À vous les studios !… 

2020 restera marquée par un bien curieux paradoxe. Une année à la fois frustrante comme jamais puisque sans concert, mais aussi très enthousiasmante côté studios, avec des musiciens confinés et bouillonnants qui ont débordé de créativité pour nous offrir un grand millésime en matière d’albums (voir mon best-of 2020). Sans vouloir être pessimiste, 2021 (bis repetita ?…) semble à ce jour tout aussi mal barrée pour un retour à la scène, ce qui n’empêche pas la pluie de nouveaux disques de redoubler dès ces premières semaines. Bonne nouvelle optimiste dans la morosité ambiante, le groove et les good vibes n’ont en rien abdiqué, bien au contraire. Preuve en est dans ce premier panorama salvateur.

ROFOROFO JAZZ « Fire Eater » EP (Office Home RDS/ The Pusher)

La peinture colorée qui orne la pochette est très orientalisante mais l’écoute nous transpose plutôt dans le chaudron incandescent  des bas-fonds new-yorkais où s’est tramé dans les 90’s le hip-hop le plus salace. Pourtant loin du Bronx (quoi que…) c’est à Montreuil que s’est concocté cet EP (sortie prévue le 18 février) de cinq titres brûlants, enregistrés en condition live au studio La Pêche. Le combo parisien qui se définit avant tout comme un liveband -après dix ans de « télépathie scénique » entre ses protagonistes- venait de rentrer d’une tournée au Nigéria où il a eu l’insigne honneur d’être invité à la Felabration 2019, festival proposé chaque année à Lagos par la famille de Fela Kuti, une figure mythique qui est présente en filigrane dans toutes les compos du septet.

Pour rappel, Roforofo qui signifie « boueux » en yoruba, est drivé par le guitariste Martin Smith (aka Elvis Martinez) qui a taillé dans l’afrobeat durant quinze ans au sein des Frères Smith. On y retrouve Laurent Dumont aux sax et flûte (qui nous avait mis le feu au Rhino 2016 avec ses No Water Please), Fabien Sautet à la batterie, Gregory Hector à la basse, Benjamin Peyrot des Gachons aux claviers et Gaël Fajeau à la trompette. Mais si l’on croit d’emblée plonger outre-Atlantique, c’est assurément avec la présence imposante au micro du MC de Chicago, Days (aka RacecaR), échappé de Sax Machine et qui a déjà travaillé avec Pharcyde, DJ Atom, C2C ou Guts. Quel flow incroyable de puissance et de précision dans la scansion ! Voilà un représentant exemplaire du hip-hop « old school » comme on l’aima. Car la bande qui affiche un goût prononcé pour les mélanges aventureux et détonants mixe à merveille la liberté du jazz à la puissance de l’afrobeat, l’expressivité intense du hip-hop accentuant encore la radicalité du mix.

La recette fonctionne à plein pour ces avaleurs de feu qui le recrache dès l’intro éponyme avec Fire Eater où la polyrythmie lorgne vers l’afro funk. Le fameux flow tranchant de Days prend des tours et resplendit sur Dump It où cette rythmique emprunte à la soul éthiopienne sur un beat mid tempo avec des cuivres langoureux versant en mode mood jazz,  comme notamment la belle trompette de Gaël entraînée par le piano de Benjamin. Il faut attendre Helelyos pour que le clin d’œil oriental de la pochette se décline dans le refrain de ce titre, extrapolation de celui du chanteur iranien Zia, tandis que cuivres et rythmique martèlent un entêtant afrobeat (pléonasme !). Un duo basse-batterie qui saccade puissamment et de façon incessante  2 Kick 1 suivi des cuivres et du piano sur près de sept minutes implacables.

L’ambiance lancinante et spatiale surchauffe de plus en plus au fil de cet album ascensionnel alors qu’arrive déjà le dernier titre -notre préféré- What We Think We Saw, autre tourbillon enivrant de plus de sept minutes toujours plus psychédéliques, avec ses nappes de synthés et surtout la flûte sous reverb massive de Laurent. A la fois infernal et planant, le flow du MC Days -dans le pur style du spoken word d’un Gil Scott-Heron – se fond dans le groove syncopé que dégage la machine Roforofo ici dans sa pleine puissance de croisière. Et c’est là que les EP sont parfois frustrants dans leur brièveté : émoustillant comme ça, on les trouve forcément  trop courts !

THE RONGETZ FOUNDATION « Velvet Bullet » EP (Brooklyn Butterfly Sound)

Le CNSM de Lyon peut mener loin, parfois jusqu’à New-York. C’est depuis une douzaine d’années le chemin qu’a suivi le trompettiste Stéphane Ronget après y avoir décroché sa médaille d’or (décernée par un certain Didier Lockwood ). Installé à Brooklyn, c’est là que ce compositeur jazz-funk a créé son propre collectif après avoir écumé les sessions avec certains membres de groupes prestigieux (The Jazz Messengers, Eddie Palmieri Orchestra, Charles Mingus Big Band, RH Factor, Zappa…) ou fait chanter avec succès Grégory Porter sur l’un de ses albums. S’il s’était fait connaître dans ses tout débuts avec  le Metropolitan Jazz Affair et son nu-jazz très electro, Stéphane Ronget  a souhaité avec le temps se déparer des machines et autres samples pour privilégier le live avec de « vrais » instruments.

Trois ans après que sa Rongetz Foundation se soit fait remarquée avec l’album « Alphabet City Music Club » – du nom d’un fameux quartier de Brooklyn- voilà qu’il revient avec ce « Velvet Bullet » qui sortira le 19 février sur son propre label  Brooklyn Butterffy Sound. Un nouvel opus assez bref puisqu’il s’agit là encore d’un EP cinq titres, enregistré dans un studio du sud de Manhattan. Rien d’électrique donc dans ces compos reposant sur une paire basse acoustique-batterie (Alexander Claffy et Jonathan Barber), un sax ténor (Tivon Pennicot) et un percussionniste (Keita Oggawa). Un socle auquel le compositeur a souhaité adjoindre une flûte (Carlos Jimenez) et un vibraphone (Simon Moullier) deux feats très prégnants sur tout le disque. Venant de la soul sud-américaine, Jimenez donne résolument une touche aérienne et virevoltante au groove, tandis que Moullier -recommandé en personne par Herbie Hancock- apporte avec la sonorité profonde de son vibraphone une dimension astrale, bien dans l’esprit des productions seventies. Un effet tout à fait flagrant sur Optophobia, le second titre, plus apaisé que Sun Strike en intro où tous les souffleurs (sax, flûte et trompette) sont à l’honneur pour venir se greffer sur le jungle beat effréné de la batterie. Un drumming toujours très soutenu sur le titre éponyme Velvet Bullet où les deux invités, flûtiste et vibraphoniste mènent tour à tour la danse. Plus free jazz avec son sax débridé, Whirling Dervish fait cette fois la part belle à la contrebasse dont le son très boisé claque dans un long chorus, comme on l’entendra encore sur Baroque Buffoon qui clôt ce LP de facture assez classique, sur un créneau déjà très pourvu en propositions. On pourra lui reprocher d’évoluer un peu toujours dans la même veine, l’incontestable virtuosité du collectif ne suffisant pas toujours à pallier un certain manque d’originalité voire d’émotion forte.

JOÂO SELVA « Navegar » (Underdog Records / Bigwax)

On pensait garder ça pour plus tard puisqu’il ne sortira que le 2 avril prochain, mais pendant que l’on parle de Lyon et de groove, je ne résiste pas à évoquer un nouveau coup de cœur (*) avec ce second album du nomade Joao Selva (alias Jonathan da Silva) qui mixe son tropicalisme brésilien aux sonorités créoles, jazz-funk ou carrément disco, pour le faire naviguer sur les eaux de l’Atlantique noir.

Influencé par son père – un pasteur d’Ipanema très mélomane branché- il a grandi à Rio sous le regard bienveillant de Wanda Sa, une icône de la bossa, avant de débuter sa carrière artistique qui l’amènera plus tard  à Lyon. C’est au hasard d’une jam à la Croix-Rousse qu’il a fait il y a cinq ans connaissance avec l’homme de l’ombre le plus actif du groove  lyonnais, l’incontournable Patchworks– alias Bruno Hovart-  prolifique bassiste mais jouant de tous les instruments (il tient ici guitare, piano, accordéon batterie et percussions !..) et comme on le constate de plus en plus souvent, producteur avisé en la matière. La collaboration est fructueuse depuis le single Vida Maravilha (campagne pub Citroën) puis l’album « Natureza » qui plongeait dans le tropicalisme seventies. Aujourd’hui le carioca des Pentes, toujours adepte d’une musique exubérante et colorée vintage, continue de faire dialoguer les rythmiques brésiliennes avec la great black music, qu’elle soit jazz, funk ou disco, mais son voyage musical ensoleillé parcourt aussi la Caraïbe du Cap Vert à l’Angola, mettant en lumières les liens qui unissent ces anciennes colonies portugaises marquées par les rythmes du forro ou du semba.

Où l’on constate que Lyon se fait de plus en plus ville de « confluences » puisque les musiques  migrantes de ce côté-ci de la planète y prennent aisément racines, de Vaudou Game à The Bongo Hop, de Sir Jean à David Walters (produits aussi par Patchworks) entre tant d’autres.

Si l’on retrouve dans le fond de ce « Navegar » les mêmes messages de paix, de résilience et de tolérance, les mêmes odes à l’espoir que celles de son merveilleux compatriote Lucas Santtana (découvert au Rhino 2020), qui proposent face à la dureté du régime de Bolsonaro le même engagement par la douceur, Joao Selva sort clairement des balades caliente de la bossa, la main de Patchworks qui cosigne les compos les emmenant vers le groove le plus revigorant. Et incessant ! Car si les mélodies sont simples, elles restent toutes terriblement accrocheuses, du groove enjoué par la flûte tenue (comme sax et trombone) par Boris Pokora (L’Oeuf Big Band) de Navegar qui mixe Brésil et afro, au beat de ouf de Cadé Vocé où tombe de façon métronomique une grosse basse avec des saccades de cuivres en mode haché-menu. La voix très sexy du chanteur colle à merveille à cette véritable dance machine qui sonne résolument vintage avec ses petites touches de synthés très eighties, ou très jazz-funk seventies dans les chorus du piano électrique, comme sur Meu Mano qui invite au chant Flavia Coelho, titre où les cuivres sonnent comme du Macéo Parker. Imparable, comme le refrain sur Camara aux relents capverdiens, avec accordéon et trompette bouchée tandis que nos  voix lyonnaises Cindy Pooch et Hawa assurent les choeurs. On craque encore avec un gros kif pour Meu Mundo à la fois sensuel et ultra funky, où la voix de Joao se place quelque part entre un disco boy enjôleur à la Pino D’Angio et -sans doute par la résonance de la langue- Pedro Abrunosa le funker portugais des années 90 (l’excellent album Tempo, ndlr).  Devagar n’échappe pas à ce coup d’oeil dans le rétro tant par son drumming que par le son des synthés et l’écho sur les vocaux, l’intro basse-batterie flirtant quasiment avec le beat disco d’Alexandrie Alexandra  (tellement utilisé par ailleurs)… Une musique qui reste légère et virevoltante, imparablement accrocheuse avec son groove tranché comme encore sur Tudo Vai Dar . Seul le tout dernier titre (sur huit) Se Você quitte cette autoroute du groove, proposant un pur trip bien différent même s’il lorgne lui aussi clairement vers le passé. Une planerie hindoue-hippie entre tablas et cordes symphoniques, très réussie là encore, et qui nous apaisera après tant de frénésie « dansément » jubilatoire.

(*) J’en profite pour rappeler mon énorme coup de cœur pour la bombe à venir dans la foulée (sortie prévue le 26 février) l’excellentissime et bien nommé « Hymne à la Vie » nouvel album du gône d’origine camerounaise Pat Kalla et son Super Mojo (voir ici) que j’écoute en boucles depuis déjà deux mois.

St GERMAIN « Tourist Travel Versions » (Primary Society / Warner Music)

Souvenez-vous, c’était en 95. Un jeune DJ de vingt-six ans, natif de Saint-Germain en Laye, signait sur le label F.Com de son homologue Laurent Garnier un premier album « Boulevard », élu meilleur album de l’année par la presse musicale anglaise, et qui inaugurait avec succès ce que l’on nommera la French Touch du jazz electro. Ludovic Navarre (aka St Germain) en sera baptisé le « Petit Prince ». Hormis une compil parue en 99, il faut attendre 2000 pour un nouvel opus signé cette fois chez le mythique Blue Note, ce fameux « Tourist » que nous sommes de fait très nombreux à avoir dans nos discothèques puisqu’il s’agit d’une des plus successful productions hexagonales avec, à ce jour, près de quatre millions d’exemplaires vendus dans le monde dont huit cents mille en France ! Paru le 18 avril du nouveau millénaire, cet album multiplatiné aux quatre coins de la planète sera honoré partout des plus hautes distinctions et récompenses dont, entre tant d’autres, trois Victoires chez nous. Avec notamment ses merveilleux complices Pascal Ohse à la trompette et Edouard Labor aux sax et flûte, St Germain nous y gravait quelques hit singles indélébiles, comme Rose Rouge, So Flûte, et surtout le génial Sure Thing, le genre de morceau irrésistiblement addictif que l’on se repasse en boucle à peine terminé.

Pour célébrer aujourd’hui le 20e anniversaire de ce monument novateur, St Germain a eu la bonne idée d’inviter des producteurs, DJ’s et autres remixeurs parmi les meilleurs du Royaume-Uni, des USA, d’Afrique du Sud, de France et de la Réunion, pour revisiter chacun selon son inspiration, le titre de son choix, toujours selon la formule magique qui mêle avec bonheur la Deep House à l’Afro House en passant par le blues de Chicago. Certains d’entre eux comme Atjazz, Terry Laird, DJ Deep ou Traumer ont déjà travaillé sur le dernier album en date St Germain (« Real Blues ») paru en 2015 et qui, à mon sens, est encore plus fort et indispensable, sans doute l‘un des meilleurs disques de cette décennie passée. Pour avoir eu la chance de l’entendre par deux fois en live (au Transbo le 18 novembre 2015 – dans l’ambiance bizarre d’une semaine après les attentats du Bataclan où d’ailleurs c’est eux qui y jouaient la veille…- (voir ici) puis au festival d’Albertville en juillet 2016, deux concerts couverts par jazz-rhone-alpes.com, je peux dire aussi que c’est sans doute ce qui s’est fait de mieux en matière de musique afro (malienne) revisitée. Une tuerie mémorable, un sommet du groove ouaté.

Aujourd’hui donc, plus besoin d’appuyer frénétiquement sur replay à la fin de nos morceaux préférés, puisque ce disque de onze plages offre, enchaînées et alternées, pas moins de cinq versions différentes de Rose Rouge et quatre de Sure Thing , auxquelles s’ajoutent une nouvelle mouture de So Flute et de What do you think About. De nouveaux venus y apportent également leur contribution, très connus comme Nightmares on Wax et Black Motion, ou moins comme Jovonn, Osunlade ou Jullian Gomes. Sous divers appellations (yoruba soul mix, nu maloya fusion mix, jazz funk suite, amapiano version…) il y’en a de toutes les couleurs et pour tous les goûts, chacun pourra donc y dégoter la sauce qui le fait le plus vibrer, et danser !

 Après s’être judicieusement tracé un « boulevard » tout en œuvrant avec parcimonie mais intelligence, le « touriste » St Germain n’a pas fini de nous faire voyager dans ses valises et surtout, de nous mettre en transe quel que soit le dance floor qui diffusera sa musique devenue planétaire et intemporelle. Alors en attendant de toutes nouvelles compos, merci Monsieur Navarre pour ce cadeau.

Ont collaboré à cette chronique :

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