l’a vu rejoindre Memphis dans la chaude année 1963 pour chanter du gospel au sein des Marvellous Five, avant de rejoindre à la fin des eighties son célèbre oncle en Californie, à la fois père adoptif, mentor et premier producteur. Archie Lee Hocker qui viendra faire sa première tournée européenne en 1995 s’installera en France il y a dix ans et fondera un très solide band hétéroclite baptisé  The Coast to Coast Blues Band (clin d’oeil évidemment à John) regroupant autour du chanteur américain le batteur percussionniste belge Yves Ditsch (qui produit et a mixé cet album), l’excellent et fin guitariste brésilien Fred Barreto (coproducteur), le bassiste et arrangeur français Nicolas Fageot et, à l’orgue Hammond, au Fender Rhodes et à l’harmonica, le Luxembourgeois Matt Santos. Soit un quintet de pointures dont ce nouveau disque consacre le talent virtuose à entremêler les héritages musicaux d’une époque – des années 60 à 70- avec un superbe son d’aujourd’hui.

Dès Long Gone en intro on est d’emblée mis au parfum avec ce R&B progressif aux réminiscences seventies (la voix peut rappeler un jeune Joe Cocker) qui groove à renfort de cuivres et d’orgue tandis que sax et guitare offrent de magistraux chorus. Des chorus et des solos, le disque en est parsemé selon la formule où les instruments ne cessent de faire écho (notamment la guitare de Barreto qui n’arrête pas) en réponse au chant du leader qui, d’une voix très droite et très à l’aise, n’a jamais besoin de pousser pour être puissante et chaleureuse. Plus soul, It’s a jungle out there mixe des bruits urbains tandis que Blinded by Love  au beat carré (avec Bernard Allison en feat. à la guitare) swingue avec naturel, offrant un beau chorus de trombone de Suavo Jones qui arrange tous les cuivres. Ce swing inné du boogie-blues nimbé de soul que l’on retrouve encore sur Gateway agrémenté de choeurs féminins français, et qui se fait plus blue-rock appuyé sur Parchman Bound ou Nightmare Blues, très ancrés dans ce légendaire Sud profond où l’on entend en fond rythmique comme les chaînes des anciens esclaves. On aime aussi beaucoup le titre éponyme Living in a Memory avec sa superbe intro qui fait appel à un trio de cordes et donne un côté lyrique et symphonique par ses envolées, juste écorchées par quelques riffs toujours bien sentis de guitare. Richement varié et très accrocheur, le répertoire offre également des ambiances pur jus qu’apprécieront les fans de toute une époque (d’Otis Reading à Joe Cocker), comme le piano boogie et les cuivres rutilants de My Baby et son atmosphère de jazz-club, ou le groove bien R&B sixties de Give it with à Smile. Un « smile » qui nous habite de bout en bout à l’écoute de cet album très convaincant et franchement réjouissant.

INDY DIBONGUE « Bebey Blues » (Iroko Sound)

On connaissait le guitariste Indy Dibongue pour avoir longtemps escorté feu Tony Allen (mort du Covid l’an dernier) avant de sortir son premier album « Squatting at Nerverland » en 2014 où il s’est également mis au chant. D’origine camerounaise (de Douala, comme Manu Dibango) mais ayant grandi au Nigéria où il étudia la guitare à la grande époque de Prince, ses influences musicales vont aussi bien à Fela qu’à Miles Davis, à Ornette Coleman ou Pat Metheny, même si l’on pourra chez nous, pour le côté incisif et tranchant de sa guitare aux effets digressifs fort maîtrisés, le situer quelque part entre ses confrères Manu Kodjia et N’ Guyen Lê. Mais avec ce second opus « Bebey Blues » paru en février, celui qui est établi à Paris depuis qu’il y intégra une école de jazz se fait l’héritier d’un autre guitariste (entre autres multiples casquettes…) certes plus classique, Francis Bebey, une grande figure référentielle de la culture africaine et également natif de Douala, dont il arrange ici quelques titres (d’où le titre hommage du disque) en plus de ses propres compos inspirées quant à elles par son ancien patron batteur de Fela. Car Indy Dibongue, qui souhaite faire ici œuvre de transmission d’une génération à l’autre, construit une sorte de blues atypique porté sur une forme de transe qui est en réalité la parfaite symbiose entre le jazz-rock occidental des seventies et l’afro-beat (ou son dérivé highlife) de ses origines. Mixant alternativement mode tonal et modal en privilégiant toujours le groove électrique de son instrument sur un drumming afro conduit par Mario Orsinet (un batteur formé dans notre région au Conservatoire d’Aix-les-Bains avant de poursuivre à Paris puis à New-York), Indy a fait également appel au pianiste claviériste (synthé basse) italien Federico Squassabia pour l’habillage de ce répertoire d’aujourd’hui dégageant des effluves psychédéliques d’hier. Soit huit titres enivrants au format court d’un EP (32 mn au total) qui raviront donc à la fois les nostalgiques du jazz-rock psyché comme les fans de l’afro-beat. Mine de rien, ça fait actuellement pas mal de monde…

Ont collaboré à cette chronique :

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