LE BEST- OF de 2020

Entre coups de pouce, coups de cœur et coups de foudre, le palmarès de mes émotions fortes millésimées 2020, soit douze albums pour douze mois éprouvants qu’ils ont contribué à cautériser en accompagnant chaleureusement ma solitude domestique, tout en comblant un peu le manque humain du live. Pavillons auriculaires encore rougis à force d’écoutes -tant ce repli a su générer de créativité et de compos chez des musiciens prolifiques- après une centaine de nouveaux albums décortiqués pour une trentaine sélectionnés dans ces colonnes, voyons ce qu’il nous reste donc… oreillons frais.

Et dans la dernière ligne droite avant les fêtes de Noël, une play-list de bon conseil sur les valeurs sûres, le top douze des incontournables pour vous donner les meilleures idées cadeau selon les goûts de chacun.

 

1 – MATTHIEU SAGLIO – « El Camino de los Vientos » (ACT)

Promesse tenue. On subodorait déjà il y a un tout juste un an que le dernier Matthieu Saglio (paru en avril) serait notre album de l’année et, malgré les pépites qui suivent, il l’est resté à l’heure du bilan. Classique, baroque, flamenco-jazz, musiques orientales ou africaines, une œuvre riche et pleine après vingt ans de carrière internationale menée toujours dans l’excellence et l’humilité des plus grands. Comme le condensé du meilleur chez ce violoncelliste hors-pair qui nous livre avec ce sublime album la quintessence de la Beauté sous toutes ses facettes. On chavire sous l’émotion pure délivrée de bout en bout avec un parterre de stars qui tous nous « soufflent » de bonheur sur ce chemin des vents où on les suit les yeux fermés (avec Nguyen Lê, Nils Petter Molvaer, Bijan Chemirani, Steve Shehan, Vincent Peirani, Ricardo Esteve, Carles Benavent, Leo Ullman, Camille Saglio, Abdoulaye N’ Diaye, Isabel Julve…) (voir la chronique originale)

 

2 – FOEHN TRIO – « Highlines » (Mad Chaman)

Ce fut la plus belle surprise de ce printemps confiné où il nous a accompagnés en profondeur, tant ses multiples écoutes m’ont durablement imbibé puis habité. En altitude devrait-on plutôt dire, comme le vent (encore…) puissant et doux qui souffle sur les cimes où la musique de Foehn nous transporte avec d’irrépressibles frissons depuis que leur trio jazz se nimbe d’électro. Avec une patte raffinée où l’émotion organique des compos du pianiste-claviériste Christophe Waldner prévaut et s’affirme sur chaque morceau, avec une belle originalité comme notamment sur cette géniale version de la Gnosienne n°1 de Satie. Contrebasse véloce et synthé basse appuyé de Cyril Billot, drumming jungle de Kevin Borqué, auxquels s’ajoutent en feat.la flûte enchantée de Joce Mienniel et la trompette sidérale d’Erik Truffaz, « Highlines » est un bijou addictif et il suffit d’entendre depuis (ils sont très inspirés !) l’inédite et renversante « Saison des Pluies » créée durant le confinement  pour comprendre qu’il va falloir ardemment compter sur ces orfèvres (lyonnais) du jazz d’aujoud’hui. (voir la chronique originale)

 

3 -JEAN-PIERRE COMO – « My Little Italy » (Bonsaï Music)

L’ex co-fondateur du mythique Sixun s’est imposé au fil du temps comme un sideman recherché et surtout comme un pianiste (artiste Steinway) et compositeur magistral au fil d’une riche discographie. Pour cet hommage à ses racines italiennes, on y retrouve au chant le jeune Napolitain qui nous avait déjà épatés sur Express Europa, le merveilleux néo-crooner Walter Ricci, alter ego idéal du pianiste au romantisme latin. Une voix formidable de délicatesse, suavement sexy comme magnifiquement swingante, bref, la grande classe, comme chez Hugh Coltman également invité à se joindre à la dream-team des fidèles complices de Jean-Pierre (Dédé Ceccarelli, Rémi Vignolo, Felipe Cabrera, Minino Garay, Louis Winsberg, Christophe Lampideccha…). Pas besoin d’être rital de souche pour fondre de plaisir à l’écoute de ce superbe album très grand public. (voir la chronique originale)

 

4 – GEORGIO ALESSANI – « Kissed by the Mist » (Joe Music)

La divine surprise de l’été et un énorme coup de cœur pour la révélation d’un autre néo-crooner d’origine italienne, Georgio Alessani. Médium magique et tout terrain sous son physique de chanteur lyrique, le raffiné jazzman offre un tissu vocal exceptionnel, un brocart chamarré tout tendu de soie et de velours comme le sont les luxuriantes orchestrations de Jean Gobinet qui ourlent richement de cuivres et de cordes ces compos accrocheuses, solidement portées par le gratin du jazz hexagonal (Dédé Ceccarelli, Diego Imbert, David Enhco, Bastien Ballaz, Cédric Hanriot, Cédric Ricard). Digne des meilleures productions américaines, avec la grande classe dans le swing comme dans les balades au son FM typiquement west-coast des années 70-90 où Georgio nous rappelle sans cesse et avec un immense bonheur (nous avons les mêmes goûts et références de jeunesse…)  un Donald Fagen (Steely Dan) ou son compatriote et bon pote californien Gino Vannelli, mais aussi parfois les suaves douceurs de Paddy Mc Aloon (Prefab Sprout). Le disque de rêve pour sillonner la Riviera en cabriolet, mais pas que, puisqu’on ne s’en détache plus. (voir la chronique originale)

 

5 – SYLVAIN DANIEL – « Pauca Meae » (Kyudo Records)

Paru ces derniers jours, assurément notre conte de Noël favori et une belle claque musicale offerte par l’inattendu Sylvain Daniel, bassiste de renom (ONJ, Anne Pacéo, Yom, Jeanne Added, De Pourquery Supersonic…) qui, après avoir exploré l’univers de la Motown et l’électro de Détroit, fait montre de son éclectisme original avec ce concept-album né d’une rupture amoureuse et composé comme une plongée en abîme dans les Contemplations de Victor Hugo. Sous la voix théâtrale du comédien-récitant Olivier Augrond, les mots nostalgiques et mélancoliques du poète résonnent et Sylvain Daniel les emmènent dans les limbes stratosphériques d’un Miles Davis par la trompette du grenoblois Guillaume Poncelet, avec Sophie Agnel au piano-synthé et David Aknin à la batterie, auxquels s’ajoute un trio de cordes dont Anne Le Pape. Un fabuleux (aux deux sens du terme) et saisissant voyage en forme de conte poético-musical (électro jazz-rock) apte à captiver les plus jeunes comme les grands enfants romantiques que nous sommes. (voir la chronique originale)

 

6 – AVISHAI COHEN – « Big Vicious » (ECM)

Après six ans passés aux Etats-Unis, le trompettiste Avishai Cohen (et non son homonyme contrebassiste) est rentré au pays à Tel Aviv et a retrouvé ses amis de lycée de Jérusalem, avec l’envie de repartir à zéro en fondant le Big Vicious. Le viking au cœur tendre qui fait tenir à son instrument le rôle du chanteur a souhaité constituer un répertoire original et très émancipé du jazz d’où ils sont tous issus, en écrivant des compos en forme de cocktail détonant où les texture sonores se nourrissent à la fois de l’électro –avec notamment des séquences très ambient- du trip-hop, des musiques psychédéliques, tout en y incluant des rythmiques venant de la pop et du rock. On est bluffé par le résultat de ce premier album haut en couleurs, enregistré en France (La Buisonne) sous les doigts experts du maître d’ECM  Manfred Eicher, et scotché par le son qui en émane. Sans parler des deux reprises aussi géniales qu’éclectiques que sont le mythique Teardrop  de Massive Attack et la Sonate au clair de Lune de Beethoven. Grandiose ! (voir la chronique originale)

 

7 – YASMINE KYD – « Night Sailin » (Onde Music)

Si l’on adore rien plus que de se faire cueillir par une discrète inconnue, ce pourtant cinquième album de la Bretonne d’origine kabyle Yasmine Kyd nous a très très agréablement surpris. Accroché est le bon mot, tant chacun des titres vous prend dans ses rets, certains ayant toute la force magique d’un single par leur judicieux pouvoir mélodique. La compositrice ici purement chanteuse a tout compris de ses deux références majeures que sont d’une part Norah Jones pour la classe de la pop-jazz soul, et Erika Badu d’autre part pour l’irrépressible groove du nu-jazz electro funky. Epaulée par les riffs bluesy de la superbe Gibson qui étincelle sous les doigts de Laurent Avenard, soutenue avec conviction par le solide piano Fender Rhodes de Leandro Aconcha, boostée par une rythmique basse-batterie aérienne dans le swing et très soul quand les cuivres s’y joignent, la languide Yasmine nous ensorcelle là où on ne l’attendait pas. Une diabolique et charmeuse magicienne à découvrir d’urgence. (voir la chronique originale)

 

8 – LOU TAVANO – « Uncertain Weather » (L’Un,L’Une)

Quatre ans après le magnifique et révélateur For You, on a comme eux, inquiet, attendu fébrilement ce fameux nouvel album de nos attachants tourtereaux, Lou Tavano et son alter ego le pianiste-compositeur Alexey Asantcheef. Premiers vacillements dans la montée en puissance avec des problèmes de vision chez ACT, premiers doutes traversés en parallèle et en écho chez le jeune couple de créateurs fusionnels, il a fallu comme dans le meilleur des story-telling une fuite de Paris pour une vraie mise au vert, un exil au fin fond de l’Ecosse, en bord de mer face aux Highlands. Décor grandiose et cadre idéalement inspirant pour revenir à ses propres sources, dans une bicoque avec pour seul luxe un antique piano. Face aux éléments naturels comme un miroir à leurs propres émotions, leur  quête d’absolu a nourri une écriture en immersion où la chanteuse, d’apparence très sure d’elle, nous dévoile avec une totale sincérité ses doutes et ses failles. Les cuivres amis de leur sextet sont là ainsi que deux choristes et l’émouvant violoncelle de Guillaume Latil, pièce maîtresse de ce nouveau dispositif où il est en totale osmose avec l’esprit jazz du romantique Alexey. Introspectif et climatique, ce relevé incertain de leur météo interne est au final plutôt rayonnant. (voir la chronique originale)

 

9 – MATHIAS DUPLESSY & BROTHERS OF STRINGS “The violins of the world” (Absilone)

Il me semblait bien reconnaître le Mongole EPI (avec son morin-khoor, sa vièle à tête de cheval) rencontré quelques mois auparavant au Rhino lors du concert des fameux Violons Barbares, sur cette hiératique pochette des bien-nommés Brothers of Strings, le dernier projet du génial compositeur multi-instrumentiste Mathias Duplessy. Ce guitariste n’a en effet pas son pareil pour mélanger avec une folle inventivité les cordes de nombreux instruments ethniques comme le montrent plus que jamais nos « violons du monde » dans ce périple musical onirique à travers tous les continents. Treize plages vivifiantes pour un voyage cosmopolite à la fois dépaysant, euphorisant, drôle, espiègle, et en tout point virtuose. Quelque part entre Morricone pour l’esprit et Wong Kar-Waï pour l’esthétique, du plaisir à Duplessy il n’y a qu’un pas… (voir la chronique originale)

 

10 – ELLINOA – « The Ballad of Ophelia » (Music Box)

Encore une petite frenchy qui nous a affolé les radars auriculaires, comme un  ovni traversant le ciel du printemps. Imaginez une « petite » production française énigmatique et encore confidentielle qui nous révèle une œuvre qui n’a rien à envier aux meilleures des références internationales, et vous n’en croirez pas vos oreilles. Prenez l’originalité des extravagances de Björk à laquelle on ne cesse de penser ici , le grain de folie pop d’une Kate Bush, la poésie élégante et aérienne d’une Agnès Obel, la maestria rigoureuse et perfectionniste d’une Youn Sun Nah, et vous découvrez l’univers personnel de la majestueuse Ellinoa,  aussi onirique qu’il est atypique, toujours frappé au sceau d’une musicalité aussi dingue qu’elle est maîtrisée. Se référant au tragique de la fameuse héroïne shakespearienne Ophelia, elle lui emprunte ses diverses thématiques comme l’introversion et la folie, l’attente, le rêve et le désir, et, dans la grande tradition anglo-saxonne des fairytales, façonne des mondes imaginaires envoûtants. Comme autant de contrées aventureuses, propices à une vaste épopée musicale que la demoiselle aborde d’une voix céleste et cristalline. On dit juste Waouh !… (voir la chronique originale)

 

11 – KADRI VOORAND – « in duo with Mihkel Mälgand » (ACT)

En se penchant sur la discographie de la chanteuse et pianiste estonienne Kadri Voorand et particulièrement son précédent  « Armupurjus » (Avarus Records) on comprend vite pourquoi cette charismatique compositrice vient de décrocher pour la troisième fois successive le Prix du meilleur album jazz aux Estonian Music Awards et est honorée du titre de meilleure artiste féminine de son pays. Ecoutez-y ne serait-ce que le stupéfiant  A Woman  et vous comprendrez notre énorme coup de cœur pour celle qui est capable en quelques minutes de dégager la folle énergie punk-rock d’une Nina Hagen, la douceur aérienne d’une Hannah Reid (London Grammar) tout en développant un scat à faire blanchir Al Jarreau et Tania Maria réunis. Un talent vraiment extra-ordinaire à saluer pour son originalité et son audace un brin avant-gardiste. Il faut dire qu’entre ballades et groove empruntant autant à la pop qu’au folk, au rock comme à l’électro en passant par le R&B, son répertoire indéfinissable, tant il subjugue par sa richesse et son éclectisme, renouvelle avec brio l’esthétique contemporaine du jazz vocal. Ce dernier opus signé chez ACT privilégiant l’intimité d’un duo en compagnie de son vieux complice Mihkel Mälgand à la contrebasse et au violoncelle, figure légendaire du monde musical ayant participé à près de quatre-vingts albums et connu notamment pour jouer avec Nils Landgren, Dave Liebman, Randy Brecker ou Kurt Elling. Excusez du peu. (voir la chronique originale)

 

12 – THOMAS NAIM – « Sounds of Jimi » (Rootless Blues)

Grand maître de la guitare, compositeur et producteur, Thomas Naïm est passé par de nombreux styles en étant un sideman tout aussi éclectique (Tiken Jah Fakoly, Bob Sinclar, Lavilliers, Claire Diterzi) et on a déjà pu l’apprécier aux côtés d’Ala.Ni ou dans Shadows de Hugh Coltman. Aujourd’hui, pile un demi-siècle (déjà !) après la disparition de l’emblématique guitar-hero de Seattle Jimi Hendrix, l’ado des 90’s qui se forgea en avalant toute la discographie du maître lui rend un formidable hommage avec ce « Sounds of Jimi » qui reprend sans plagier mais par une réécriture inventive, titres de légende et quelques autres méconnus à découvrir. Un sacré défi à la hauteur de son immense talent puisque chacun a été traité selon une esthétique très personnelle et avec un son actuel, privilégiant une approche instrumentale hormis quelques morceaux chantés. Cette riche idée est née auprès de Hugh Coltman, appuyée par deux énormes pointures qui jouent déjà dans le quintet de Thomas depuis dix ans (avec deux albums enregistrés), le batteur tout terrain Raphaël Chassin (de Salif Keita à Johnny Halliday…) et l’excellentissime bassiste Marcello Giuliani (Truffaz quartet). Mais aussi notre beauté lyonnaise la grande Célia Kameni en nouvelle Janis Joplin, et pour deux titres l’orgue bien reconnaissable de Camille Bazbaz. Au final, le meilleur disque de blues-rock de l’année. (voir la chronique originale)

 

Bien sûr, nombreux disques sélectionnés et chroniqués tout au long de cette année dans ces colonnes mériteraient tout autant de figurer dans cette liste personnelle et forcément subjective. Alors au chausse-pied on trouvera une place bien méritée pour « Lucia » du Trio Zéphyr, « Danzas » du Cuareim Quartet de Guillaume Latil avec en feat. Natasha Rogers, « The Jazz Soulmates » d’Abigoba ou encore « Alteration » de Robin Mc Kelle, et le merveilleux live remastérisé des « Couleurs d’ici » de Marc Berthoumieux. Ne vous limitez pas dans les CD pour vous ou pour offrir en cadeaux à vos proches, sachant que nos artistes ne peuvent toujours pas se produire en concert…

 Et joyeux Noël à tous ! Avec de la bonne musique évidemment.

Ont collaboré à cette chronique :

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