chronique de CD

CD : Petite cuvée de printemps 2020

Tout en « O » de l’affiche

Saglio,Tavano, Como… Un trio de bons potos costauds qui nous font les plus beaux des cadeaux. Soit trois artistes français au sommet de l’élégance musicale. Bravissimo !

 

MATTHIEU SAGLIO « El Camino de los Vientos » (ACT)

En vingt ans et presqu’autant d’albums, le violoncelliste Matthieu Saglio a imposé partout son formidable talent qu’il a su développer sur de nombreux créneaux aussi distincts que complémentaires. Du flamenco-jazz avec Jerez-Texas ou José El Piru, des musiques arabo-orientalisantes avec Fathi Ben Yacoub ou le fameux trio NES, en passant par le baroque de Résonance et les ambiances africaines de Diouke. Un éclectisme rare qui donne la mesure de son ouverture d’esprit et sa capacité artistique à concevoir une musique du monde au sens le plus large du terme, avec à chaque fois une touchante élégance dont son fabuleux Cello Solo est sans doute la plus significative des représentations. Fort de ce parcours exceptionnel dont la somme constitue désormais une oeuvre à part entière, il signe aujourd’hui le meilleur des résumés dans cet album qui à lui seul condense avec un brio renversant toutes les expériences précédemment citées. S’il était sorti dès l’automne dernier lorsque j’ai eu le privilège de le découvrir en exclusivité, je l’aurais d’emblée classé comme meilleur album de l’année 2019, avant que ACT (qui avait déjà signé avec succès NES) n’en reporte la sortie au 24 avril prochain. D’où sa chronique aujourd’hui, qui le destine sans nul doute à la même gratification pour 2020, quoi qu’il advienne. Car il y a longtemps qu’un tel album n’avait pas touché au sublime, nous bouleversant d’émotion de bout en bout avec à chaque instant des larmes de bonheur au bord des yeux. Un bijou d’autant plus étincelant que bon nombre de prestigieux musiciens internationaux ont tenu à apporter leur pierre (précieuse) à l’édifice, un casting all star contribuant à la beauté absolue de chacun des titres, aussi bien sur les nouvelles compos que sur certains déjà édités où ils offrent un pertinent habillage supplémentaire.

 C’est le cas avec le grand percussionniste iranien Bijan Chemirani sur L’appel du Muezzin en ouverture, avant la douce caresse nostalgique appliquée sur le Boléro Triste par l’accordéon de Vincent Peirani et la guitare flamenca de Ricardo Estève. Pour Metit, c’est la voix d’Abdoulaye N’ Diaye (Diouke) que l’on retrouve avec bonheur dans cette enivrante complainte africaine sertie des chœurs angéliques des trois petits garçons de Matthieu (Teo, Marco et Gaël) constituant un entêtant refrain. Un envoûtement quasi mystique qui se prolonge aussi bien avec Amanecer, par la trompette vaporeuse de l’inattendu Nils Petter Molvaer et le travail démultiplié de Steve Shehan (à la fois au piano et aux percussions), qu’avec Atman (« âme » en hindou) une planerie extatique qui suscite le recueillement et où la voix haut perchée de contre-ténor du frère Camille Saglio nous scotche au nirvana. On retrouvera sa voix divine sur le bouleversant El Abrazo composé par Matthieu au décès de leur grand-père dont le thème déchirant nous émeut profondément. Une élégance classique pareillement présente dans Sur le Chemin avec les cordes mêlées du violoncelle et du violon aux sonorités tziganes du prodige Léo Ullman. Le voyage musical sur ce « chemin des vents » multiplie encore les directions sonores, à bord de la Caravelle où l’éminent guitariste Nguyên Lê tient la barre de ce périple étendu à plus de sept minutes et dérivant vers le Boléro de Ravel auquel il rend hommage. Plus rythmé, Tiempo para sonar nous ramène vers l’Espagne où réside Matthieu et où l’on retrouve  Ricardo Estève son fidèle complice de Jerez-Texas, et l’énorme bassiste Carles Benavent (Paco De Lucia, Chick Corea, Miles Davis live à Montreux…), pour un jazz-flamenco énergiquement emmené par la voix gitane d’Isabel Julve. Une petite parenthèse dynamique et joyeuse avant de retourner à l’envoûtement transcendantal qui domine cet album, d’abord avec Las Sirenas où la mystérieuse sirène avance à pas feutrés dans les limbes du violoncelle et des percus de Steve Shehan, puis pour finir, au travers des Cathédrales où le violoncelle, en solo et sans aucun effet, fait monter le son de ses cordes du plus grave au plus aigu, comme partant de la nef en direction des cieux à la façon d’un J.S. Bach auquel on pense forcément. Mieux que jamais avec ce nouveau disque, Matthieu Saglio n’est plus seulement violoncelliste, il est définitivement « violoncéleste ».

LOU TAVANO « Uncertain Weather » (L’Un L’Une)

Quatre ans après le superbe « For You » en sextet, on attendait avec impatience ce nouvel opus que Lou et Alexey nous annonçaient mais qui semblait tarder à paraître. Un flottement d’après ascension qui s’explique par divers soucis aussi bien perso que par des divergences avec le label ACT (ils ont d’ailleurs finalement créé leur propre label L’Un L’Une pour faire paraître ce disque, avec succès puisqu’il caracole déjà en tête des ventes jazz / blues depuis sa sortie). Pour se détacher des pressions et éviter la dépression, les deux tourtereaux fusionnels mais tourmentés ont eu besoin de fuir Paris pour se ressourcer et se retrouver dans un ailleurs inspirant. Une maison de famille délaissée avec un vieux piano à queue dedans, à Greenock en Ecosse, en bord de mer face aux Highlands. Voilà un cadre romantique à souhait, digne d’un film, pour faire le point dans un face à face avec les éléments naturels comme un miroir à leurs propres émotions. Un exil fournissant les bases d’une écriture en immersion, une quête d’absolu où la chanteuse, d’apparence très sure d’elle, dévoile avec une totale sincérité ses doutes permanents. De ce profond combat intérieur est ainsi né en forme de storytelling à vertu quasi thérapeutique, « Uncertain Weather » en ces temps incertains là même où le temps l’est en permanence avec ses humeurs changeantes, ses (o)rages et ses éclaircies. Jamais tout gris ni jamais tout bleu, un flou météorologique à l’image des ressentis de Lou, signifié aussi par le flou artistique de la belle pochette en léger sfumato, très esthétique, comme le sont les photos et les clips réalisés sur place. Face au décor somptueux et intrigant, Lou Tavano et son double à la scène comme à la ville, le pianiste Alexey Asantcheef avec lequel elle compose à quatre mains, ont jeté un regard parallèle sur leurs propres paysages intérieurs. Alors forcément, cet album introspectif est éminemment climatique dans les deux sens du terme, alternant tourments complexes et mélancolie contemplative avec une forte intensité. Bien différent de « For You », rien n’y est évident ou facile à cerner, demandant plusieurs écoutes attentives avant de s’y laisser prendre. Une exigence forte, à l’image de ces deux musiciens dont la maturité et le sérieux contrastent avec leur jeunesse jamais insouciante. Hors du temps et des codes préétablis, avec une audace remarquable, ils ont su tracer un jazz moderne nourri comme jamais de toutes leurs influences, du classique (de Bach à Chopin) à la pop (on pense parfois à Kate Bush)  en passant par la folk et le blues. Pas de cuivres cette fois, mais on y retrouve la rythmique du sextet avec un subtil travail  de drumming percussif signé Ariel Tessier et le fidèle métronome Alexandre Perrot à la basse acoustique. Très chantés, les titres se parent des chœurs d’Eric Perez et de Pierre Tereygeol pour orner le timbre si unique de Lou avec sa voix toujours aussi grave et sensuelle. Mais surtout, « Uncertain Weather » révèle, s’il en était encore besoin, le talent majeur du jeune violoncelliste qui monte, Guillaume Latil, pièce maîtresse de leur nouveau dispositif instrumental et qui rayonne sur la majorité des morceaux, notamment dans un merveilleux mariage des cordes avec le piano d’Alexey. Comme sur le titre éponyme et surtout sur J’attends, l’un des seuls textes en français avec Le Fil de la Vie, tous deux magnifiques et pour lesquels on a un coup de cœur tout particulier. Là où Lou met des mots sur ses maux, plus facilement saisissables que sur les titres en anglais. Mais pas besoin d’être un féru anglophone pour comprendre le message final, débouchant sur une note d’espoir : Is it a rainbow that I see ?... Il semblerait que oui, cet album nous assurant qu’après les doutes traversés, l’avenir apparaît bien radieux pour ces jeunes artistes brillants et si méritants.

JEAN-PIERRE COMO « My Little Italy » (Bonsaï Music / L’Autre Distribution)

Dans le très beau « Express Europa » paru en 2015, deux voix de crooner nous avait emballés, celle du désormais incontournable dandy british Hugh Coltman, et celle d’un jeune Napolitain qui nous était encore inconnu, Walter Ricci. C’est à ce dernier que Jean-Pierre Como a  de nouveau fait appel, racines obligent, pour « My Little Italy » qui vient de paraître. Un titre qui pourrait nous évoquer un univers scorcèsien avec De Niro dans la violence des bas-fonds new-yorkais, s’il ne s’agissait de tout le contraire ! C’est ici à une vision amoureuse de la belle péninsule que nous convie le grand pianiste au romantisme latin, en évoquant plutôt l’imaginaire mythique de la dolce vita sur la Riviera, comme l’enivrant parfum des épices méditerranéennes. Une véritable ode à la douceur développée au travers de onze plages – essentiellement des compos et quelques reprises- comme autant de mélopées solaires baignées de lumière apaisante. Nombre de ces morceaux ont été façonnés en duo avec le délicat Ricci, véritable alter ego vocal de Jean-Pierre pour cet album très chanté (on n’y compte que deux instrumentaux) et qui bénéficie d’un casting haut de gamme avec tous les chers complices du pianiste. Ricci donc, Rémi Vignolo et Felipe Cabrera pour les contrebasses, Dédé Ceccarelli à la batterie (autant de consonances qui n’évoquent pas la mer baltique !..) auxquels il faut ajouter les percussions du maître Minino Garay, l’accordéon de Christophe Lampideccha, et sur deux titres la présence de l’inévitable guitariste sixunien Louis Winsberg. Dès l’intro avec Nun E Peccato, le charme sensuel du jeune crooner agit d’emblée, suavité distillée en continu jusqu’à la clôture avec Malinconia. Entre temps, le voyage aura connu de bien belles étapes toutes plus séduisantes les unes que les autres. Mania emprunte au Brésil avec sa rythmique latino croisant piano fluide et fines baguettes pour faire pétiller la gaité, quand Guarda Che Luna fait chanter le Steinway dans la sensualité caliente d’une rumba. Avec Inside My Head, où Vignolo développe un beau chorus de contrebasse, le piano se fait plus classique, tandis que la voix en anglais  et superbement timbrée de Ricci lorgne vers le meilleur des comédies musicales américaines. Cette voix si cristalline sur la très accrocheuse ballade Quando (reprise à l’illustre Pino Daniele) nous berce avec plus de gravité et de profondeur sur l’intimiste Doje Stelle chanté en napolitain. Seul morceau plus porté sur le groove, Stanza 103 laisse les clés à Winsberg pour un chorus de guitare dont le son nous rappelle les génériques seventies. Vient alors Dolce Tango, où l’accordéon de Christophe Lampidecchia – non sans nous rappeler l’univers sonore d’un Daniel Mille- sert un beau dialogue avec le piano, soutenu par cette rythmique toujours feutrée et subtile, aussi discrète qu’elle est efficace. Elle sera nettement plus enjouée pour entraîner Chorino Amalfitano vers un swing racé, sous les doigts tricoteurs de Vignolo et ceux de Como étourdissant de maestria. Seule incongruité dans ce registre jusqu’ici unitaire, These Four Walls écrit par Hugh Coltman et chanté en anglais par Ricci, semble un peu hors-sujet tant il est radicalement pop d’outre-Manche, même si l’on sait combien nombre de chanteurs italiens de variété ou de jazz affectionnent et usent de ce registre [NdlR : Walter Ricci le fait d’ailleurs très bien sur son propre album « Stories » paru l’an dernier]. Ce qui n’enlève rien à l’accroche de ce morceau où les moulinets de Winsberg font leur effet. Bref, on l’aura compris, « My Little Italy » est un magnifique album intemporel, rendant un hommage affectif à la culture populaire de ce pays, comme une jolie carte postale de l’Italie rêvée mais sans en tomber dans les clichés. Si son élégance est toute à l’image du jeu de son compositeur, il révélera à ceux qui ne le connaissaient pas encore la classe absolue de Walter Ricci, un beau gosse d’à peine trente ans qui marche allégrement dans les pas de ses deux mentors Frank Sinatra et Tony Bennett, excusez du peu ! Enfin, signalons qu’il n’est nul besoin d’être « rital » de souche pour fondre de plaisir à l’écoute de ce disque très grand public.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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