chronique de CD

CD : La sélection de mai 2021

En mai, voilà qui nous plaît !

Entre le retour gagnant de Natacha Atlas avec son « electroriental » contemplatif et extatique, l’élégance mélodique de l’électro-jazz jubilatoire de Léon Phal, la découverte d’Alisson Russell et son néo-folk nimbé de gospel, et le nouveau Vaudou Game plus rock mais éminemment funky, on en voit de toutes les couleurs dans ces nouveaux albums nés d’un confinement inspirant et  qui seront assurément dans notre play-list estivale.

NATACHA ATLAS « The Inner & the Outer » (Wise Music)

Il y a pile trois ans jour pour jour, on quittait notre hôtesse de l’air favorite qui nous avait laissé sur le tarmac de la Tannerie sans que sa prestation avec Transglobal Underground ne nous ait réellement fait décoller. Depuis, la dame stoppée comme tout le monde par la pandémie n’aura pu l’an dernier tourner son album « Strange Days » paru à l’automne 2019 et au titre étonnamment prémonitoire. Confinée en plein vol, elle a enregistré ce tout nouvel opus répondant à sa réflexion sur la situation actuelle. Elle qui a  toujours multiplié les expérimentations hybridant musique arabe et jazz  en profite pour revenir pleinement à l’electro avec son compagnon et designer sonore Samy Bishai. En totale osmose avec sa partenaire à la scène comme à la ville, ce brillant compositeur et arrangeur est depuis longtemps rompu à tous les mix world avec la pop, le jazz ou la musique classique.

 Et ça s’entend au travers de ce tourneboulant EP où cette fois Natacha Atlas n’a assurément aucun mal à nous traduire ses émotions et nous embarquer dès The Outer en ouverture, sombre et inquiétante ambiance aux sons dissonants avec le travail pointu du beat boxer Jason Singh. Enveloppée par un groove de basse électronique nonchalant, la voix  arabisante trace les volutes à suivre, emmenée par le piano d’Alcyona Mick, un clavier qui vient en douceur se greffer sur le magnifique bugle de Yazz Ahmed qui ouvre The Inner, « un état émotionnel comme un éveil à une révélation, connecté à une vérité intemporelle évoqué par les sages et philosophes » explique la chanteuse à propos de ce titre, où la langue orientale très prégnante contribue à l’énigme durant ces six minutes toutes contemplatives nappées d’infra-basses et de vagues de violons oniriques signées Bishai. Belle façon de nous conduire au sublissime Inner Sunset et son extatique down-tempo, alangui et ultra-sensuel comme au meilleur des 90’s et l’apogée du trip-hop anglais, de Morchiba à Massive Attack auxquels nous rappellent parfois cet album. Là encore, parfait accès à une autre dimension, toujours plus scotchante encore, avec un trip de plus de dix minutes, The Inner Dimension, où le son vaporeux du bugle sous effets lorgne vers Nils Petter Molvaer. Un son et une ambiance quasi floydienne, un peu comme si Pink Floyd avait convié Truffaz à monter dans la fusée. Allo, Thomas Pesquet ?… s’attendrait-on à entendre dans les tuyaux tant la dimension spatio-temporelle du son nous catapulte en orbite, tout la haut dans les limbes peuplées d’une faune aux cris inquiétants tandis que surgit l’ensorcelante mélopée de la chanteuse. A peine le ralenti cahoteux et les soubresauts d’Inner Stardust qui suit avec sa boîte à rythmes claudiquante et son groove déstructuré, ne nous remettra en équilibre après pareille immersion. En bonus, une version « radio edit » de The Outer  tout aussi étonnante clôt cette fascinante galette qui risque fort de trôner en belle place pour nos afters estivaux.

 

LEON PHAL Quintet « Dust to Stars » (Kyudo Records / L’Autre Distribution)

Si j’avoue être passé à côté de leur premier album « Canto Bello » dirigé par Julien Lourau et qui leur a pourtant valu d’être lauréats des tremplins à la fois de Nancy Jazz Pulsations puis de Jazz à Vienne, on se rattrape avec ce nouvel opus découvert avec un immense bonheur. Produit dans le cadre du Rézzo Focal Jazz à Vienne et publié sur le récent label Kyudo Records (décidément de très bon goût après avoir débuté avec Sylvain Daniel, énorme coup de cœur de décembre dernier…), « Dust to Stars » fait plus que confirmer le grand talent du jeune saxophoniste franco-suisse Léon Phal qui, entouré des jeunes amis de son quintet, est un merveilleux exemple de cette nouvelle génération de musiciens français ayant tout digéré de leurs glorieux aînés auxquels ils savent rendre hommage tout en imposant leur propre personnalité comme leur judicieuse créativité parmi les tenants du jazz actuel. Libre, curieux et très ouvert, le garçon précoce originaire de la Champagne fait pétiller ses compos avec un sens inné de la mélodie comme du groove puisque son quintet, formé dans la pure tradition du hard-bop, confronte avec une rare élégance acoustique et électro, dans des thèmes qui empruntent tour à tour au nu-jazz, à la drum’n’ bass et à la house, une dynamique sonore qui porte souvent à la fièvre des dancefloors.

Passés pour la plus part d’entre eux par le Conservatoire et la Haute Ecole de Musique de Lausanne, les musiciens se sont retrouvés dans cette ville au légendaire Studio du Flon (antre de Truffaz) sous la houlette du maestro Benoît Corboz pour enregistrer ces huit nouveaux titres tous très accrocheurs et à la production sophistiquée. Le très beau son des cuivres resplendit dès l’intro sur l’enjoué Make it Bright et son electro groove. Le sax ample et soyeux du leader est bien joliment mis en avant sur All I’ve Got avec sa classieuse et swinguante mélodie enrobée par les nappes de claviers du fidèle Gauthier Toux, le charme de la trompette tenue par Zacharie Ksyk , la solide rythmique imposée par la contrebasse de Rémi Boyssière et le drumming jungle d’Arthur Alard. Plutôt free dans son entame, le titre éponyme Dust to Stars qui ouvre de larges espaces sonores très orchestrés revient vite à un pur groove festif, irrésistiblement dansant sur sa fin carrément funky. Le charme fou et la sensualité des compos fait que ces créations nous semblent déjà familières comme des classiques (et c’est un sacré bon signe !), tel ce Like a Monday où l’on adore l’élégance feutrée du dialogue entre sax et trompette, et où le son comme le jeu aérien du Fender Rhodes nous rappelle à la fois un Benoît Corboz mais aussi Christophe Waldner de Foehn Trio, groupe auquel on pense encore dans l’esprit sur Last Call, notamment par la batterie jungle saccadée et le gros synthé basse, le sax volubile en moins, évidemment. Bien cinétique, ressemblant à une B.O, Let it Go et son thème un peu plus dramatique et poignant, offre un super chorus de contrebasse, tandis que Here we Are en clôture, est, avec ses cuivres chantants ou ses envolées de synthé très eighties (acid-jazz, house…) particulièrement généreux et, comme tout le reste, très inspiré. Bref, un album révélateur (le graphisme de la pochette avec son côté Fernand Leger est également très esthétique), enthousiasmant de bout en bout, et qui ne donne qu’une furieuse envie : celle de découvrir au plus vite cette épatante formation en live !

ALISON RUSSELL « Outside Child » (Fantasy Records / Concord)

Après la superbe découverte fin 2019 de Dominique Fils-Aimé (album Stay Tuned !, pour rappel, voir ici) c’est encore de la Belle Province que nous arrive Allison Russell, une Grenadine née et élevée à Montréal avant de rejoindre Chicago puis désormais Nashville. Poète, chanteuse et compositrice multi-instrumentiste, celle qui s’est révélée dans le duo Birds of Chicago puis avec Our Native Daughters (avec notamment Leyla Mc Calla) sort son premier album sous son nom avec la collaboration de plusieurs figures de la pop-folk anglo-saxonne comme Ruth Moody, Yola, Erin Rae, les Mc Crary Sisters, mais encore Jamie Dick, Joe Pisapia, le producteur Dan Knobler et bien sûr son fidèle compagnon et binôme des Birds of Chicago, JT Nero avec lequel elle s’est construit un foyer apaisant avant de devenir mère. Comme un nouveau départ pour la chanteuse à l’enfance abusée et au passé violent qu’elle exorcise enfin au travers de ses nouvelles compos lancées comme un cri et voulues comme une offrande à la fois cathartique et rédemptrice. Un univers intime et autobiographique donc sur le fond, tandis que la forme nous révèle une sacrée belle voix qui devrait s’imposer naturellement dans l’univers des musiques néo-folk où l’héritage prégnant du gospel s’impose, tantôt avec des réminiscences bluesy, parfois avec une franche tendance pop.

Un album qui s’ouvre avec un bel hommage à sa ville Montréal, ses couleurs et son ambiance, douce balade intime qui peut nous rappeler Ala-Ni. L’influence du gospel transparaît vite avec Nightflyer où elle évoque sa maternité comme une guérison, point central de sa résilience voire de sa survie. Plus pop, le néo-folk Persephone fait la part belle à une superbe clarinette que l’on entendra plusieurs fois au fil du disque sans avoir d’ailleurs réussi à savoir qui en joue… Mais surtout, le chant comme la guitare nous fait ici furieusement penser à Steevie Nicks et Fleetwood Mac, comme ce sera encore le cas avec Poison Arrow. On parlait précédemment de Dominique Fils-Aimé et l’on pense justement à elle dans Hy-Brasil pour lequel on a un gros coup de cœur, un morceau mystérieux rappelant les chants des esclaves et cadencé comme un gospel avec une belle profondeur dans les voix et, là encore, une clarinette envoûtante, comme aussi dans le très engagé All of the Women, blue-folk incantatoire où Alisson Russell dévoile un peu plus de sa puissance. Seul le titre The Runner ne nous aura pas accroché, voire même agacé, tant il se fond de façon très attendue dans une pop-rock américaine mainstream et éculée. Juste un petit bémol qui ne nuira pas aux nombreuses pépites qui jalonnent par ailleurs ce séduisant album.

VAUDOU GAME « Noussin » (Hot Casa Records / Big Wax)

C’est fou comme le temps passe. Alors qu’on écoute encore très régulièrement « Apiafo », on réalise que le précédent album de Peter Solo et son Vaudou Game date déjà de six ans !  Comme tout musicien ayant subi le confinement, le maître de l’afrobeat lyonnais en a profité pour se retrancher en studio et pondre ce nouvel opus « Noussin » (Reste fort, en Mina, le dialecte togolais) qui paraîtra le 11 juin prochain. S’il est forcément imbibé de son essence africaine, l’album amorce cependant un virage distinctif notoire. D’abord parce que le compositeur a entièrement revu son staff, délaissant pour la première fois ses cuivres, remplacés ici par un arsenal de claviers tenus par le pianiste Jeremy Garcia, avec son frère Manu Garcia aux drums, tandis que Peter assure toujours avec brio la guitare mais aussi la basse et les percussions, épaulé pour les chœurs par Fango Diy. Voilà pour la forme. Pour le fond, si l’engagement dans les textes (en français) met encore l’accent sur le climat social et sociétal ambiant et, toujours, sur son engagement écolo face au péril environnemental, l’homme qui pour la première fois tombe le masque (au sens premier du terme…) énigmatique et ethnique dont il s’affublait, dévoile son vrai visage. Mais c’est bien sur la forme que ses musiques évoluent, bien que fidèlement construites avec du matos vintage analogique, sa marque de fabrique. Eloigné cette fois de la radicalité de  l’afrobeat pur et dur, moins mystique puisque moins porté sur les transes hypnotiques du vaudou togolais, ce Vaudou Game nouveau fait maints clins d’œil aux années londoniennes de son leader et nous renvoie souvent à la fin des seventies et au début des années 80 avec, pour porter des messages certes engagés, des ambiances un peu plus légères et festives, et toujours cet art de pondre des gimmicks entêtants et des refrains accrocheurs qui font mouche à chaque fois. Ce quatrième album se partage essentiellement entre deux tendances, le funky et le rock, que Peter Solo imbrique avec maestria.

La mise au parfum est directe avec le Zorromi d’intro qui entame fort avec sa rythmique funky appuyée et ses à-plats de synthés très eighties, façon Bootsie Collins et consorts. Si Be my Wife qui suit revient plutôt à l’afro (comme encore Tell me) avec ses tourneries guitaristiques typiques, l’irrésistible Bella nous revient vite au funky-disco hyper dansant d’une période que les synthés analogiques nous remémorent d’emblée, et c’est encore le cas sur Lady Bobo. Et que dire de Mon Canapé que ne renierait certainement pas Matthieu « M » Chedid que l’on croit entendre tant dans le chant que par la guitare. On y danse d’instinct même si le texte, sarcastique, pointe sérieusement les soucis écologiques (« Météo, mais t’es où, la Terre est KO… »). Passés ces diverses pépites franchement funky, les trois morceaux suivants se veulent plus rock, tel l’obsédant Camisole ou encore Tu as déconné (« rien ne va plus »), tandis que Tu vas regretter nous évoque la pop-rock française de cette époque façon les Innocents, souvenez-vous. Seul titre apaisé (et instrumental) de cet album des plus entraînants, Yome en clôture, entre piano et cuivres synthétiques, nous offre un joli tempo alangui, comme un calme après l’agitation rythmique qui habite les neuf titres précédents.

Décidément, après nos récents coups de cœur pour Pat Kalla, Joao Selva, mais encore précédemment pour Sir Jean & NMB Afrobeat Experience, Cissy Street, Supergombo ou Bigre ! pour n’en citer que quelques- uns, le groove régional n’en finit plus de rugir et, pour danser cet été, on va plus que jamais bouffer du Lyon !…

Ont collaboré à cette chronique :

X