chronique de CD

CD : L’automne haut tonal – acte 2

L’automne haut tonal – acte 2

Les parutions se poursuivent avec de nouveaux venus qui, hormis parfois quelques maladresses de jeunesse, confirment leur fort potentiel. Plus aguerri, Sylvain Daniel signe quant à lui un fascinant opus poético-musical en forme de conte sonore qui sera notre coup de coeur de Noël.

 

Coccolite « Echo » (La Pluie Chante / Inouïe Distribution)

On connaissait déjà Timothée Robert (basse) et Nicolas Derand (claviers) piliers du groupe Antiloops autour de la flûtiste Ludivine Issambourg. Avec le batteur Julien Sérié, ils forment aussi le trio Coccolite depuis un premier LP  « Bad Buzz » paru l’an dernier où ces trentenaires barbus de la génération Y partagent les tendances de leur époque en mêlant le jazz (ils ont déjà collaboré avec David Linx, Médéric Collignon, Christophe Panzani ou Manu Codjia) à l’electro et au hip-hop, avec un son assez rock dans la lignée d’artistes comme Louis Cole ou Gogo Penguin. La technologie des machines pour la prise et le traitement des sons sert de base à leur direction esthétique, usant également de nombreux inserts (on entendait pêle-mêle sur Bad Buzz les voix de Camus, celle déformée de Macron ou la trompette de Miles…). Tels d’éternels ados, ils s’amusent à bricoler en tous sens quitte parfois à perdre sens, et ce nouvel opus intitulé Echo portant des valeurs éco..logiques n’échappe pas aux défauts de cette jeunesse actuelle, à la fois attachante et agaçante. Une musique puissante qui reste un ovni indéfinissable, brouillonne, manquant d’unité et surtout de cohésion, les bonnes idées thématiques étant souvent trop vite écourtées et zappées pour passer à autre chose comme c’est le cas de plusieurs virgules (au groove de basse pourtant vite accrocheur) d’une minute intercalées entre les titres. Le sceau de la modernité  sans doute, même pour un groupe qui emprunte son nom à un fossile…

Quelques featurings apparaissent au gré des morceaux, tel le guitariste Pierre Danel (Kadinja, Alicia Keys, Mariah Carey…) qui mouline un chorus très enlevé sur Proud morceau d’intro par trop technoïde comme l’est aussi Cap Cap avec ses syncopes au hachoir un peu pénibles alors que le thème enfin accouché pourrait être très accrocheur, et dont les parties batterie/ synthés rappellent clairement la frénésie d’un Louis Cole. Parmi les autres featurings, notre tromboniste régional Robinson Khoury resplendit sur Milancolina avec la chanteuse Miléna Fattah. Hope est l’un des titres les plus accrocheurs avec l’insert du discours de Martin Luther King (I have a dream…) ainsi que C.Day au gimmick très entêtant. Deux titres évoquent sciemment l’écologie, Et il n’y aura plus d’oiseaux dans les airs, très (trop) court, suivi d’Or il n’y a plus d’animaux dans la mer lequel, entre piano et jungle beat, nous rappelle l’esprit Foehn Trio (même génération, même format, même culture). Et c’est bien encore à notre cher trio lyonnais que l’on pense –en plus technoïde là encore- à l’écoute de Futon et Tatami qui lorgne également vers Robert Glasper avec notamment un piano jazz intéressant. Mais la plus flagrante ressemblance avec Foehn réside dans le titre de clôture (le plus long) avec ses synthés basse, sa batterie jungle et son piano allégorique. Le très justement nommé Entre deux eaux, résumant parfaitement l’image du prometteur Coccolite qui montre à la fois ses séduisantes capacités comme, pour l’instant, les limites de ses irrésolutions.

 

Selkies « Incantation » (autoproduction)

Les Selkies sont des créatures aquatiques et pacifiques qui apparaissent dans le folklore des Shetlands. On est pourtant aux antipodes  de l’Ecosse avec ce trio vocal féminin au répertoire métissé de jazz et world qui a écumé les petits clubs de la capitale avant de faire quelques festivals (Vienne, Montreuil) et notamment le Crest Jazz Vocal où les filles ont remporté le Prix Sacem lors du Tremplin. Après un premier EP « La Koulèr la paix » en 2017, leurs timbres puissants et aériens ont retenu l’attention du pygmalion Dédé Manoukian toujours sensible aux belles sirènes, qui les a invitées au Cosmo Jazz et leur a permis d’enregistrer ce nouvel opus « Incantation » à la Maison des Artistes de Chamonix après un financement participatif via KissKissBangBank. « L’idée était de mettre en scène trois figures féminines, des personnages imaginaires qui porteraient des messages d’espoir et d’apaisement » explique Nirina Rakotomavo qui produit ce disque et en signe compos et arrangements, tout en assurant voix et piano avec, à ses côtés au chant, Céline Boudier (auteure) et Cynthia Abraham (flûte et percussions).

Les trois jeunes femmes au regard de braise respectivement natives de la Réunion, de Paris et de la Martinique sont ici bien épaulées par Elvin Bironien à la basse (repéré aussi dans le quartet du pianiste martiniquais Xavier Belin à venir, Ndlr), Maxime Barcelona à la guitare et Anissa Nehari aux percussions. « Je voulais que chaque chanson corresponde à mes états d’âme, avec des couleurs et des sons qui me touchent et font référence à mes influences musicales » se justifie Nirina qui a grandi dans une famille d’artistes où elle a été bercée bien sûr par le maloya, la chanson française et le jazz. C’est donc bien tout ce que l’on retrouve au travers de cet album incantatoire d’une dizaine de titres chantés tour à tour en créole réunionnais, en français et en anglais. Une belle diversité culturelle aux intentions humanistes où l’on se laisse peu à peu envoûter par l’harmonieuse union de ces trois voix complémentaires, même si –mais c’est traditionnellement ce que l’on rencontre dans les ensembles de jazz vocal- on y abuse parfois de scats et autres logorrhées onomatopéiques. Ce qui n’enlève rien à l’incandescence du titre éponyme qui nous rappelle -mais sans leurs cordes- l’imaginaire d’un autre trio féminin récemment chroniqué ici, le beau  Trio Zéphyr. On aime aussi le piano appuyé et la rythmique assez rock de Fly ou encore d’Echo from Afterlife avec les riffs acérés de Maxime Barcelona, comme la joyeuse allégresse développée sur Israleian Song ou sur le créole réunionnais de Yemala. Mais ce sont sans doute vers les trois « vraies » chansons que se portent nos préférences, notamment sur You’re so fine interprété en anglais, du nu-soul au groove feutré qui marie virtuosités harmoniques, fines vocalises et rondeur de la basse sous les doigts d’Elvin Bironien. Et surtout vers les deux chansons françaises joliment poétiques que sont d’abord Vole, Aile évoquant la douleur d’une femme réfugiée, et qui combine voix pleine, douceur mélodique et un beau chorus de guitare, avant Dessins et sa belle union harmonique du piano et de la flûte.

Yannic Seddiki Trio « E-Life » (SJB Record- Inouïe Distribution)

Comme nombreux pianistes venus au jazz, le Lillois Yannic Seddiki est passé par la voie académique (il est Médaille d’or du Conservatoire de Roubaix) avant de se faire percuter d’abord par les maîtres d’hier (Evans, Monk, Hancock) puis par la génération des Avishaï Cohen, Yaron Herman, Tigran Hamasyan et consorts, le claviériste s’est frotté à de nombreux styles -et particulièrement en big band- pour se forger le sien dans le traditionnel format trio. Une culture riche d’éclectisme exprimée dès son premier album paru il y a trois ans et dont il reprend les deux mêmes acolytes Yoann Bellefont à la contrebasse et Dimitri Delporte aux drums pour élargir encore son univers avec E-Life (qui sortira dès décembre en digital et fin janvier en physique). L’opus qui s’adjoint sur deux titres cuivrés la trompette de Camille Passeri et, au trombone –comme pour Coccolite- les services inspirés de Robinson Khoury. E-Life, comme une histoire de dualité, celle où notre monde hyper connecté et sa froideur virtuelle progresse quand paradoxalement fraternité et solidarité régressent. C’est aussi la dualité d’un homme métissé à la double nationalité franco-algérienne, se faisant trait d’union entre Bach et Chopin avec la musique kabyle, les transes gnawa, et toute la fantaisie libertaire du jazz. Exotique et engagée, sa musique puise aussi à l’époque le son du rock et les expériences novatrices des musiques urbaines comme le scratch (Microwaves) et le hip-pop.

 C’est sur cet univers hyper connecté que Yannic propose d’ouvrir une fenêtre pour tendre l’oreille. Par excès de didactisme, le pianiste- conteur bercé de spiritualité et de philosophie prend le micro sur Infoxication en ouverture. La résonnance des mots et du ton convenus sonne comme un prêche en chaire. On dirait du Macron quand il joue au curé de campagne… Heureusement ce sera la seule intervention  narrative de celui qu’on attend plutôt dans des digressions plus imaginaires encore, à la simple force d’un piano. Et il y’en a, de fort jolis thèmes au gré du disque et de ses longues plages comme A New Day où la musique prend le temps de monter en altitude pour aller darder ses rayons au sommet, typiquement dans la mouvance des E.S.T. et plus proche de nous Foehn trio. Au passage, on aura apprécié les envolées des deux cuivres sur Black on White Hat, avant de plonger dans l’ambiance insurrectionnelle du bien nommé Duality, avec ses inserts de commentaires des émeutes de Mai 68. Encore un thème séduisant qui s‘étire à plus de sept minutes et débouchant sur un swing rayonnant d’une belle portée rythmique. Une virgule de deux minutes apaise le jeu où l’on retrouve Robinson au trombone, méditerrano-riental et envoûtant malgré sa brièveté, où l’on se croirait chez Maalouf. Avant le gros morceau final, près de onze minutes scindées en deux actes intitulé Les Autres, d’abord avec une contrebasse bien en avant dans l’offensive, puis un thème répétitif de piano encore une fois bien dans l’esprit E.S.T. et rappelant fortement nos amis de Foehn trio. De belles attaques avant de glisser comme dans un vertige, tel une rêverie debussyenne avant de se ressaisir d’une pleine vigueur. Casseur de rythmes et d’atmosphères, Yannic Seddiki multiplie donc les carambolages entre jazz, pop et hip-hop sur cette sorte de concept-album qui mérite attention et plusieurs immersions avant d’y revenir favorablement, une fois nos oreilles nous en ayant donné toutes les clés. 

Sylvain Daniel « Pauca Meae » (Kyudo Records/ L’Autre Distribution)

Un autre conteur sur lequel il va falloir compter, même si c’est par la voix du comédien–récitant Olivier Augrond, c’est assurément Sylvain Daniel avec son fascinant Pauca Meae, sorte là encore de concept-album mélancolique provocant un électrochoc entre classique et psychédélisme électrique. Un voyage introspectif pour le bassiste émérite qui, après avoir exploré l’univers de la Motown puis du rap electro de Detroit dans son premier album en leader « Pallimpseste », a connu les doutes de l’existence et la séparation amoureuse. Seul en studio, le livre IV des Contemplations de Victor Hugo en mains, il s’est laissé inspirer par les écrits évoquant la disparition de sa fille Léopoldine pour signer du même nom « Pauca Meae » ces neuf plages sur quarante- cinq minutes. Réflexion sur l’amour et son propre rôle de père, traduite par des compos « comme en état de deuil », la vie passée envahissant le présent avec une nostalgie désespérée. Venant d’un musicien aussi chevronné qui étonnamment a démarré comme corniste au Conservatoire, d’abord nourri de Fauré, Ravel et Debussy avant de s’émanciper radicalement par le rock, le jazz-funk débridé et l’électro, cette nouvelle mue artistique métamorphose encore celui qui s’est fait remarquer aux côtés d’Anne Paceo, Julien Lourau, Yom, Laurent Bardainne, mais aussi avec Jeanne Added, Camélia Jordana ou encore l’ONJ et le Supersonic de Pourquery. On mesure l’étendue de la palette de Sylvain Daniel qui mieux que jamais réussit la jonction des musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Hugo chez Miles

 L’ambition inédite d’emmener Hugo dans les limbes stratosphériques de Miles Davis était une gageure requérant une rare intelligence à combiner les deux mais dont il relève le défi haut la main, escorté dans cette vertigineuse aventure  qui alterne mélodies douces-amères et explosions rythmiques, par trois musiciens de très haute volée, avec Sophie Agnel au piano- synthés, David Aknin à la batterie (Limousine, Von Pourquery…), et l’immense trompettiste grenoblois Guillaume Poncelet, incontournable souffleur multicarte de No Jazz à Electro Deluxe, de Michel Jonasz à Gaël Faye en passant par l’ONJ ou Hocus Pocus. On sait mon goût prononcé pour les enfants de Miles que l’on salue régulièrement dans ces colonnes, de Truffaz à Molvaer, de Tassel à Minfray en passant par Alain Brunet : le superbe travail sur le son de Guillaume me rappelle ici tout ce que j’avais adoré chez celui-là dans Akpémotion (Migrations II), notamment avec un magnifique mariage de trompette et guitare (particulièrement sur le fameux Demain dès l’aube…) pour sculpter les effets et nous chavirer.

En ouverture sur Elle avait pris ce pli, le ton charmeur du conteur me rappelle cette fois un autre poète « subliminable » de génie, l’injustement méconnu Renaud Papillon-Paravel. Bruitages d’ambiance comme sur une B.O., guitare en résonnance  sur les notes de clavier tombant comme des gouttes distordues, le compositeur installe la profondeur climatique de cet opus fabuleux au sens premier du terme. A Villequier amène clairement la trompette dans l’univers davisien pour rendre hommage « Aux anges qui vous voient », long trip chamanique envoûté par les percus afros et les cuivres totalement caviardés (voire carrément samplés ?) sur House in Motion de Talking Heads. Le ton monte, le cœur s’emballe avec frénésie sur le très free et de circonstance Oh ! Je fus comme fou, une plongée en abîme sous les rafales d’un quatuor à cordes qui vient blinder encore la structure du trio (avec notamment la talentueuse Anne Le Pape au violon alto), folie emmenée par le drumming jungle-beat qui au final ouvrira sur de larges horizons sonores, comme on les trouvait à la fin des 90’s sur les productions du mythique label américain Quango, la référence en la matière.

Oh ! Je fus comme fou…

L’ambiance afro lancinante persiste mais dans l’apaisement sur Mes deux filles avec ses roulements de percus et son ostinato de clavier, tandis que piano et cordes s’envolent avec un romantisme lumineux. Quelques strophes inoubliables de Demain dès l’aube  sont propices à une dérive musicale où la trompette vous prend par ses émouvants sentiments avant que la voix très théâtrale du conteur ressurgisse pour introduire Ecoutez, je suis Jean décliné en deux parties. D’abord une digression fantasmagorique en forme de tuerie jazz-rock où tout est là, dans un succulent millefeuille sonore qui est l’apothéose du disque, avec ses attaques foudroyantes et telluriques de basse puisant aux meilleurs (Pastorius, Armstrong, Clarke), trompette hallucinée itou, encore soutenu  par des nappes appuyées de clavier, avant le romantisme classique qui clôt  avec emphase cet ardent voyage par la reprise en instrumental du titre d’ouverture.

On ne sort pas indemne de ce périple poétique et sonore qui hante durablement l’esprit comme il laisse des traces des profondes secousses de ses (très bonnes) vibrations.  Pour cette première production du label Kyudo Records qui a mis d’emblée la barre bien haut, ce saisissant Pauca Meae est un coup de maître poético-musical parfaitement mixé, et qui sera de toute évidence notre conte de Noël favori. Un gros coup de cœur à décliner aux plus larges oreilles possible, petits ou grands rêveurs voulant se laisser embarquer par les mots comme par les notes.

Ont collaboré à cette chronique :

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