chronique de CD

CD : « Highlines » du Foehn Trio

La positive altitude

Musique des cimes dans la continuité de « Magnésie » mais dans un esprit plus electro, Foehn Trio continue de faire souffler, avec le même brio, un vent de modernité dans le jazz au travers du bien nommé « Highlines » gorgé  de mélodies aériennes qui les portent et nous transportent au sommet. Compos très inspirées, featuring judicieux de Truffaz et de Mienniel, revisite brillante de l’intemporel Satie, ce nouvel album brille au firmament des sorties printanières.

On ne peut mieux définir le parcours de Foehn Trio qu’en utilisant le mot ascensionnel au deux sens du terme, d’abord par la fulgurance de leur montée en puissance dans l’univers encombré des trios de jazz, ensuite par la portée de leur musique atmosphérique qui nous suspend en altitude. Formé en 2015 à l’issu de leur rencontre à l’ENM de Villeurbanne, le groupe qui a remporté le 1er Prix à l’unanimité du tremplin jeunes talents au Cosmo Jazz 2017 a bluffé le patron Dédé Manoukian qui signe sur son label Mad Chaman leur premier album « Magnésie » enregistré au studio de la Maison des Artistes de Chamonix-Mont Blanc, et dont les titres évocateurs parlent d’eux-mêmes (Call of the Mountain, A day in Chamonix, Face Nord…). On y découvre leur romantisme mélodique bardé de couleurs étincelantes, une pureté de son semblable au grand air du massif au pied duquel ce jazz moderne et frais a été mis en boîte par des prises instantanées, sans interface informatique mais privilégiant les sons organiques émanant d’une patte humaine. Du son cristallin donc, de la finesse de jeu pour porter ces mélodies émotionnelles et souvent cinématographiques, des rythmiques aux discrètes inspirations world (latino, Inde, Maghreb) voilà les caractéristiques de l’ADN Foehn Trio qui privilégie les cimes belles aux décibels, ce qui n’enlève rien à la puissance et à la profondeur de leurs morceaux. Une signature indélébile que l’on retrouve, trois ans après durant lesquels le trio a largement confirmé son originalité et son talent sur de nombreuses scènes, avec le superbe « Highlines » qui vient de paraître.

 

Evasion en temps confinés

Si « Magnésie » a constitué un oligo-élément nutritif dans le métabolisme du corps jazzistique lyonnais, le bien nommé « Highlines » confirme pleinement l’apport vivifiant de Foehn Trio qui nous maintient en pleine forme dans les hautes sphères des musiques d’aujourd’hui. Les compos du pianiste-claviériste Christophe Waldner sont toujours aussi lumineuses, pleines d’une intelligence créative où le mental ne cède jamais le pas sur le charnel. On décèle au fil de son jeu impressionnant de bout en bout, les multiples références et accointances qui sont les siennes, en premier lieu desquelles bien sûr E.S.T. pour la fraîcheur et la modernité d’un style, Petrucciani pour la souple dextérité, Tigran Hamasyan pour l’assurance d’un jeu appuyé, Aaron Parks pour la subtilité des impros, Jason Lindner pour son dynamisme mélodique et ses rythmes circulaires, ou encore Jacky Terrasson pour son expressionnisme et sa vélocité, l’effet percussif de ses attaques et son goût avéré pour les couleurs harmoniques des maîtres français du début XXe tels Debussy, Ravel, et l’intemporel Erik Satie dont Waldner reprend d’ailleurs la fameuse et merveilleuse Gnossienne n°1, l’un des bijoux de ce nouvel album. Une marche brinquebalante dont les variations thématiques nous rappellent étonnamment du John Barry, où ses deux acolytes font pareillement état de leur talent avec la rondeur ferme et affirmée de la contrebasse aux cordes claquantes de Cyril Billot (idem sur Liquid Ambar et sur Camera Obscura) musicien polyvalent très porté sur la finesse des sonorités acoustiques même s’il utilise aussi parcimonieusement un synthé basse, et la batterie toujours étonnante du multiformat Kévin Borqué qu’on a connu dans le groove déchaîné des Monstroplantes ou dans la soul funky du Wonder Collective et qui ici contribue pleinement à la touche  plus electro du trio par son drumming franchement jungle. Comme il le fait sur Cirrus, ce nuage blanc d’altitude qui précède une dépression, où le batteur développe ses cadences accélérées sur les ambiances de nappes synthétiques, mais encore sur le très electro Freeride ou le plus enivrant La Barma. Pour ce « Highlines » qui s’ouvre sur Wolves en donnant d’emblée le ton d’un piano au son clair où chantent les notes avant de s’envoler sur des chorus de clavier dignes d’une guitare électrique (on pense ici aux effets de distorsion d’un Bojan Z), Foehn Trio a judicieusement fait appel à deux featuring prestigieux, sur deux titres parmi les plus beaux (même s’ils le sont tous) de l’album. D’abord le grand flûtiste Joce Mienniel, caméléon surdoué et présent auprès d’une foultitude de stars du jazz et de la chanson comme au sein de l’ONJ époque Yvinec, un instrumentiste porté sur les musiques métissées et qui ici sur Danse pour Gaïa enveloppe de nappes climatiques indiennes cette compo qui est must de chill out, et puis bien sûr un autre incontournable quand il s’agit d’introduire une trompette electro, notre cher Erik Truffaz qui transforme Old Ocean en une mer de nuages en apesanteur, pour une plongée en apnée dans les limbes où l’on se noie avec délice. On l’aura compris, les quelque dix plages qui se succèdent sur cet opus sont idoines en ces temps confinés pour faire le vide, embaumer notre esprit et se laisser embarquer dans  une évasion immobile mais aux bienfaits avérés.

Ont collaboré à cette chronique :

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