chronique de CD

CD : Sélection 2021 – acte 2-News of the world…

Sélection cd 2021 – Acte II

News of the world…

Du Maghreb au Sénégal en passant par la Corse et l’Espagne, tour d’horizon de quelques arrivages qui sont autant de beaux rivages où nous entraînent ces nouvelles parutions printanières. Un envoûtement général qui vaut voyage onirique en ces temps couvre-feutrés.

 

AZIZ SAHMAOUI & UNIVERSITY OF GNAWA “Best of” (Zahora Production / L’Autre Distribution)

Chanteur charismatique et multi-instrumentiste aguerri, Aziz Sahmaoui ne nous est pas inconnu puisqu’il fut le cofondateur du très populaire Orchestre National de Barbès (ONB) au début des 90’s, une période où ce Marocain venu de Marrakech à Paris s’est également illustré aux côtés de Joe Zawinul, Karim Ziad, Khaled, Nguyen Lê ou encore Sixun. Il y a dix ans, celui qui a imposé l’ambiance des hauteurs de l’Atlas dans le XVIIIe arrondissement de la capitale a créé son University of Gnawa, groupe réunissant des musiciens sénégalais, maghrébins et français, tous comme lui initiés aussi bien aux mélodies traditionnelles du chaâbi et aux tourneries africaines qu’au jazz et au rock occidental le plus psychédélique. Pour fêter cette décennie parsemée de trois albums, Aziz a souhaité faire paraître ce best-of (déjà dans les bacs) qui permet de réviser cette discographie qui les a menés avec succès sur toutes les grandes scènes mondiales. Aux morceaux existants ici réenregistrés avec une multitude d’invités –soit au total quinze musiciens-, s’ajoute deux titres inédits, dont le single d’ouverture Un Homme Bon , et Afrikya en clôture joué à quatre mains.

Mystique et étourdissant

On comprend à la vue de leurs cultures d’origine comme de leurs parcours et de leurs goûts, que les membres d’University of Gnawa emmènent le patrimoine traditionnel vers une modernité toute contemporaine, mariant une foultitude d’instruments typiques et ancestraux à l’électricité des guitares, basse et autres claviers. Le résultat donne le meilleur de la « fusion » dans l’esprit du Syndicate de Zawinul, où se mêlent mélopées extatiques du Sahara, tourbillons rythmiques afro et transes telluriques du jazz-rock, avec un son particulièrement puissant. Parfois très speed et intense comme sur Ana Hayou, un classique survitaminé porté notamment par la guitare hendrixienne du grand Hervé Samb (Pat Metheny, Lisa Simone, Amadou & Mariam entre tant d’autres…), une figure réputée de la musique africaine qui illumine tout le disque. Cette superbe guitare (escortée par celle d’Amen Vianna) est plus groovy sur Janna Ifrikia, ou se teinte de réminiscences  « Gonguiennes » sur le plus rock Lawah-Lawah. La basse appuie du lourd sous les doigts effrénés  d’Alioune Wad en binôme de choc avec la batterie et les folles percussions où l’on retrouve Cyril Atef (ONB, Bumcello…), Jon Grancamp et Adhil Mirghani. Côté instruments trad’, on y détourne allégrement le ngoni mandingue, on fait étinceler la kora, le bendir, le karkabou ou la derbouka, toute la palette des cordes exotiques étant embarquée dans ce frénétique voyage sonore où nombre de refrains nous accrochent par leur emprise envoûtante (avec aussi l’apport du violon de Michaël Nick et la flûte magique de Naissam Jalal sur le mélancolique Firdawss). Voilà un album pour le moins solaire, radieusement étourdissant, parfois mystique et souvent dansant, comme notamment cet Afrikya en clôture qui nous rappelle quelque part l’entêtant Leila Leila des Négresses Vertes.

 

WASIS DIOP « De la glace dans la gazelle » (Editer à Paris- MDC / PIAS)

Pendant que l’on est dans l’envoûtement hypnotique, voilà sans doute  mon énorme coup de cœur printanier puisqu’il ne sortira que le 16 avril prochain. Quel bonheur de retrouver enfin Wasis Diop, aussi rare qu’il est toujours-à plus de soixante-dix ans- classieux, délicat et méticuleux. S’il a démarré au mitan des seventies en créant avec Umban U’Kset puis Loy Erhlich le premier groupe de rock africain (West African Cosmos) à une époque où l’on ne parlait pas encore de world-music, l’auteur-compositeur-interprète de Dakar n’aura finalement sorti que six albums en près d’un demi-siècle, ayant longtemps œuvré comme compositeur pour le cinéma avec une quinzaine de B-O à son actif dont notamment « Hyènes » en 92, le film primé de son frère Djibril Diop. C’est en 98 que je l’ai -comme beaucoup- vraiment découvert après qu’il ait longtemps vécu au Japon, à travers le magnifique album « Toxu » qui a toujours figuré parmi mes disques fétiches et référentiels, soutenu par David Byrne alors que Wasis Diop y offrait – vingt ans avant Angélique Kidjo- une superbe reprise  de Once in a Lifetime des Talking Heads, sans même parler de la présence éminente de Wally Badarou aux claviers. A la réécoute aujourd’hui, il n’a d’ailleurs pas pris une ride, c’est dire.

De la dentelle ciselée

Se partageant entre Paris et le Sénégal, l’artiste n’avait rien publié depuis « Judu Bek » en 2008 (hormis une compil de ses B-O en 2014, « Sequences »), mais la patience aura permis de peaufiner et ciseler le petit bijou qu’est « De la Glace dans la Gazelle ». D’autant que cet homme de culture issue d’une grande lignée a opté pour la langue française pour se faire conteur, d’une voix profondément sensuelle et habitée. Une poésie élégante toute à son image, où chaque mot comme chaque syllabe est choisi à la fois pour son sens et sa musicalité, tandis que sa guitare, qu’il maîtrise avec la même finesse dans ses nombreux effets réverbérants, se fait tour à tour limpide, cristalline et totalement hypnotisante. Avec douceur et pudeur, il y évoque nombreux sujets d’une brûlante actualité, entre les réfugiés (Voyage à Paris), la pandémie (Ame Ly Pandémie), les problèmes climatiques (De la Glace dans la Gazelle), ou la démesure des puissants (Le Cimetière des Gratte-Ciels). Les racines africaines y brillent aussi puisqu’on y croise le fondateur de l’empire Mandingue (Sunjata) et des femmes légendaires comme Sologon ou sa sœur Nana Triban (le merveilleux L’Ergot de Coq). D’emblée, sur l’hypnotique Voyage à Paris où la guitare rappelle beaucoup les ambiances d’AkpéMotion (qui traite d’ailleurs du même sujet des migrations, voir ici), on pense à Léonard Cohen tant la voix est prégnante, tandis que sur L’Ergot de Coq –un de mes favoris- on jurerait entendre Bashung à son crépuscule. Et toujours, partout, ces volutes aériennes de guitare, parfois typiquement malienne (comme celle que l’on entend sur Real Blues de St Germain…) bien ensorcelantes comme le sont successivement les percussions du grand maître Steve Shehan accompagné de François Causse, la basse d’Anthony La Rosa, les claviers de Sébastien Peronnet, la pedal steel de Lionel Wendling ou encore l’accordéon de Pablo Mustapha. Une clarté dans la profondeur qui ouvre des espaces sonores infinis comme les vastes plaines d’Afrique, tous façonnés avec une tendre délicatesse, comme de la dentelle brodée. On fond !

 

L’ALBA « A Principiu » (Buda Musique / Socadisc)

Ceux qui auraient des a priori sur le chant polyphonique corse, où qui résumeraient ce genre à part entière au cliché d’un format traditionnel immuable, seront très agréablement surpris à l’écoute de ce cinquième album du quatuor insulaire L’Alba qui paraîtra le 19 mars prochain. Cette formation de la Balagne, active depuis 1992 mais pleinement professionnelle depuis 2005, a rajeuni ses membres au fil du temps, enracinant un socle de base tout en conviant des invités à leurs enregistrements. Mais elle se distingue de la plupart de ses homologues par sa propension à l’ouverture, notamment -pour ne pas dire notoirement- en s’accompagnant de multiples instruments qui rompent ainsi avec la stricte formule a capella et proposer un vrai groupe musical (*) au sens propre du terme. Car loin de se figer dans la perpétuation formelle de ce précieux héritage ancestral, mais tout en en respectant bien sûr les principes fondamentaux, l’esprit contemporain de L’Alba rend ce patrimoine intemporel encore plus vivant, en l’ouvrant sur le monde contrairement à certains esprits insulaires plus étriqués.

La Méditerranée qui relie et réunit

Et l’on a rarement fait meilleure démonstration que l’identité, qui se voudrait unique et singulière, est en réalité naturellement partagée par des voisins aux cultures méditerranéennes souvent similaires, tout particulièrement dans la proximité de leur identité vocale. La Grande Bleue dans sa vaste étendue entrecroisant au flux de ses eaux divers rivages culturels, à la fois différents et pourtant si proches. La « mer nourricière » ne sépare pas ni ne divise Nord et Sud, Est et Ouest, mais au contraire elle est un espace de vaste latitude qui relie et réunit des sonorités, de Gibraltar aux confins du Bosphore.

Et c’est une évidence à l’écoute de ce disque d’une belle esthétique –à commencer par le superbe visuel de pochette- qui révèle avec moult flagrances, au-delà des fines nuances de chacun, les multiples accointances innées entre polyphonie corse, chaâbi et autres chants du Maghreb, chant traditionnel du sud de l’Italie (tarentelle) et musiques africaines, sans oublier bien sûr l’apport de la Grèce et du Portugal. Tout ceci transparaît avec brio au fil de ce voyage, par un équilibre limpide et gracieux de tous ces ingrédients réunis et ornés d’arpèges acoustiques subtils qui donnent à l’ensemble une douceur méditative, une force spirituelle qui n’a rien de religieux (hormis peut-être le mystique et plus sacré Di punta à l’abbissu enregistré dans une église de village), contrairement là-encore à de nombreuses formations du genre.

Entre lumière et crépuscule, mélancolie et joie, il y a toujours beaucoup de chaleur humaine et fraternelle dans ce partage. Depuis la disparition du grand accordéoniste malgache Régis Gizavo (ex Toko Telo) sur sa nouvelle île d’adoption où il avait rejoint L’Alba, ses camarades ont convié le guitariste zimbabwéen Louis Mlhanga avec lequel il avait beaucoup collaboré. Le percussionniste Mokhtar Samba est également présent sur plusieurs titres. D’une sorte de blues ethnique en ouverture (Guarisce) où la guitare de Nicolas Toracinta et la flûte de Ceccè Guironnet ourlent les voix profondes des multiples chanteurs, à Indiferenti où le tempo nonchalant d’un fado marie violon des pays de l’Est et vibrato typique du chant corse, d’un gimmick oriental entêtant (comme encore sur Ancu sfarente) avec ses superbes voix pleines (So diventatu) au plus solennel et émouvant Di punta à l’abbissu où la polyphonie est appuyée par les sonorités d’un harmonium, de la douce caresse de Felici suspesi à l’énergique et enjoué U Tornaviaghju qui marie allégrement jazz manouche et chant des Pouilles, on se laisse totalement charmer par ce très bel album qui fait émerger des terres décidément fertiles sur la mappemonde musicale.

 *Au chant sont réunis Petrughjuvani Mattei, Ghjuvanfrancescu Mattei (guitare), Sébastien Lafarge (harmonium), Laurent Barbolosi (violon), Ceccè Guironnet (vents), Nicolas Toracinta (guitare), avec encore Antone Chauvy à la guitare et Eric Ferrari à la basse.

 

DIEGO LUBRANO « El Vuelo » (Absilone)

A tous les amoureux de la guitare acoustique, qu’elle soit classique, flamenca ou jazz, ce disque devrait non seulement vous satisfaire mais vous combler de bonheur. Après que l’on ait parlé dans ces colonnes d’El Mati ou de José El Piru, voici une belle découverte avec l’occitan Diego Lubrano qui, depuis une dizaine d’années, compose dans l’idée de relier ces différents styles en un tout très inspiré. Autodidacte tardif ayant pris en mains son instrument à l’adolescence, il s’est bien sûr d’abord nourri des grandes références du flamenco, de Vicente Amigo à Gerardo Nunez, de Paco de Lucia à Al di Meola, mais aussi des figures manouches et gitanes, de Django à Christian Escoudé ou Titi Robin qui à leur tour lui ont ouvert la voie du jazz, celle des maîtres de la six cordes, les Joe Pass, Wes Montgomery, Pat Metheny ou chez nous Sylvain Luc. C’est dire la riche palette où vient puiser Diego Lubrano qui a suivi la même évolution côté spectacle, d’abord en se consacrant au flamenco traditionnel avant de s’ouvrir aux métissages, du classique (Flamencopéra) à la fusion flamenca-jazz avec la chanteuse Sylvie Paz (La Ultima ! en 2016). Sans oublier de s’enrichir encore avec les harmonies impressionnistes de la musique française du début XXe avec Debussy ou Fauré.

Entre douceur et fougue

Aujourd’hui, son nouveau répertoire partagé entre thèmes très écrits et improvisations, offre la quintessence de ces multiples apports complémentaires, et ce « El Vuelo » – que l’on peut traduire par l’envol- si elle est sa première création en solitaire, s’appuie cependant sur deux complices talentueux avec Bernard Menu à la basse et Adrien Spica aux percussions. Une rythmique souple et précise qui porte à merveille le swing qui court tout du long de cet album onirique et nimbé d’une belle sensualité. S’il revendique la latinité du jazz avec ses harmonies hispanisantes, le guitariste virtuose fait chanter son instrument (Seriously) qui brille de bout en bout au fil de douze titres lumineux. Clarté de thèmes enchanteurs comme ce Pour Chacha en ouverture qu’il dédie à sa fille, sonorités qui nous semble familières tel ce Sunset above the Clouds qui sonne bien manouche français sur la ligne métronomique de la basse, le répertoire navigue entre douceur et fougue, vélocité et volupté, avec toujours un sens aigu de la mélodie, en toute liberté. Un très accrocheur trio et de belles promesses quant à l’envol de son leader.

Ont collaboré à cette chronique :

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