L’automne haut tonal

Pour une soirée autour du (couvre-) feu, quand la seconde vague de Covid porte un nouveau coup dur aux concerts live, voilà- à défaut- la bonne vague tout aussi déferlante des albums de la rentrée, écumante de diversité sonore dans toute la pluralité actuelle du jazz. Passée au crible de nos oreilles toutes ouïes, première sélection éclectique de cet automne vraiment … haut tonal.

ABIGOBA « The Jazz Soulmates » (Cristal Record/Sony)

Pile vingt ans après avoir vu émerger le groupe lyonnais Abigoba dans le créneau d’un nu-jazz funk de pure obédience américaine, le beau parcours du sextet emmené par le claviériste Jean-Luc Briançon aura égrené neuf albums dont ce dernier « The Jazz Soulmates » sonne comme la quintessence, condensé de tous les jazz abordés sous l’angle du groove. Trois ans de travail –quand même- pour neuf nouveaux titres pas si « neufs » que ça, au-delà bien sûr d’une maîtrise parfaite du sujet, et d’une production sonore carrée, puissante, hyper pro cela va sans dire. Le seul bémol qu’on émettra -comme ce fut le cas pour leurs collègues de Cissy Street dernièrement, reste le manque d’originalité dans la proposition où les compos restent toujours celles de nos plus brillants musiciens régionaux, tous très bons disciples de l’école américaine et ses figures tutélaires dont ils restent d’excellentes répliques. Mais c’est bien sûr un moment fort de retrouver le noyau dur de ce collectif de pointures avec, autour de Jean-Luc « brillant son », les fidèles Raphaël Minfray (toujours excellent aux trompette et bugle), Frank Boutin-Albrand aux percus, Sabine Kouli au chant, sur la rythmique inébranlable de Terence Vincent (basse) et Yann Van Eijk (batterie). Et comme à chaque fois, d’y voir se greffer un casting de haut vol pour les guests au fil des titres. Des cuivres et des voix en or agrémentent son déroulé dont quatre ont été mixés à Los Angeles par Dave Isaac (awardisé pour sa réalisation avec Marcus Miller et Stevie Wonder). Le reste étant dans les mains expertes de Franck Morel comme à l’habitude, avec pour Jean-Luc un très gros travail de studio avec beaucoup de mises en boîte où viennent se poser les éléments extérieurs.

L’intro sur Agoh sonne comme un rituel tout à l’hommage du Dieu Miles dans l’esprit de Tutu époque Marcus Miller. Ces eighties marquées par un son très typique de claviers tel le Clavinet qu’on entend sur le groove du single Shades où vient souffler Ryan Kilgore, une chanson où la voix de Sabine semble un peu limitée en manquant de surface. On retrouve encore le saxophoniste  de Stevie Wonder invité sur Who You qui suit avec cette fois James Copley (Electro Deluxe) au chant pour un jazz funk imaginé après le décès de Prince. Là encore, la compo sonne très datée, comme on peut souvent le constater chez leurs confrères de No Jazz. L’ambiance introductive de Rise in Love offre à Sabine l’occasion d’y poser une voix plus ample et mieux affirmée, même si là encore elle semble un peu poussive dans les refrains. Les rythmes enlevés des années 90 avec les dérapages de molette sur les claviers nous remmènent à L-A avec Los-Angeles Airport en compagnie du sax de Nora Kam, pour un afro jazz-rock qui nous rappelle plutôt Como dans Sixun. Plus afro comme l’intro du titre éponyme The Jazz Soulmates, très cuivré avec une trompette toute davisienne de l’inévitable ami et idole  de JLB, Erik Truffaz, puis des sax d’ascenseur qui lorgnent chez David Sanborn et Grover Washington. La seconde partie du morceau est plus intéressante, notamment avec l’ostinato de clavier où l’on croirait entendre la patte distinctive d’un Benoit Corboz (Truffaz) et les superbes percus de Franck Boutin-Albrand.

On tend alors de mieux en mieux l’oreille sur les trois derniers morceaux de cet album qui monte en intérêt, d’abord par la nu-soul plus actuelle de I See a Star gorgé de la sensualité qu’apporte Nina Attal, puis avec l’élégance feutrée de Alone in the Light, où la sensualité smooth jazz se place cette fois dans le soprano de Nora Kam qui nappe soyeusement le piano et offre un mariage parfait avec la trompette de Raphaël dans des chorus très chantants. We’re Still Down en clôture roule avec bonheur et légèreté grâce à un piano à la Joe Sample et une lourde basse groovy sur le final. On y découvrira la voix d’or du jeune Villeurbannais Jordi Tisserand (Joe Bel, Los Piratas), sorte de grand ado barbu à lunettes qui n’a pourtant rien d’un crooner black américain mais qui dégage un feeling et un groove remarquable, sans doute l’une des voix actuelles à suivre de très près comme par ailleurs celle de notre coup de cœur de l’été Giorgio Alessani (dont le show-case aux Docks 40 est repoussé en janvier, Ndlr). Une belle façon aussi de faire perdurer l’esprit intergénérationnel qui a toujours prévalu chez Abigoba.

Enfin, précision d’importance dans cette rubrique « CD », comme malheureusement de plus en plus souvent en matière de musique dite urbaine, ce nouveau disque ne sort pas en CD, mais uniquement en vinyle collector ou digital. C’est beau le choix du progrès, soit vous faites un grand retour en arrière, soit vous êtes déjà dans le futur. Et tant pis pour ceux qui sont encore juste dans leur temps…

YASMINE KYD « Night Sailin’» (Onde Music / Ropeadope)

Voilà bien une vraie révélation, une découverte inattendue telle qu’on les affectionne quand on reçoit un album inconnu a fortiori pourvu d’une pochette banale voire un brin kitsch. C’est pourtant le cinquième opus de Yasmine Mohammedi – alias Yasmine Kyd- et il semble grand temps de se pencher sur cette bretonne d’origine kabyle qui –ceci explique peut-être cela- nous étonne un peu à la première écoute, dans sa prononciation anglaise… bien qu’elle l’enseigne. Si elle a grandi en s’imprégnant de musiques aussi variées que Gerswhin, les mélopées berbères de son père, la soul de Wonder ou le blues de Big Big Broonzy, l’autodidacte qui compose paroles et musiques tient sans doute son sens mélodique dans la pop des Beatles. La force de cet album résidant bien dans sa riche et constante imprégnation mélodique qui en fait un disque  très accrocheur dont certains titres ne vous quittent plus dès l’instant d’écoute, d’autant que le son y est parfaitement mixé. Si elle ne tient ici aucun instrument, la compositrice expose sa grande palette de musicienne, chanteuse à cheval entre une Norah Jones et la décidément incontournable Erikah Badu (on acquiesce d’autant plus !) ses deux références majeures et vite décelables. L’ambiance sensuelle est donnée dès l’intro avec On a Mission où derrière la douceur on sent la force de la jazzwoman accompagnée par le Fender Rhodes de Leandro Aconcha et greffée sur la basse métronomique de Zacharie Abraham. Déjà les riffs bluesy de la superbe Gibson tenue par le maestro Laurent Avenard brillent  de plein feu, comme ce sera d’ailleurs le cas tout au long de l’album avec un très beau son bien mis en avant, et toujours en finesse. La voix se multiplie et les chœurs ad lib de Yasmine nous embarquent pour la croisière nocturne de Night Sailin’ titre éponyme aux volutes bleutées comme la fameuse pochette. On largue les amarres pour aller accoster sur les rivages très soul de Walked Out sur lequel le duo de cuivres convoqué (Ludwig Gohran au sax et Gilles Garin à la trompette) pétille avec la légèreté d’un champagne. Enfoncé dans la nuit pour un clubbing d’hier , un peu à la façon d’Alani dans la nostalgie d’une Billie Holiday, In the Picture renvoie les images d’une balade bluesy et doucereuse, bercée par la Gibson cristalline et les balais caressants de Mat’ Stora à la batterie. Les histoires s’enchaînent et l’on y adhère en se laissant divaguer, dans la séduction de Tom Pretends – l’un des gros coups de cœur- où il est justement question d’ « amazing grace » bien à propos avec le charisme de la chanteuse dont les sifflements sur le groove piano /rythmique du refrain final impriment de manière entêtante. Bluesy encore, la belle balade Say it Again où piano, balais et contrebasse nous prennent par la main quand la guitare acoustique se fait plus gitane. Pour s’extirper des langueurs ambiantes tout en restant dans la suavité, rien de mieux que le bien nommé Happy for Me qui suit avec à mon avis toute la force de frappe d’un bon single.

Nous voilà sur le versant Badu et cette nu-soul funky qui balance grave tandis que la voix se fait plus mutine avec un beau travail de chœurs. Seule reprise proposée -et en français- dans ce répertoire de compos en anglais, Je suis venu te dire que je m’en vais de Gainsbourg en offre une version personnelle plus accélérée avec une sympathique originalité tant elle fut déjà reprise bien différemment.  Après une ultime proposition bluesy Angel de toute pureté là encore, le meilleur est peut-être pour la fin avec le bonus-track Sexto Sentido, feat. Nene Nueve. Sur un déroulé de piano appuyé qui nous fait d’ailleurs penser encore à Gainsbourg période Jean-Claude Vannier, l’incroyable rappeur italien (?) pose son flow mitraillette entre  hip–hop et electro-rap. On accroche vite à ce méchant titre, comme finalement sur tout l’album. Alors « Hats, and good luck » à Yasmine qui du coup fait partie de celles qu’on a hâte de découvrir en scène avec ses excellents musiciens, quand ce sera enfin possible !

TRIO ZEPHYR «Lucia »(E-Motive Records/ L’Autre Distribution)

Leur concert en immersion parmi les œuvres du Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne lors du Rhino 2015 reste un moment inoubliable et il fut bien difficile de dégoter leur magnifique album « Sauve tes Ailes » avec Steve Shehan aux percus (La Buissone / Harmonia Mundi) vite en rupture de stock. Delphine Chomel (violon) Marion Diaques (alto) et Claire Menguy (cello) forment depuis vingt ans déjà cet étonnant et féminin Trio Zéphyr dont l’originalité singulière réside dans le mariage des cordes et des voix puisque chacune est aussi chanteuse. Le trio complice de ces Montpelliéraines excelle dans l’art de mêler avec inventivité et beaucoup de poésie divers codes musicaux, partant de leurs solides bases classiques et baroques, empruntant aux musiques de l’Est leur émotion sensuelle, au jazz ses clés d’improvisation, avec un zeste d’orientalisme initié par Debussy. Un creuset qui se veut moderne et contemporain en honorant aussi les sériels et leurs tourbillons cycliques (Reich, Glass), tout en faisant le pont entre patrimoine écrit et expression populaire, communiant par un chant qui emprunte un langage hybride et totalement imaginaire qui amplifie encore leur onirisme cosmopolite. Un chant incantatoire, traité pour sa sonorité comme un instrument supplémentaire mais commun aux trois musiciennes. C’est bien toujours cette marque de fabrique unique que l’on retrouve aujourd’hui avec Lucia, un cinquième opus où ces héritières des chants archaïques, folkloriques ou sacrés, nous content un récit primordial, comme une joute infinie entre l’ombre et la lumière, pour mieux bousculer les frontières et les chapelles dans une totale liberté de création, jouant des syllabes comme des harmonies, des timbres polyphoniques comme des polyrythmies. Un nouveau grand voyage où, comme à l’habitude, les attaques des cordes sont fermes, enlevées et précises quand les voix de femmes qui s’y greffent sont autant de mélopées enivrantes et profondément touchantes.

MINO CINELU & NILS PETTER MOLVAER  « SulaMadiana » (Modern / BMG)

Evidemment, quand on apprend la réunion de deux figures trublionnes comme celles-ci, on s’émoustille.  D’abord Mino Cinelu, légendaire batteur-percussionniste (mais pas que), parisien d’originaire martiniquaise installé à New-York, acrobate malicieux de la frappe aux trouvailles métronomiques qui ont toujours attiré l’attention des plus grands, comme en témoigne l’un des plus impressionnants C-V qui soit. Chez nous avec Lavilliers ou Gong, comme à l’international derrière Miles Davis en 83 avant de travailler aussi bien avec Weather Report, Pat Metheny, Stevie Wonder, EWF, Kate Bush, ou encore le pianiste Kenny Barron entre tant d’autres. Excusez du peu. En face, le trompettiste electro scandinave Nils Petter Molvaer, l’un des pionniers du nu-jazz qui a remis en avant comme Truffaz et quelques rares autres le fameux son du Miles des années 50, avec cette trompette en sourdine ample et chaleureuse, toujours pure malgré les effets technologiques  dont on la pare depuis. Deux sensibilités assemblées et additionnées comme des paradoxes, pour marier des harmonies scandinaves plutôt languides et froides là tempérées par la frénésie caribéenne du métis. Deux horizons pourtant lointains mais partageant le même goût pour la fusion du world-jazz, le même désir d’un travail sans filet ni a priori, pour trouver sans cesse des sons servant à dessiner un univers musical aussi audacieux qu’il reste imprévisible.

 Une culture cosmopolite partagée par nos deux aventuriers dans ce SulaMadiana  qui ne se présente pas comme un sortilège ancien mais une confession aux biographies respectives des deux protagonistes. Sula est l’île dont est issu Molvaer, Madiana est synonyme de Martinique, la terre paternelle de Cinelu. Soit une réunion des deux origines qui fait que l’album combine diverses références à la fois ethniques et historiques.  Il rend aussi hommage à plusieurs figures tutélaires qui nous sont chères à tous mais qui sont parties depuis ce printemps « coronarisé ». D’abord Manu Dibango, un « sage » que Mino considère comme son mentor, puis le batteur de Fela, Tony Allen, maître sorcier de l’afro-beat, et encore son homologue Jimmy Cobb (batteur notamment du légendaire album Kind of Blue) avec lequel il a eu la chance d’accompagner Miles en tournée. Au final, c’est un album des « enfants de Miles » comme lui-même les définissait, qui s’offre à nos oreilles curieuses et attentionnées. Comme souvent chez Molvaer, c’est un slalom entre fulgurances émotives et tunnel d’inspirations plus ou moins heureuses par leur intérêt, et on le préférera toujours dans le style plus mélodique d’un Truffaz que lorsqu’il patine parfois dans l’abstract.

Le Monde qui change en ouverture, enchaîné à New-York Stroll, pose une inquiétude latente, installant l’étrangeté des ambiances à venir. Dédié à Manu Dibango, le titre éponyme Sula Madiana est radicalement afro (l’intro nous rappelle d’instinct celle de Nâ Kuima de nos amis Supergombo…), avec trompette « barrissante » et guitare acoustique aux cordes cinglantes, enivrante plongée dans la brousse où l’on entendra l’inquiétante flûte chamanique sur Xingu. Plus tribal avec ses percussions rappelant Trilok Gurtu avant des roulements endiablés, Take the A.Train offre à la trompette un ticket pour s’immiscer avec frénésie comme un ver dans le free. On l’a dit, on préfère Molvaer dans la zénitude des notes longues et sous effet, stratosphériques et vaporeuses, et c’est le cas dans l’intro planante de Theories of Dreaming qui a un flagrant côté Pink Floyd, avant que les percussions et vocalises de Mino Cinelu nous remmènent clairement chez Trilok Gurtu. Toujours dans l’afro planant et incantatoire, s’enchaînent quatre courtes plages comme des virgules dont Tambou Madiana en clin d’œil furtif à Cobb d’abord, puis à Allen dans Song for Julle. On reste cependant partagé sur le ressenti global de cet opus qui a certes beaucoup d’âme(s), qu’elles soient présentes ou évoquées, mais où il manque un peu de chair, et sous cette peau, de l’émotion. Un trip plus que des tripes quoi…

 

BETTE SMITH «The Good The Bad &The Bette » (Ruf Records / Socadisc)

Groove basse /batterie sur tapis d’orgue, appuyé par des cuivres et des chœurs avant des rafales de guitares acérées puis un chorus de sax, toute la bonne recette éculée du genre régale avec Fistful of Dollars, l’intro de ce second disque signé Bette Smith, la nouvelle petite Bette qui monte après Betty Wright et Betty Davis. Depuis la parution de son précédent « Jetlagger » qui révéla partout la dernière sensation de Brooklyn comme la « new queen of the Memphis soul ». Une soul-rock époque Ike &Tina encore ensauvagée par le son heavy que l’on retrouve dans ce nouvel opus qui fait appel à quelque huit guitaristes pas manchots dont les deux producteurs Matt Patton (également bassiste du disque) et  Branson Tew à la fois réalisateur, batteur et choriste. Le gang signé sur le label allemand de Thomas Ruf convoque de Portland et de Los Angeles Eric Carlton au piano, Jamison Hollister pour les cordes et Henry Westmoreland pour les divers cuivres.

« The Good The Bad and the Bette » retrace l’enfance de la chanteuse digne d’un biopic comme c’est décidément souvent le cas dans le story-telling des divas black émergentes venues d’Outre-Atlantique. Issue du cœur de Brooklyn, bercée depuis l’âge de cinq ans par le gospel de l’église où son père était chef de chœur, l’Evangile et « Djizeusse » est partout dans son quotidien bercé à la fois(et par la foi) par Mahalia Jackson et le révérend père James Clivemand. Des relations maternelles compliquées, la fuite dans des excès en tous genres, avant la résilience et la rédemption, du chemin de croix au chemin de voix pour enfin trouver une paix intérieure. Enfin la paix, peut-être au travers des balades plutôt dégoulinantes et gentillettes égrenées en alternance d’un sur deux avec les titres beaucoup plus ravageurs que réserve heureusement la galette en matière de soul-rock, blue-rock sudiste et autres robustesses électriques dans la pure tradition du cru.

On ne sait pas si l’Evangile se cache à l’intérieure de la pochette qui découvre une Bette Smith lascive moulée dans du cuir noir avec chaîne, chien et cuissardes argentées… mais ça doit suffire pour enflammer les chapelles où la demoiselle à l’énorme crinière « blaxploitation » exulte ses racines profondes et s’affirme avec conviction. Du gros son qui envoie du très lourd comme  sur I’m a Sinner ou sur I Felt it Too que devraient sans doute adorer Jagger et Richards quand on sait ce que les Stones ont puisé-et pour le meilleur souvent- dans cet héritage. Gospel et beaux chœurs typiques du Sud sont plus présents dans le blue-rock de Signs and Wonders qui fait appel à Luther Dickinson, le guitariste du North Mississippi Allstars. Le son d’époque 60-70 teinte chaque morceau comme sur Human et ses pédales wah-wah mais où la voix miaule franchement trop, ou sur la balade blue-folk de Song for a Friend avec un montage vocal bien pop seventies. On préfère de loin quand Bette Smith cesse enfin de minauder et se débarrasse de ses manières appuyées pour lâcher une voix plus franche et spontanée. Elle y gagne encore beaucoup en rondeur et en puissance comme sur l’excellent Pine Belt Blues où les chœurs finissent par du pur gospel sur orgue Hammond. Voilà en tout cas une prétendante sérieuse de plus sur un créneau déjà bien fourni, mais on l’a dit, cet album ravira forcément aussi tous les amateurs de guitare tant il en est bien pourvu. Don’t skip out on Me qui clôt l’album en offre encore une très belle démonstration avec une guitare slide à effets, autant de riffs de cordes où la magnifique trompette d’Henry Westmoreland vient se donner en écho.

THOMAS NAÏM « Sounds of Jimi » (Rootless Blues /Idol/ L’Autre Distribution)

Et pendant que l’on parle de faire plaisir aux amateurs de guitare –mais pas que- on ne résiste pas à vous présenter la petite bombe qui va être lâchée dans les bacs le 13 novembre prochain. Roi du manche, compositeur et producteur, le guitariste Thomas Naïm est passé par de nombreux styles (funk, brésilien, reggae, chanson, rock, electrojazz…) en étant un sideman tout aussi éclectique (Tiken Jah Fakoly, Bob Sinclar, Lavilliers, Claire Diterzi) et on a déjà pu l’apprécier aux côtés d’Ala.Ni ou dans Shadows, l’hommage de Hugh Coltman à Nat King Cole. Aujourd’hui, pile un demi-siècle (déjà !) après la disparition de l’emblématique guitare-hero de Seattle, Jimi Hendrix, l’ado des 90’s qui se forgea en avalant toute la discographie du maître lui rend un formidable hommage avec ce « Sounds of Jimi » qui reprend sans plagier mais par une réécriture inventive, titres de légende et quelques autres méconnus. Un sacré défi à la hauteur de son immense talent puisque chacun a été traité selon une esthétique très personnelle et avec un son actuel, privilégiant une approche instrumentale hormis quelques morceaux chantés. Cette riche idée est née auprès de Hugh Coltman, appuyée par deux énormes pointures qui jouent déjà dans le quintet de Thomas depuis dix ans (avec deux albums enregistrés), le batteur tout terrain Raphaël Chassin (de Salif Keita à Johnny Halliday…) et l’excellent bassiste Marcello Giuliani (Truffaz). Du coup, on retrouve en guest sur cet album les featurings les plus récurrents (il suffit de lire régulièrement cette chronique !) avec Hugh Coltman et Erik Truffaz mais aussi notre beauté lyonnaise elle aussi de plus en plus sollicitée, la grande Célia Kameni, et pour deux titres l’orgue reconnaissable de Camille Bazbaz.

C’est le bien nommé Fire, classique de feu s’il en est, qui ouvre l’opus ici dans une version plus soul-jazz avec le Hammond de Bazbaz et qui lorgne aussi vers les Beastie Boys. Suit la Fox Lady où l’on découvre une nouvelle facette de Célia au chant qui s’en sort admirablement sans forcer ni tomber dans une réplique de Janis Joplin. Autre voix, celle de Hugh dont l’élégance habituelle va comme un gant à Castles made of Sand, titre déjà repris sur scène avec Thomas Naïm et qui est à l’origine du projet, une balade pop-bluesy comme celle de Drifting, l’une des dernières d’ Hendrix dont il n’avait pas eu le temps de terminer les arrangements( et que l’on trouve sur l’album posthume The Cry of Love). Idem pour Cherokee Mist, un instrumental jamais achevé et que Thomas a simplifié pour en faire un blues du désert façon touareg. Parmi les inévitables, voilà bien sûr Purple Haze, étonnante reprise adaptée avec une rythmique en 6 /8 avec en sus l’orgue de Bazbaz, et qui est la seule à ne pas avoir été enregistrée en condition live comme le reste. Originale aussi, très différente  de sa base, If 6 was 9 offre encore à Hugh Coltman de donner magnifiquement de la voix sur ce titre sombre parmi les plus rocks de l’album nimbé du psychédélisme des seventies. On adore également Lover Man tiré du live à Monterey qui n’est autre qu’une reprise déguisée du Rock me Baby de BB King, avec des percussions rappelant Santana et de tranchants à-coups de guitare à effets. Toujours parmi les incontournables aux multiples versions, Little Wing se veut très court mais efficace pour une guitare solo légendaire, la Gibson acoustique des années 20 jouée par Robert Johnson. Truffaz apporte sa patte toujours pertinente sur Manic Depression et son thème archi connu, comme un clin d’œil à Miles Davis qu’adorait Hendrix sans qu’ils n’aient eu le temps de travailler ensemble. Ce blues alangui et salace offre un beau mariage de sonorités entre trompette et guitare avant de clore l’album sur All along the Watchtower qui, comme Hey Joe (absent du disque) est très connu sans être une compo de Hendrix, puis enfin l’imparable Voodoo Child (dont on connait déjà la sublime reprise chantée par Térez Montcalm) ici enregistré à la maison  comme une jam acoustique en solo avec un ajout de guitare en overdub. Bref, voilà de quoi réviser son Hendrix et, que l’on en soit fan ou pas, un merveilleux album pour les amateurs de bonne musique tout simplement. En tout cas une belle idée de cadeau à déposer sous le sapin de Noël par exemple…

Ont collaboré à cette chronique :

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