chronique de CD

CD : Petite cuvée de printemps 2020 – acte 3

Signés Manfred…

Le légendaire patron du non moins prestigieux label ECM, réputé pour l’esthétisme particulier de ses productions toujours exigeantes et haut de gamme, est aux manettes des trois parutions -parmi d’autres- ci-devant sélectionnées. On avait pressenti un printemps riche et passionnant, voilà encore une belle démonstration que la création musicale saura surmonter la morosité ambiante.

 

AVISHAI COHEN – Big Vicious (ECM)

Pour éviter la confusion habituelle, précisons d’abord  que nous parlons ici d’Avishaï Cohen le trompettiste, reconnaissable par son look de viking embagué, et non de son homonyme et compatriote contrebassiste. Rentré à Tel-Aviv il y a six ans après une longue résidence aux Etats-Unis (il est d’ailleurs issu de la célèbre Berklee School of Music de Boston), le trompettiste donc a retrouvé son vieux pote de lycée le guitariste Uzi Ramirez et ses amis de Jérusalem Aviv Cohen (batterie) et Yonatan Albalak (basse) avec l’envie de repartir de zéro en créant un groupe local exubérant baptisé Big Vicious (et album éponyme) auquel s’adjoint un second batteur spécialiste des samples Ziv Ravitz, membre de son précédent quartet et que l’on a déjà vu aussi derrière Yaron Herman. Si tous viennent du jazz, l’idée est de concevoir un répertoire original qui s’en émancipe, en écrivant des compos en forme de cocktail détonant où les texture sonores se nourrissent à la fois de l’electro –avec notamment des séquences très ambient- du trip-hop, des musiques psychédéliques, tout en y incluant des rythmiques venant de la pop et du rock. Un mix inédit pour le trompettiste qui pour la première fois travaille en collectif avec des échanges concertés sous la houlette du producteur Rejoicer. Mais bien sûr, c’est l’emblématique patron d’ECM Manfred Eicher, avec son ressenti avisé et sa vision toujours pertinente, qui sera le directeur artistique lors de l’enregistrement final aux incontournables studios de la Buissonne dans le sud de la France, bouclant le tout en trois jours dans des dispositions propres au jazz et dans la tradition de la musique improvisée. Pour son contenu, « this time is different » comme le dit d’ailleurs l’un des titres de ce quatrième album d’Avishaï Cohen pour ECM dont la volonté est de faire tenir à sa trompette le rôle d’un chanteur, aussi bien pour ses compos originales que pour les deux reprises décomplexées et stupéfiantes ici proposées, l’inoubliable Teardrop  issu du « Mezzanine » de Massive Attack et l’inattendue Sonate au clair de Lune de Beethoven !. Et le résultat est aussi bluffant qu’addictif.

Un mix magique et prenant

Après The Opening une intro de piano (sans pianiste ?!) au très beau thème d’élégance toute classique et où la trompette rappelle Ibrahim Maalouf, c’est très clairement à Truffaz que l’on pense sur Honey Fountain –mais alors du Truffaz avec guitare- foncièrement marqué trip-hop avec un beau travail de son, comme sur Hidden Chamber et son vaste champ onirique que booste une batterie puissante et où, sur la fin, s’insèrent des voix préenregistrées et trafiquées tel que le faisait Art of Noise. Comme tout au long de l’album, on adore le super son de la guitare tout en delay et distorsions émanant des pédales d’effet, offrant des riffs puissants notamment sur le très rock Hidden Chamber où la trompette offre ses chorus en écho, radicalement différent de la Moonlight sonata qui suit, cette sonate pour piano n°14 de Beethoven ici sans piano mais substitué par la trompette où l’on imagine une sorte de Maurice André sous ecstasy… Etrange effet mais très probant, avant la dérive nettement psychédélique de Fractals avec ses envolées dignes de Gong. Mais le clou du spectacle réside assurément dans la reprise de Massive Attack, ce Teardrop intemporel qui a toujours eu l’art de nous mettre les poils en l’air dès les premières tourneries de guitare et qui, dans cette version non moins scotchante se fixe en nous pour nous entêter dès lors toute la journée (NdlR : comme nous ne pourrons malheureusement pas voir comme prévu le concert de Massive Attack le 2 juin à Vienne, voilà le lien pour entendre cette magnifique et obsédante  reprise par Big Vicious : https://youtu.be/8CvpzZupRK8). Même clarté de guitare encore sur The Thinks you tell Me, douce ballade pop avant les plus groovy This time is different où le trompettiste montre sa filiation avec Miles Davis, puis The Cow & the Calf qu’on aime particulièrement, avant Intent en  final qui nous ramène à la zénitude avec son tempo comme au ralenti, sur fond de nature où gazouillent les petits oiseaux et où la plénitude sonore apportée par la trompette évoque une fois encore l’univers habituel d’Erik Truffaz.

 

CARLA BLEY « Life goes on » (ECM)

Elle a fêté ses quatre vingt quatre ans en début de cette semaine, ce qui en fait sans nul doute la doyenne des jazzwomen de la planète toujours en activité. Nous avions eu la chance de la voir encore en scène lors du Rhino 2015 avec son trio légendaire, escortée de ses deux hommes, les fidèles Andy Sheppard (sax) et Steve Swallow (basse) son compagnon depuis trente ans mais qui joue avec elle depuis un demi-siècle. A l’heure où bon nombre de personnes de sa génération se doivent d’être sagement confinées, Carla Bley poursuit sa longue route artistique, renaissant encore après quelques soucis au travers d’un nouvel album justement intitulé « Life goes on », la vie continue, son vingtième album studio depuis le début des seventies. Prolifique et inclassable, la musicienne californienne reste un personnage fantaisiste à l’œuvre singulière qui toujours manifeste son indépendance, esthète partagée entre hiératisme flamboyant et comédie à l’humour sardonique. Figure du post-bop passée par le free-jazz, longtemps célèbre pour son mémorable Band, elle en a fait depuis vingt-cinq ans une sorte de réduction intimiste avec son trio, espèce de triolet trioliste, triptyque ne faisant qu’un pour des conversations intimes dans une ambiance chambriste où selon ses propres dires ils « respirent ensemble » dans une intelligence complice, entre classe et facétie, allant cependant toujours vers la beauté sonore. Nonchalante voire flegmatique, Carla Bley qui s’est très longtemps affirmée plutôt comme une compositrice, revêt plus affirmativement ses habits de pianiste depuis les années 90 sans jamais vouloir s’inscrire dans la virtuosité, ne cherchant ni l’éclat ni une quelconque prouesse spectaculaire. Plus un jeu d’humeur(s), fait d’accords francs et de lignes elliptiques, avec un phrasé évoquant souvent Monk ou Satie et traduisant des réminiscences classiques à chercher chez Kurt Weill ou Nino Rota.

Velours du sax et basse boisée

Alors pour ce nouvel album chez ECM, label où elle signe depuis 2013, c’est bien encore la solidité et le panache de ses deux acolytes qui, disons-le, apportent l’attrait prépondérant de ce nouvel opus enregistré à Lugano l’an dernier sous la direction artistique de Manfred Eicher, après trois ans d’élaboration et un travail continu d’affinement au gré des concerts, avant de graver définitivement ces trois pièces, trois suites déclinées en quatre ou trois actes. On l’a dit, le piano reste ici d’une sobriété toute monkienne, mais quel bonheur toujours renouvelé d’entendre le fidèle sax anglais Andy Sheppard –un amoureux de Coltrane- apporter tout son lyrisme et son sens inné de la mélodie, avec ce son si chaleureux et son emblématique velours apposé sur chaque thème. Quant à Steve Swallow, grand maître de la précision sur sa cinq cordes, il fait toujours autant preuve de la même éloquence dans sa sonorité acoustique chaleureusement boisée. La première pièce éponyme Life goes on déclinée en quatre actes commence par une sorte de blues stoïque avant que les deux suivants trouvent un peu plus de vivacité apportée d’abord par le sax enjoué puis par le piano, faisant glisser la mélancolie première vers un peu plus d’optimisme comme dans le quatrième acte, le plus long. La seconde pièce Beautiful Telephones a paraît-il été inspirée par les premières remarques de Trump entrant dans le bureau ovale de la Maison Blanche…. Mais où va –t-elle chercher tout ça ? Une inspiration étonnante qui permet en fait à la compositrice de traduire son tempérament sarcastique par des thèmes musicaux où se succèdent des humeurs changeantes telles qu’on peut effectivement les connaître chez l’imprévisible président américain… Quant à la troisième pièce Copycat déclinée en trois actes devenant « copycut », elle apparaît comme une sorte de cadavre exquis instrumental, avec le même côté surréaliste qu’en exercice d’écriture, ce qui n’empêche pas le premier acte « After you » d’être sans doute parmi les plus mélodieux de l’opus, le bien nommé « Follow the leader » suivant posant le piano comme arbitre au centre du dialogue sax-basse, l’acte final étant le plus swinguant par son allant guilleret où, encore une fois, le sax lyrique et chantant tire assurément à lui la couverture.

 

BENJAMIN MOUSSAY « Promontoire » (ECM)

« Vibration sensuelle de la corde qui illumine le silence. Danse solitaire sur le flux du rythme intérieur. Ecritures prétextes infiniment remaniées au gré de l’instant. Temps étiré, liberté, espace, plaisir, éphémère suspendu…En piano solo, je connais le point de départ et la destination. Le mystère réside dans l’étonnant voyage…». Quand un compositeur sait si bien trouver les mots pour décrire sa musique, autant le citer in extenso. On avait laissé le pianiste Benjamin Moussay au Périscope il y a deux ans, lors du Rhino 2018, après l’un de ces moments rares et inoubliables qu’avait constitué son duo extra-terrestre avec la chanteuse Claudia Solal, parenthèse enchantée  d’une saisissante magie à nul autre pareil. Revoilà donc de bonnes nouvelles de cet incontournable jazzman et improvisateur inspiré qui a rôdé sa technique au fil du temps aux côtés des pointus Humair, Ducret, Ferris, Steve Swallow (précédemment cité avec Carla Bley) et bien sûr Louis Sclavis avec lequel il a signé trois albums majeurs chez ECM (le dernier Characters of a Wall avait d’ailleurs été présenté à l’Amphi-Opéra lors de cette même édition du Rhino). Un label qui s’est toujours fait fort de produire bon nombre d’albums de piano solo, et c’est tout naturellement que Benjamin Moussay s’est vu proposer d’enrichir à son tour cette collection. Pianiste connu comme un modeleur d’espaces, au jeu sensuel et imaginatif offrant des giboulées de notes oniriques, il a ainsi composé cet opus très personnel et lyrique, produit et enregistré par l’attentif patron Manfred Eicher aux « traditionnels » et de plus en plus inévitables studios de la Buissonne. Dès l’ouverture avec 127 , on a l’impression que ce thème très mélodique nous est déjà familier, sonnant avec force et plaisir à l’oreille comme un classique, mais aussi comme du classique tant il abolit, comme c’est parfois le cas en piano solo, les frontières entre le noble genre et le jazz. Mais c’est avec le titre éponyme, le bien nommé Promontoire, que l’on entre le plus dans le sujet prédominant de ce disque. Si le promontoire est un cap surélevé qui s’avance sur la mer, le pianiste y prend la hauteur de vue nécessaire pour surplomber le paysage dans un onirisme poétique et rêveur qui dit combien sa musique appelle les images. Comme chez la jeune pianiste polonaise Hania Rani et ses plages sonores intuitives qui m’avait tant séduit l’été dernier avec son « Esja », pareillement organiques et nourries des paysages environnants, Moussay opte pour le contemplatif -mais en moins hypnotique et extatique – ce cheminement mental combinant l’extérieur avec notre for intérieur et où le ressenti mène au ravissement. Horse  qui suit procède de la même veine, toujours sur le même timing (hasard ?) puisque ces trois premiers titres font pareillement 3,27 mn. Là où d’autres s’engouffreraient dans la logorrhée instrumentale au risque d’être tortueux, l’élégant barbu opte très majoritairement pour la légèreté, un jeu fluide et délié qui ne s’embarrasse jamais de constructions pesantes et démonstratives. En témoigne trois très courtes plages livrées comme des virgules : l’une plus véloce Don’t look down, l’autre Sotto Voce plus suspendue, tandis que Chasseur de plumes fait tomber les notes telles des gouttes d’eau avec la légèreté des plumes évoquées. Pour l’Oiseau d’Or, on retrouve la patte classique de l’intro, dans une pièce intemporelle qui suspend le temps. Si l’une des plus longues pièces (un peu plus de 4mn) The Fallen, est la plus cérémonieuse avec pour la première fois une certaine gravité de ton, l’imaginaire et les volutes oniriques reprennent vigueur avec Thème from Nana où l’on verrait tout à fait  des images de Beineix (Diva, 37,2…) pour parfaire ce beau voyage sensoriel que nous offre Benjamin Moussay. Et comme il nous l’a avoué lui-même, c’est bien là où réside tout le mystère, et donc le charme envoûtant du parcours en sa compagnie.

 

N.B : Je ne voudrais pas boucler cette sélection printanière sans y rajouter encore le coup de foudre procuré par l’écoute régulière de « Highlines » le nouvel album de nos petits lyonnais du Foehn Trio chroniqué à part dans l’édition de la semaine dernière (lire ici : https://www.jazz-rhone-alpes.com/cd-highlines-du-foehn-trio/) un petit bijou de « fun brio » plus que recommandé à vos oreilles curieuses.

 

Ont collaboré à cette chronique :

X