chronique de CD

CD The journey Fabrice Tarel trio

Il y a des groupes qui entrent en studio dès les premiers instants, jouant presque sans filet et sans trame, et qui peaufineront les compositions après, en tournée. Il y en a qui font l’inverse, qui préfèrent rôder le répertoire, en commençant par bien se connaitre, pour creuser les trouvailles naissantes, leur donner du poids, du caractère, de l’ampleur, de la fluidité, de la splendeur. Cela semble être la marque de fabrique de ce disque lunaire “The Journey”, qui s’inscrit parmi les grands du jazz contemporain, en haute place, par sa sensibilité et sa singularité. On ne sait plus bien s’il faut parler du lyrisme des compositions, ou de celui du pianiste Fabrice Tarel. Tant les deux sont mêlés. Chez lui, dans sa musique, tout est affaire d’équilibre. C’est dans l’inventivité des constructions harmoniques et mélodiques que nait une forme de fragilité et de beauté, c’est dans leur exécution complexe et fluide à la fois qu’on retrouve cet éclat de la nouveauté, cette lumière évanescente. Chaque morceau est la partie d’un tout, chaque titre est un maillon qui donne une cohérence à l’ensemble. Un opus qui laisse au mélomane tout loisir pour divaguer, voyager et qui ne demande qu’à être écouté et réécouté tant l’écriture est précise, détaillée, fouillée. Laissons parler les titres des morceaux qui peuvent être une porte d’entrée.

Le disque s’ouvre avec The Journey, une composition d’une belle gravité. Un morceau en mode mineur. Je suis plongé dans un bain, aspiré, emmené vers des contrées intérieures. L’intimisme. Notre solitude. Admirable de profondeur. Des abysses. Entre chagrin et innocence. Est-ce le poids d’un amour déçu ? Tout est en demi-teintes, il y a des gris flamboyants. Il y a de beaux unissons, entre la contrebasse et les graves du piano. Un film défile. La musique atteint une puissance d’évocation (comme chez Anouar Brahem ou encore Tord Gustavsen) qui se poursuit dans le solo. Des arpèges tournent jusqu’à l’excès et la jouissance.

Il se poursuit avec The last days. Urgence. Ce morceau est fait de griffures, de ruptures de rythmes. Je chute, me relève. La musique repart de plus belle. Elle joue avec mes nerfs. Elle est la traduction étonnante de nos émotions. Le thème est difficile à jouer, et pourtant cela passe, comme passe un sentiment. Qui laisse pantois. Vide. A bout de souffle. Ce vide s’ouvre sur un solo de contrebasse. Un monologue. Des histoires se racontent. Se répètent ? Dont je m’empare. Le piano trouve une échappatoire, relance, trouve une sortie, à moins que cela ne se termine tout en folie, par un magnifique solo de batterie. Il y a l’énergie du rock, (comme chez Gautier Toux). 

Avec Butterfly, je pense immédiatement à Chamoiseau. Le papillon et la lumière. Le morceau ouvre successivement des portes. D’un univers à l’autre. Encore une histoire singulière. Le piano prend le temps de l’exposition. On est dans la profusion harmonique, les accords comme des diamants. Du mineur au majeur. Le piano plane sur l’accompagnement minimaliste de la contrebasse et de la batterie. Juste ce qu’il faut pour que je décolle.

The team est fait de résonances, de cloches qui tintent, de polyrythmies, de placements rythmiques décalés, d’effets hypnotiques. C’est un morceau impressionniste. Qui me met dans un état second. Le solo nous remet sur nos pieds. Je sens un énorme travail de précision et de détails qui apporte de la richesse à ce disque qui réclame plusieurs écoutes. Un petit côté latin dans le magnifique solo de piano. Et non moins magnifique solo de contrebasse. Encore un beau travail d’équipe.

Eyes but no sight serait comme une suite au morceau précédent. J’entends une parenté. Une sorte de réponse, d’ouverture, de réflexion supplémentaire par rapport à ce qui n’aurait pas été dit, une nouvelle facette, une dialectique. Comme un nouvel essai pour un tableau inachevé. Qui chercherait à le prolonger. Il y a du jeu entre les trois musiciens. La parole est à la batterie. Puis au piano. Merveilleuse mécanique (quantique)

No one turned up démarre par une introduction du piano, seul. Claire. Debussienne. Suivie d’un bouillonnement. Le thème est d’une belle modernité. Un jazz qui propulse. Ça chavire. Ça virevolte. Le trio atteint un rythme trépidant, subtil. Ça joue plus que bien. Je suis au confort. Mes oreilles au nirvana.

Avec Cycles, on atteint le cœur du cœur. La mélodie se déploie, à base d’ostinatos, d’arpèges, de boucles. Tout cela décrivant des cercles. Ça tourne, par emboitements circulaires. Je vois des ronds de couleurs et une lumière qui traverse ces cercles. Façon patchwork hippie. Tout le piano est parcouru, des notes les plus graves aux plus aigües. C’est une composition complexe et parfaitement maitrisée, fraiche, surnaturelle. Les trois s’entendent à merveille. Je suis ému, touché, conquis.

Après une introduction généreuse, prometteuse, nourrie, amoureuse, True Love étire ses arpèges classiques. Ça sonne, sans être dans la facilité, avec l’harmonisation à l’octave. Les basses ouvrent des espaces. Là encore, on entend toute l’étendue harmonique, comme un cœur définitivement prêt à accueillir. Du grand art.

Avec Journey, le pianiste Fabrice Tarel excelle une fois de plus dans l’art du trio et réussit, avec audace et bonheur, à transcrire dans sa musique nos émotions les plus enfouies.  Accumulant les expériences, il fait œuvre, et se hisse parmi les artistes les plus intéressants du piano jazz, au côté des Toux, Kapsa, Gustavsen, Origlio, Enhco et confrères, avec sa touche et sa singularité en plus. Voilà ce qu’il disait en 2014 : « il faut qu’il y ait une composante émotionnelle dans ce qu’on fait, après que ce soit tonal, modal, atonal, des standards, en mode hard bop… Peu importe, du moment qu’il y a quelque chose qui passe, de l’ordre de l’émotion, du ressenti, du feeling, de l’humain.  C’est comme ça que je conçois ma musique. » Affaire entendue.

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