chronique de CD

CD : Yohan Giaume « Whisper of a Shadow » Opus 1

Yohan Giaume « Whisper of a Shadow » Opus 1

(Label : Life Celebration Project)

En 2016, les Lyonnais Lionel Martin et Mario Stantchev nous faisaient découvrir avec curiosité et bonheur les mélodies d’un compositeur-pianiste aussi passionnant que méconnu, Louis Moreau-Gottschalk. Né à la Nouvelle-Orléans en 1829, ce prodigieux musicien dans la pure tradition romantique- puisqu’il fut élève de Liszt et fréquenta Chopin comme Pleyel- aura beaucoup voyagé avant de relier deux univers alors distincts, intégrant la technique européenne plutôt savante aux mélodies issues du sud des Etats-Unis et des Caraïbes, autant de destinations bouillonnantes que cet infatigable globe-trotter écuma. Simples et sobres, les thèmes de sa musique -toujours d’une rare finesse et souvent gorgés de rythmes afro-cubains- permettent des variations virtuoses par les forts climats qu’ils dégagent. En cela, il est considéré comme l’inventeur d’un « proto-jazz », précurseur avant l’heure du jazz à venir.

Une conversation imaginaire

Aujourd’hui, après cette première révélation, nous revoilà plongés dans une seconde exploration créative de la Nouvelle-Orléans du XIXe par la grâce d’un autre musicien régional, l’Isérois Yohan Giaume. Compositeur-arrangeur, trompettiste de haut vol et par ailleurs ethno-musicologue, ce jeune surdoué passé par les Conservatoires de Lyon, Chambéry et Grenoble avant de rejoindre la Sorbonne, entame à son tour un carnet de voyage musical dont  «Whisper of a Shadow » (qui paraît ce 12 février) est le premier de trois opus à venir. Lui-même grand baroudeur des continents, c’est naturellement en s’immergeant en Louisiane qu’il a découvert Gottschalk avec lequel il a souhaité établir comme une conversation imaginaire, à la fois entre deux époques, deux pays, deux cultures et deux compositeurs. La musique de Yohan cherche ainsi à interagir avec les sources d’inspiration de Gottschalk mais de manière plus contemporaine et loin des clichés habituels sur la Nouvelle-Orléans.

Costaud casting

Après avoir travaillé entre autres avec des artistes aussi divers que la Banda de Santiago de Cuba, Benito Suarez (du Buena Vista Social Club), le Kocani Orkestar, l’Orchestre Symphonique du Minnesota ou le Marrakech Jazz Beat, mais encore chez nous avec Manu Dibango, Christian Vieussens ou André Minvielle, Yohan Giaume a réuni une équipe de vingt–trois artistes (!) de part et d’autre de l’Atlantique, parmi lesquels le clarinettiste Evan Chistopher qui codirige avec lui les interprétations, le batteur Herlin Riley, le bassiste Roland Guerin et le pianiste Aaron Diehl. Pointures auxquelles se joignent une section cuivres, un quatuor à cordes français, des choristes et percussionnistes caribéens. Un casting du genre costaud, à la hauteur de ce magistral et ambitieux projet dont on est épaté par l’ampleur du travail fourni et surtout par la haute qualité du résultat. Une fois encore, loin des coups marketing et du buzz médiatique, voilà de quoi révéler le très haut niveau et la pertinence artistique d’un créateur rhônalpin sorti de l’ombre. La Région AURA ne s’y est d’ailleurs pas trompée en apportant son soutien à la réalisation de ce beau projet.

Stupéfiante musicalité

Oscillant sans cesse entre gravité et allégresse, solennité et légèreté, les douze compositions qui se succèdent offrent une magnifique palette sonore à la musicalité stupéfiante (comme nous l’avait d’ailleurs déjà révélé le duo Martin-Stantchev mais de façon plus intimiste). Swing guilleret dès l’intro (Le Poète Mourant) avec trompette en force, piano charmeur et envolée de cordes, ambiance nettement jazzy dans Mascarade qui mêle new-orleans et ambiance western -bien à la façon d’un Matthias Duplessy et ses Brothers of String- alors que résonne la voix profonde du poète louisianais Chuck Perkins (invité en spoken words sur cinq titres), ou encore un « jazz funeral » (musique typique jouée lors des processions funéraires) comme Lisette, qui a la gravité d’un hymne émouvant en mariant profondeur du violoncelle et tendresse de la clarinette, jusqu’à un thème plus bluesy (The Promise of Dawn) avec la belle trompette de Nicholas Payton , ou, plus surprenant, ce morceau radicalement afro (Lez African E Là) avec percussions, cuivres et chœurs chaleureux… On l’a compris, la tristesse finit toujours par laisser place à la joie dans le cycle de la vie, comme le montre si bien la joyeuse fanfare sur Life Circle.

Et que dire du long poème (plus de 8 min) déclamé en fin d’album, romantique et si nostalgique poésie du départ (Le Poète Mourant d’Alphonse de Lamartine ici en version narrée) où, sur fond persistant de cordes crépusculaires, résonnent les mots sublimés par la voix profonde et si reconnaissable du merveilleux  sociétaire de la Comédie Française, le très proustien Didier Sandre (quelle merveilleuse idée !). Un bijou d’émotion tant littéraire que sonore, qui nous touche profondément et nous hante durablement.

 Mille bravos donc à Yohan pour ce formidable et judicieux boulot dont on a déjà hâte de découvrir les deux prochains opus, surtout après avoir mis d’emblée la barre si haut.

 

Ont collaboré à cette chronique :

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