chronique de CD

CD : Le piano dans tous ses états …

Chronique CD

Le piano dans tous ses états…

Petit panorama particulièrement éclectique  des sorties pianistiques de ce printemps, entre la puissance ébouriffante d’Isfar Sarabski, l’africanité voyageuse d’Omar Sosa, la classe académique de Manuel Rocheman et l’originalité expérimentale de Nicolas Cante. Seul point commun partagé par ces différents maîtres du clavier, une incontestable virtuosité où chacun peut trouver piano à son « pied ».

 

ISFAR SARABSKI « Planet » (Warner Music)

Une famille de musiciens prodiges, une immense collection de vinyles à la maison, puis une formation à l’Académie de Musique de Bakou (et non à bas coût…), le pianiste azerbaïdjanais Isfar Sarabski a eu très tôt toutes les clés pour faire de la musique son ADN et devenir dès l’adolescence une attraction remarquable et vite remarquée. Il n’avait d’ailleurs même pas vingt ans en 2008 quand son interprétation phénoménale des compos de Bill Evans a sidéré le jury du concours de piano du Montreux Jazz Festival, et notamment un certain Quincy Jones qui, depuis, ne tarit pas d’éloges sur ce jeune surdoué qui rejoindra alors la Mecque des pointures, à savoir le Berklee College of Music de Boston. Ouvert ici à de nouveaux horizons, cet arrière-petit-fils du chanteur d’opéra Huseyngulu Sarabski –un pionnier et une star dans le monde arabe- ne connaît désormais aucune frontière quand il s’agit de créer des ponts entre jazz et musique classique, folk et electro, Orient et Occident.

Et tout cela se traduit bien au travers de ce jazz album « Planet » qui sortira le 30 avril, alors qu’un autre plus electro est déjà programmé dans la foulée pour la fin d’année. Très solidement entouré par le bassiste-contrebassiste Alan Hampton (Robert Glasper, Gretchen Parlato, Meshell Ndegeocello..) et le batteur culte Mark Guiliana (Avishai Cohen, Jason Linder et Donny Mc Caslin, la dernière équipe de David Bowie pour le testamentaire Black Star…), le pianiste s’appuie fort heureusement sur la maîtrise parfaite de son instrument pour canaliser son inspiration débridée, ses compos richement nourries bénéficiant de bout en bout d’un son exceptionnel. Qu’il s’agisse de jazz-rock symphonique comme le Déjà vu d’intro ou sur Novruz plus loin (avec le Baku Strings Quartet) où Guiliana déploie avec souplesse et vélocité sa phénoménale puissance, ou de légères accalmies avant de folles envolées comme sur Limping Stranger avec un piano qui semble être dans notre salon, le trio de marathoniens offre des tempi frénétiques même et surtout dans des grilles complexes comme cette fougueuse version du « Lac des Cygnes » de Tchaïkovsky (Swan Lake) qui nous rappelle quelque part le jeu prodigieux d’un Livio Minafra.

Mais ce qui transparaît bien souvent notamment via les cordes au fil de cet album densément habité, c’est une certaine nostalgie dans des thèmes dignes des grandes B-O du cinéma des années 70, comme ces violons romantiques du Main Strings Ensemble sur Prelude ou encore sur The Edge où le thème du târ (joué comme sur Novruz par Shahriyar Imanov) prend des couleurs gitano-siciliennes, avec des chorus aussi plaintifs qu’étourdissants. Si le titre éponyme Planet (avec son thème fort et accrocheur qui donne l’impression qu’on le connaît déjà)  est décliné par deux fois, d’abord dans un long piano solo de sept minutes au romantisme lunaire, puis en clôture en version orchestrale, c’est peut-être au travers  de G-Man que se condense le mieux tout l’art d’Isfar Sarabski de mixer ses diverses influences, avec d’abord son démarrage classique, puis sa rythmique appuyée plutôt rock avant que piano et contrebasse installent un jazz de gros calibre. Perso, j’ai aussi un certain penchant pour Transit qui entame puissamment avant de se faire plus lounge avec un beat qui groove à souhait entre basse feutrée et batterie recta. Bref, il y a de quoi s’abreuver jusqu’à plus soif dans cet impressionnant opus.

 

OMAR SOSA « An East African Journey » (MDC / PIAS)

Toujours aussi prolifique, le pianiste cubain Omar Sosa qui a déjà publié une trentaine d’albums (dont l’inégalable « Alma » en 2012 avec Paolo Fresu, tout deux vus à l’Auditorium de Lyon en décembre 2016 en compagnie de Trilok Gurtu, ndlr) est un grand voyageur dont le world-jazz, teinté de musique classique occidentale, sert de langage universel et n’a pas son pareil pour mêler santeria et yoruba cubains aux musiques arabo-afro de ses origines.

En 2009, sous l’égide de l’Alliance Française, il a effectué un vaste pèlerinage en Afrique de l’Est, parcourant sept pays en trio avec le chanteur sénégalais Mola Sylla et le bassiste mozambicain Childo Tomas, collaborant sur place avec huit autres artistes. A chaque étape, ils se sont confrontés avec ces musiciens du cru, porteurs des traditions ancestrales et utilisant une large palette d’instruments traditionnels. Un studio mobile a permis d’enregistrer à la volée toutes ces jams et il aura fallu une bonne dizaine d’années pour que ce projet de restitution par un disque aboutisse à Paris sous la férule du producteur et batteur-percussionniste Steve Argülles et du contrebassiste-claviériste-harpiste Christophe Minck qui ont arrangé ces prises « de terrain » avec de subtils ajouts. Ainsi sortira ce 19 mars « An East African Journey », voyage sonore compilant les sessions faites à Madagascar avec Rajery, au Kenya avec Olith Ratego, au Soudan avec Dafaalla Elhag Ali, en Ethiopie avec Seleshe Damessae, au Burundi avec Steven Sogo, en Zambie avec Abel Ntalasha, et sur l’île Maurice avec Menwar.

Si j’avoue que la toute première écoute ne pas accroché plus que ça, il a fallu y revenir plusieurs fois avant d’y trouver les clés de sa séduction, tant il est au final riche de matières en révélant toute sa pertinente cohérence. Sur ces treize titres, les quatre d’origine malgache sont particulièrement séduisants, du groove solaire et de la plénitude dégagée par Tsiaro Tsara en ouverture, aux chorus de cordes trad’ d’ Eretseretse avec son intro qui me fait penser à la « claque »  d’un Stanley Clarke, en passant par les chœurs afro-caribéens de Veloma E ou le gros travail rythmique drôlement déstructuré de Sabo avec une voix ahanée et, curieusement, ce son de violon qui lorgne vers la musique trad’ irlandaise. On aime aussi particulièrement le thème soudanais très chantant d’ Elrababa qui monte telle une plume dans les airs ou encore le chant étonnant de l’éthiopien Tizeta, presque japonisant avec son aspect martial et où la kora fait penser au koto, tandis que le piano très aérien développe ses petites touches impressionnistes. Au son, ce morceau fait quelque part penser à la chanson « Dans la Baie d’Along » de Pierre Vassiliu (lui aussi fut très porté sur la musique africaine, notamment celle de la Casamance). Même côté « asiatique » dans les voix  du choeur féminin sur Meinfajria, tandis que le titre zambien 11 Shibinda, avec son superbe piano jazzy et sa rythmique très dansante se rapproche vraiment des sonorités cubaines. Si c’est assez flagrant tout du long de cet album, c’est sans doute au travers du burundais Kwa Nyogokuru Revisited que l’on ressent le mieux tout le sens du rythme dont bénéficie Omar Sosa, nous rappelant d’ailleurs que le grand pianiste diplômé de l’ENM de Cuba y a initialement étudié les percussions. Une lumineuse évidence qui transparaît plus que jamais avec ce nouvel opus.

MANUEL ROCHEMAN « Magic Lights » (Bonsaï Music / Idol / Socadisc)

Avec son pedigree de haute tenue, l’ex-élève et filleul de Martial Solal dont il a hérité du sens de l’harmonie a, depuis son premier trio en 1983, su imposer à la fois sa virtuosité et son raffinement. Une technique où l’on reconnaît aussi l’influence d’Oscar Peterson, « l’art méticuleux des notes bien pensées et destinées à être superlativement jouées » selon les mots du Président de l’Académie du Jazz et fondateur de Jazzman,François Lacharme. Pianiste honoré et sideman très couru, Manuel Rocheman a pour sa part déjà signé quelque treize albums en leader et ce nouveau « Magic Light » qui paraît le 12 mars amorce un virage inédit puisque c’est la première fois qu’il invite un souffleur à ses côtés. En l’occurrence le saxophoniste Rick Margitza, plutôt discret comparé à tous ceux qui comme lui ont joué avec Miles Davis à la fin des années 80 (à Montreux notamment). Installé à Paris depuis 2003, l’Américain qui a œuvré chez Blue Note et côtoyé Eddie Gomez, Mc Coy Tiner ou Chick Coréa, a chez nous travaillé depuis avec Jean-Michel Pilc, Franck Amsallem, Martial Solal et les frères Moutin au sein d leur Réunion 5tet. Autant dire une grosse pointure comme le sont aussi les fidèles complice s de Rocheman depuis une quinzaine d’années, le bassiste Mathias Allamane et le batteur Matthieu Chazarenc.

Comme cela arrive parfois, la présence d’un tel invité est tellement prégnante qu’on pourrait à l’écoute de ce disque se demander qui est le leader, s’il s’agit de celui d’un pianiste ou celui d’un saxophoniste. Mais foin des hiérarchies, le quartet est suffisamment en totale osmose pour faire chanter les notes à l’unisson, portées par un fort élan mélodique et une fluidité aérienne. Dix titres élégants, joués bien évidemment avec une formidable virtuosité, qui raviront les adeptes d’un jazz méthodique et plutôt académique, mais qui pourront donner un sentiment de trop d’uniformité et un manque de folie transversale à ceux qui préfèrent se faire un peu bousculer et qui privilégient les productions plus bigarrées comme par exemple celles évoquées précédemment dans cette chronique.

NICOLAS CANTE « Improvisium 2.1 » (Kantatik Music)

Pour ce qui est de se faire bousculer, de sortir des sentiers battus, ou d’avoir la curiosité de l’inédit, voilà un ovni qui offre de quoi ouvrir ses oreilles en laissant de côté tous nos cadres habituels et rassurants (nos « zones de confort »  pour reprendre l’insupportable expression à la mode…). Il est plus que rare que l’on parle ici d’électro-acoustique et ce nouvel opus de l’Aixois Nicolas Cante nous en offre pour une fois l’occasion. Compositeur, pianiste et producteur, diplômé du conservatoire d’Aix-en-Provence et titulaire d’un DE en musiques actuelles amplifiées, ce drôle d’oiseau inclassable a travaillé sur tous les types de claviers et dans de nombreux domaines artistiques, rendant ses créations, pourtant toujours très expérimentales, bien plus accessibles que beaucoup de musiques dites contemporaines.

Après un premier opus en 2009 « Mekanik Kantatik » (un titre assez magmaïen…), il crée « Improvisium 1.1 » en 2011 sur son propre label, sorte de voyage initiatique parsemé de visions et d’impros sonores éphémères. Un projet éminemment personnel autour du piano acoustique assisté par ordinateur, dont voici aujourd’hui l’acte 2, enregistré à la Maison des Arts de Cabriès et mixé à Marseille. « Un mélange du mécanique, du numérique et de l’humain, dans lequel on ne sait plus qui contrôle qui, et dans lequel on ne sait plus qui crée quoi » nous explique ce zébulon de la scène française. Car de son piano acoustique traité et maltraité  en temps réel naît sa propre théorie expérimentale des cordes. En jouant avec l’écriture aléatoire et les harmonies parallèles, Nicolas Cante fait entrer en collision jazz, noise et musique electro dans une alternance de constructions et déconstructions sonores. Tour à tour au fil de ces dix plages surprenantes, on navigue entre les répétitions sérielles d’un Steve Reich, le piano préparé d’un John Cage, le minimalisme contemplatif d’un Ryuchi Sakamoto ou d’un Morton Feldman, les ambiances electro d’un Aphex Twin, voire parfois l’onirisme des B.O d’un Yann Tiersen. Novateur et osé sans jamais pour autant être déroutant voire rebutant, Nicolas Cante s’impose avec conviction dans une niche où les postulants français à ce genre d’exercice sont assez rares. Une exception qui à elle seule mérite d’être soulignée, d’autant qu’en live l’étonnant garçon révèle en plus un vrai talent de show-man.

 

Ont collaboré à cette chronique :

X