chronique de CD

CD : Premières têtes de cuvée 2020

Au vu des sorties déjà effectives et celles qui se profilent dans la foulée, la nouvelle année qui débute s’annonce particulièrement riche et prolifique. Première sélection de CD ayant particulièrement retenu mon attention, avant quelques perles gardées pour tout bientôt..

 

Miles Davis « Rubberband » (Warner / Rhino)

Paru en septembre dernier mais reçu le 24 décembre (merci pour le cadeau), il est toujours temps d’annoncer ce « nouvel » album posthume  de Miles Davis… près de trente ans après sa mort. Onze titres dont huit  inédits, enregistrés dans la période 85-86 alors que le maître de la trompette quittait son label historique Columbia pour signer chez Warner en désirant s’orienter vers des sons plus soul-funk et groovy. Plus crossover comme on dit, Miles voulant qu’on puisse enfin danser sur sa musique. Ce qui n’était pas du goût de feu le grand manitou Tommy LiPuma qui retoquât ces bandes, mises au tiroir depuis. Dans la foulée de cette période très créative, Miles se consola alors avec le projet de Tutu (dont on sent parfois ici les premiers effluves) avec le jeunot Marcus Miller et le succès que l’on sait. C’est aujourd’hui sous la houlette de trois producteurs –le guitariste Zane Giles, le bassiste Randy Hall et le batteur Vince Wilburn Jr, neveu de Miles- que paraît enfin ce Rubberband , gros travail de prod’ pour faire sonner cette matière d’époque plus actuel, arrangée par des rajouts instrumentaux et des programmations avec le staff originel, et agrémenté de quatre voix d’aujourd’hui en featuring quand Miles initialement envisageait Chaka Khan et Al Jarreau. C’est la multi-awardisée Ledisi qui chante le Rubberband of Life en ouverture sur un groove entêtant et poisseux sous influence electro-jazz et hip-hop. Là oui, ça pourrait bien être d’aujourd’hui, ce qui est moins le cas sur This is It qui souffre du fameux syndrome « synthés des années 80 », un peu lourds et datés époque Hancock ou Cameo, zébré encore par des riffs de guitare saturée. Même constat plus loin sur Carnival Time. La volonté de Miles de nous faire danser est respectée avec Paradise et ses rythmes latinos enflammés par la voix de Médina Johnson. Classique et classieux à la fois, c’est un slow que propose So Emotional par l’imparable sensualité de la grande Lalah Hathaway (qu’on adore depuis souvent avec Marcus Miller), avant d’être secoué par la rythmique effrénée et le groove martial de Give it Up, où la vélocité de la trompette au son si typiquement reconnaissable préfigure l’ambiance Tutu, comme d’ailleurs sur See I See. Elle devient plus free sur la ligne de basse déroulée dans Maze (en hommage au fameux groupe de funk éponyme). La plus belle surprise réside peut-être dans I Love what we make together, avec le bassiste-producteur Randy Hall au chant, piste la plus dansante où l’on jurerait les yeux fermés entendre le groove et le phrasé de George Benson, tant à la guitare que pour la voix. Un vrai bonheur avant le par trop pesant Echoes in Time où, après une entame planante intéressante, le morceau s’enferre dans le groove synthétique et s’enterre sur plus de dix minutes, avant la reprise en final du thème initial de Rubberband, instrumental et pourtant plus dansant. Tout n’est donc pas forcément génialissime sur cette inespérée galette (avec une superbe pochette colorée de feu par une peinture de Miles) qui bien sûr divise la critique. N’empêche qu’il faudrait être devenu bien pisse-froid pour ne pas frissonner au seul plaisir de réentendre aujourd’hui du Miles Davis qui, daté ou non, nous restera éternel et incontournable.

Robin McKelle « Alterations » (Membran / Sony)

J’avoue avoir zappé les deux derniers albums de la prolifique white diva (neuf en treize ans) parus en 2016 et 2018, et en être resté à la Robin Mc Kelle de 2015 qui au Rhino nous avait présenté avec les fidèles et redoutables Flytones le répertoire de son « Heart of Memphis » très soul-rock. C’est une nouvelle équipe de jeunes pointures qui l’entoure en sextet pour ce dernier opus « Alterations » qui ne propose qu’une compo au milieu de neuf reprises. Mais quelles reprises ! La set liste établie par Robin de façon si personnelle ne peut que tous nous parler, qu’il s’agisse de titres d’hier ou d’aujourd’hui, pas forcément des « standards » d’ailleurs comme trop souvent repris dans le jazz. « J’ai laissé l’écho des artistes qui m’ont émue, qui m’ont changée en envahissant mon âme. Leur souvenir est une force inaltérable. Je souhaite ainsi rendre hommage à ces femmes créatrices, auteures et compositrices, et faire miennes leurs chansons » explique la gourmande et pétaradante chanteuse à la maîtrise vocale toujours exceptionnelle. Qu’elles soient exubérantes comme Dolly Parton ou désespérées comme Lana del Rey, toutes les voix féminines évoquées ici partagent la même force émotionnelle. Un boulevard pour Robin Mc Kelle qui égrène avec jubilation son chapelet de perles maison, en nous rappelant au passage qu’elle est une immense jazz-woman à l’aise sur tous les terrains. On fond d’emblée sur le sublime Back to Black d’Amy Winehouse comme sur le Rolling in the Deep d’Adèle qui suit et s’envole sur les chorus  du guitariste Nir Felder. Après la belle compo Head High un clin d’œil à Body & Soul  appuyé par le sax de Keith Loftis, c’est Don’t Explain de Billie Holiday qui nous cueille par sa mélodie aérienne et feutrée sous les doigts toujours délicats et précis de Richie Goods à la contrebasse, Shedrick Mitchell au piano et l’excellent Charles Haynes que l’on découvre aux drums et qui développe un travail remarquable sur tout l’album. Pour le Born to Die de Lana del Rey, c’est la subtile trompette de Marquis Hill qui est au coeur de cette romance désespérée. Avec encore des reprises très personnelles et originales plus soul-rock de Dolly Parton (Jolene) ou de Janis Joplin (Mercedes Benz), plus intimistes de Joni Mitchell (River) ou de Carole King (You’ve Got a Friend, bonus final en piano-voix) Alterations nous séduit de bout en bout, avec une mention spéciale pour l’étonnante version offerte du No Ordinary Love de Sade, élégamment jazzifiée, où la puissance ascendante de la chanteuse resplendit toute en nuances, comme les chorus de guitare en final qui donnent le frisson. On a hâte d’entendre tout ça en live, notamment le 14 mars prochain au festival Jazz à Montbrison.

Mathias Duplessy & Brothers of strings « The Violins of the World » (Absilone)

D’emblée, entre le nom du groupe et la photo de la pochette on a pensé aux Violons Barbares. Bingo ! puisqu’on y retrouve le Mongole Dandarvaanchig Enkhjargal (dit EPI, c’est plus simple !) l’un de ses trois piliers, joueur de morin-khoor (vielle à tête de cheval) et dont la voix gutturale et diphonique est unique. Mais chez ces Brothers of String, le leader c’est Mathias Duplessy, éminent compositeur et guitariste qui depuis vingt ans mélange les cordes d’instruments ethniques avec une folle créativité et multiplie les musiques pour le cinéma, la télévision ou la pub tout en ayant joué sur une trentaine d’albums ! Ce virtuose imaginatif a lancé son groupe en 2010 en réunissant autour de ses guitares folk et flamenca trois virtuoses du violon trad’, EPI donc au morin-khoor, Guo Gan à l’erhu chinois et Aliocha Regnard aux nyckelharpa et sarangi indien. Après le succès du précédent Crazy Horse (20 millions de vue sur Facebook !) ce troisième album est une pure réussite et nous accompagne avec un grand bonheur. Un périple musical onirique à travers tous les continents, treize plages vivifiantes pour un voyage cosmopolite à la fois dépaysant, euphorisant, drôle, espiègle, et en tout point virtuose. L’élégant Texas Bolero en ouverture offre une mélodie langoureuse et lancinante épicée aux parfums d’Asie avant une reprise déjantée du Bon, la Brute et le Truand de Morricone, comme une chevauchée de western où l’on s’échappe de l’Ouest américain pour les steppes de Mongolie. Composé par Duplessy, Go od morning Guangzhou se pare d’une bienfaisante légèreté avec une guitare folk toute en finesse et rappelle l’ambiance sifflotante de « Don’t worry, be Happy ». Chinese Dumplings de Guo Gan fait montre d’une grande dextérité avec ses rythmes endiablés dignes de la country dans un jazz manouche à la Grapelli mais versé dans la « chinoiserie ». Plus apaisée, la balade néo-folk de Duplessy Paulinda fait resplendir la pureté cristalline des cordes (on y verrait très bien une chanson d’Uptown Lovers par exemple !..).Vient l’une des grandes attractions de l’album avec  l’incroyable reprise de Brothers in Arms  de Mark Knopfler (Dire Straits) chanté de façon crépusculaire façon Cohen où la vielle nous rappelle le world cello d’un Matthieu Saglio et où, au final, le nyckelharpa d’Aliocha n’a rien à envier à une guitare électrique. On reste dans les ambiances asiatiques revisitées d’abord avec Kung Fu, un hommage à Bruce Lee où le montage des cordes marie flamenco et rock symphonique, avant le sublime Japanese in Paris, une mélodieuse valse lente à l’élégance baroque digne du «  In the Mood of Love » de Wong Kar-Wai. On accroche ensuite au refrain prenant de Chiken Del entre country et folk irlandais où la voix d’Epi proche des sonorités d’un didgeridoo impressionne. Pas de doute, ces « vielles canailles » nous emballent énormément. Du plaisir à Duplessy, il n’y a qu’un pas…

Quentin Dujardin – Didier Laloy « Water & Fire » (Agua Music)

Connu par chez nous via l’ensemble baroque Résonance (avec notamment Matthieu Saglio et le contre-ténor Samuel Cattiau) le grand guitariste belge Quentin Dujardin qui est aussi compositeur et producteur dirige depuis vingt ans le label Agua Music spécialisé en musiques acoustiques. Nourrie de nombreux voyages pour s’imprégner des musiques du monde, sa guitare nylon réputée pour son extrême finesse se marie ici pour la première fois avec son compatriote Didier Laloy, considéré comme l’un des meilleurs représentants du renouveau de l’accordéon diatonique en Europe. Après une échappée plus jazz-groove en 2016 pour le magnifique album « Catharsis » avec le pianiste Ivan Paduart, injustement resté confidentiel malgré la solide rythmique tenue par Manu Katché et Richard Bona *, Dujardin qui a travaillé précédemment avec Diederick Wissels et Toots Thielemans revient donc ici à une formule acoustique qui glorifie le triptyque de base de sa musique, à la fois mélodique, harmonique et rythmique. Si Water & Fire fait dialoguer l’eau et le feu, les onze plages poétiques de cet album sont autant de promenades saisonnières et atmosphériques. Ce n’est pas par hasard que certains titres se nomment Avril, Juin, Mai (rappelons que sa B.O primée du film Ma Forêt en 2014 s’intitulait d’ailleurs « Le Silence des Saisons », ndlr) ou encore Storm ou Les Avins sous les Etoiles Une panoplie de sensations, de ressentis et d’ambiances climatiques comme autant de paysages sonores où il déploie en fonction toute la gamme de ses univers guitaristiques, du classique (Baroque) au jazz, du folk trad’ au blues-rock (Austin) en passant par le flamenco et la musique orientale (Water & Fire) avec la complicité d’un Didier Laloy en totale osmose et pareillement multicarte. On est d’ailleurs impressionné par sa maestria à démultiplier les ambiances, fort différentes, au détour d’un break dans un même morceau. Plus free dans le jeu et le son sur Storm par exemple qui nous rappelle le travail d’un Mario Batkovic, où sur la valse-musette de Musette 2.2 qui lorgne vers l’atmosphère d’Amélie Poulain. Cet album riche et densifié par ses morceaux plutôt longs développe dans sa continuité une forme de mélancolie tenace qui pourrait cependant peser aux esprits chagrins ou dépressifs. C’est beau et prégnant, mais peut-être à « consommer » avec modération par les âmes tristes…

*(à noter qu’à l’occasion des 20 ans de son label cette année, Quentin Dujardin va proposer une nouvelle formule trio jazz-groove en tournée, avec Manu Katché à la batterie et l’énorme bassiste belge avec lequel il a l’habitude de travailler, Nicolas Fiszman. On a trop hâte de les voir en live !…)

 

 

 

 

 

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