chronique de CD

CD : « The French Touch » du Skokiaan Brass Band

« Si t’es fatigué
Si t’es déprimé
Si t’as perdu l’goût
Si t’as un gros coup d’ mou
Alors écoute ce son
Ressens ces vibrations
Tu peux commencer à danser
Skoki Mojoooooo »

Le ton est donné. Ainsi commence l’album tout frais paru du Skokiaan Brass Band, réalisé par Kirk Joseph himself, excusez du peu, l’un des fondateurs du Dirty Dozen Brass Band qui a véritablement révolutionné la Second Line en incorporant, entre autres, be-bop et funk, sans se départir du groove typique de la Nouvelle-Orléans ni en délaisser les bons vieux standards ; le sousafunk, c’est lui !

C’est de cet esprit que le Skokiaan Brass Band s’est imprégné il y a quelques années lors d’un voyage très studieux en immersion au cœur de la Nouvelle-Orléans, riche de rencontres précieuses et inspiratrices. Fructueux à tous points de vue, ce voyage fut le déclic fondateur d’un élan créatif dont cet album est le premier aboutissement. L’idée d’une « French Touch » a mûri sur ce terreau fertile, au gré des rencontres et des circonstances qui ont présidé à la sélection des morceaux issus du répertoire de la chanson française. Comme leurs collègues d’outre Atlantique, ils ont tapé dans les « bons vieux standards », vous savez, ceux qui sont enfouis dans la mémoire collective et qu’on reconnaît à coup sûr.

Pour avoir cassé les codes, pour son courage de résistante, son militantisme et sa grande générosité, et pour avoir réalisé son utopie humaniste, Joséphine Baker figure en première place. Après le très roboratif Skoki Mojo, J’ai deux amours s’ouvre par une délicieuse intro vocale servie sur nappe de dentelle par Cindy Pooch, avant l’entrée en lice du reste de la troupe, socle bien assis et arrangement subtil qui apporte un éclairage très seyant et une sonorité très moderne à cette mélodie pas si simpl(ist)e qu’elle en a l’air.

Suit Chickie Wah Wah (Kirk’s Groove), composition de François Rigaldiès, qui nous ramène sur les rives du Mississipi ; premier chorus de saxophone bien senti, on est dedans, les cuivres poussent fort, on est bien, et tout d’un coup, coup de trompette dans le ciel ! Mister Kevin Louis fait son entrée et, en trois notes, propulse le band dans une autre dimension. On ne retombera pas avant la fin du morceau tant le coup de fouet est vigoureux, avec une belle partie de percussions.

Vient ensuite une marche de rue portée par On n’est pas là pour se faire engueuler de l’inénarrable Boris Vian, tout en légèreté insouciante, aussi « fringante et démocratique » que l’auteur l’aurait voulue, voix dynamique et impertinente de Lisa Caldognetto sur accompagnement New Orleans pur jus bien ficelé.

On reste dans la rue avec Philly, composition de Vincent Stéphan. Le brass band prend des allures de big band : lignes de saxophones, backs savants, chorus de sax bar et trompette sont au rendez-vous.

Le temps de s’installer en terrasse pour déguster Couleur Café de Serge Gainsbourg, autre monument incontournable de la culture française. Chaloupé à souhait, enlacé et enlaçant, le band est tout entier au service d’une version fidèle à l’original, celui d’une époque où Gainsbourg n’était pas encore Gainsbarre et commençait à s’affranchir du jazz. Le trombone est à l’honneur.

Le nid sous les cocotiers nous promet le bonheur et tient ses promesses. La promenade est plaisante, l’arrangement est bigarré, et amène sans transition nécessaire Just yourself, qui pourrait être pris en exemple pour illustrer ce qu’est la second line ; les racines africaines imprègnent chaque mesure de ce morceau qui navigue entre la marche et la danse.

Le choix du dernier morceau a de quoi surprendre : Quand Madelon vient conclure cet opus. Elle fit partie du répertoire du Skokiaan Brass Band lors d’une commémoration de la fin de la Grande Guerre. La jouer en ces circonstances fut d’une part une émotion particulière, d’autre part l’occasion de trouver un plaisir inattendu à l’interpréter. Rendre hommage aux Poilus de 14 a toute sa place dans cet album, d’autant plus que cette chanson, cocardière s’il en est, est pratiquement la seule chanson de militaires qui ne parle pas de la guerre. Et la mélodie se prête particulièrement bien à cet arrangement à la sauce néo-orléanaise où l’on voit poindre à l’arrière-plan les sonorités typiques de l’entre-deux guerres.

La French Touch du Skokiaan Brass Band apporte une contribution fidèle au métissage qui caractérise la musique de la Nouvelle-Orléans ; le groove est efficace, le souffle du Brass Band fait instantanément disparaître tristesse, fatigue. Good vibrations.

Skokiaan Brass Band : Félicien Bouchot, Christophe Métra, Vincent Stéphan : trompettes, conques ; Pierre Baldy-Moulinier, Jean Crozat : trombones, conques ; François Rigaldiès : saxophone ténor, voix ; Fred Gardette : saxophone baryton ; Christophe Garaboux : sousaphone ; Christophe Durand : caisse claire ; Philippe Bostvironnois : grosse caisse
Invités : Kirk Joseph : réalisation, grosse caisse ; Lisa Caldognetto : voix , choeurs ; Cindy Pooch : voix, choeurs ; Kevin Louis : trompette
Pochette : Benjamin Flao

http://www.skokiaanbrassband.fr/skokiaan.html

Ont collaboré à cette chronique :

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