Comme ça vous chante…

Pour finir l’année en douceur et agrémenter les soirées de fêtes entre proches au coin du feu, rien de tel qu’un fond de jazz vocal pour parfaire l’ambiance cocooning. Dernière sélection autour de trois néo-crooners francophones qui publient ces jours ci, et découverte d’une nouvelle voix féminine dont le charme des ballades blue-folk ne dépareront pas.

KEVIN NORWOOD Quartet «Hope» (Onde / InouÏes Distribution)

On ne reviendra pas sur le parcours du jeune Avignonnais Kevin Norwood qu’il détaillait dernièrement dans l’interview de Michel Martelli (voir ici), mais l’on peut dire que le vocaliste franco-irlandais aura été à très bonne école, des Voice Messengers aux Grandes Gueules de l’ami Bruno Lecossois, et plus récemment au sein du merveilleux sextet à capella Celestial Q-Tips arrangé par Hervé Atkin autour d’un répertoire hommage au grand Al Jarreau. Auteur-compositeur-interprète, Kevin s’était déjà fait bien remarquer en 2015 avec son premier album «Reborn», quand sa rencontre l’année suivante avec le pianiste d’origine stéphanoise Rémi Ploton l’a incité à basculer vers des couleurs plus électro-acoustiques. Les voilà donc aujourd’hui.

Fruit d’une résidence au Petit Duc à Aix-en-Provence où le quartet s’est composé avec les délicats Sam Favreau à la contrebasse et Cedrick Bec à la batterie, ce nouvel opus «Hope» va remettre en pleine lumière toute la patte raffinée du garçon et, par la même occasion, confirmer s’il en était encore besoin celle de Rémi Ploton qui aux différents pianos, claviers et effets signe un travail magnifique.

Un répertoire de huit titres qui vont aller crescendo et où il faut, comme lui- même l’a fait, prendre son temps pour s’y laisser choper, puisque certains d’entre eux sont particulièrement longs. Le temps d’installer une atmosphère, parfois étrange comme sur Rosalie en ouverture où voix et piano nous plongent dans une ambiance feutrée. Le phrasé jazz n’est pas sans rappeler le maître du genre David Linx, et les deux morceaux suivants vont dévoiler dans la douceur un peu plus de l’amplitude de sa palette vocale, du grave profond aux aigus jusque parfois même sur le le fil, des hauteurs harmoniques où les impros trahissent bien celui qui fût aussi saxophoniste- avec une patte d’obédience classique voire opératique. On pense aussi ça et là aussi bien à Pierce Faccini qu’à Kurt Elling, quand Rémi Ploton nous gratifie déjà d’un très beau solo.

Il y a comme une certaine bascule au milieu de l’album dès Released qui nous extirpe de la ouate avec son léger groove. Les nappes de synthé, le chorus de piano et son delay prononcé apportent bien une touche électro avec un passage ambient joliment mixé. Ce même piano qui chorusse encore au cœur de la Ballade à Deux qui, après une intro à la contrebasse, va s’étirer sur huit minutes, le temps de donner peu à peu à la voix un côté crooner plus affirmé, plutôt à la Hugh Coltman cette fois.

Toujours dans la douceur et une même élégance, le songwriter avisé qui aime le jeu poétique des phonèmes et des syllabes offre la seule reprise de cet opus en reprenant à son idole Joni Mitchell Both sides now, où là encore Rémi construit un mix superbe avec l’insert d’effets urbains dans l’esprit new-yorkais d’un Robert Glasper, comme d’ailleurs encore sur le titre éponyme Hope, d’emblée ambiancé avec grande classe par le très smart crooner. On l’ écoutera volontiers au pied du sapin, une coupe de champagne à la main et jusqu’au délice de la dernière goutte, avant de plonger dans la fascinante pièce maîtresse de ce disque, ce Beloved Nature en clôture, composition comme son nom l’indique en forme de manifeste écolo, qui dépasse les onze minutes et que l’on peut qualifier d’œuvre virtuose, pour le coup beaucoup plus rythmique, puisant dans l’afro comme dans le latino, où Kevin Nortwood se lâche dans un scat impressionnant et où l’on saluera, encore une fois, les arrangements raffinés de Rémi et le son toujours au top de ce superbe mixage. Chapeau bas.

 

DAVID LINX «Be my guest» The Duo Project (Cristal records)

Intarissable ! Je saluais encore l’an dernier dans ces colonnes l’inventivité et la puissance de «Skin in the game» du prolifique et insatiable David Linx, devenu au fil des années le boss du jazz vocal, en démultipliant les rencontres et les expériences qui, chaque fois, repoussent ses capacités à imaginer de nouvelles voies pour autant de nouvelles voix. Mais avec toujours ce même phrasé bien à lui, reconnaissable entre tous quel que soit le challenge. Sa prolifique discographie s’enrichit encore aujourd’hui d’un nouvel album, comme un catalogue qui fait l’inventaire d’un parcours où il s’est frotté à toutes les langues et à tous les instruments. Grand habitué et friand du genre, c’est la formule du duo qu’il a choisi pour quinze titres et autant d’artistes (vocalistes, pianistes, guitaristes et autres instrumentistes…) à la hauteur de son éclectisme.

Eclectisme, c’est le mot au fil de ce long et copieux répertoire (chanté en français, anglais, espagnol, portugais…) ouvert par David au piano pour la lecture délicate d’une lettre à son père James par Trevor Baldwin, avant que le grand Or Solomon prenne le clavier sur le Hunter de Björk où la voix aérienne du chanteur s’envole. Après une mélancolie brésilienne partagée avec le joueur de cavaquinho Hamilton de Hollanda, puis une reprise du Close to you de Hal David et Burt Bacharach avec la flûte de Magic Malik, on change encore d’univers, plus baroque ici par son art du contrepoint superbement monté avec le chanteur Théo Bleckmann, comme un ressac vocal entre les deux sur le bien nommé Waves. Le registre reste très chambriste avec le Making do Making New sur une musique d’ Edward Elgar interprétée par le cello solo de l’Ensemble Contemporain Eric-Maria Couturier, auquel on adhère moins par son esprit austère et un peu plombé, ce qui arrive aussi parfois dans les innombrables propositions de Linx, comme ce sera le cas plus loin avec le très contemporain Vanguard avec Ran Blake, ou pour le plus sombre By the Seine où l’on apprécie pourtant le vibraphone étincelant de Bart Quartier.

Ce n’est pas du tout le cas lors qu’il réussit, après mille versions déjà entendues de l’incontournable Round Midnight de Monk – et que lui-même a déjà du entonné autant de fois- d’en offrir encore une version très originale, grâce au piano comme suspendu aux doigts magiques de Tigran Hamasyan. C’est toujours en suspension que la voix se place, cette fois dans les vapeurs étherées de la guitare de N’Guyen Lê, d’une finesse cristalline sur l’enchanteur My Bee propice à un chant de la même élégance. Outre l’inquiétante poésie hallucinée d’Henri Michaux dans Emportez-moi, entrelacée aux distorsions d’un autre grand guitariste Marc Ducret, plusieurs titres offrent tout de même du rythme punchy et c’est là encore très éclectique, du très entraînant ukulélé country-folk de Rani Weatherby pour un beau mariage vocal avec David dont le scat est comme yodlé, au radicalement electro Bystander Effect où le chanteur retrouve son vieux binôme complice Diederik Wissels qui délaisse ici le piano au profit des machines, un bidouillage synthétique technoïde extrêmement original et notamment dans le traitement des vocaux. Un très gros travail rythmique et sonore entre voix et percussions parfaitement mixé.

Si ça sonne encore brillamment dans Como La Cigarra avec le pianiste argentin Gustavo Beytelmann au jeu d’une grande finesse et à l’élégance classique, on adore la reprise du I think it’s going to rain today de Randy Newman sous les accords déliés du guitariste belge Peter Hertmans, avec une voix toute en retenue qui développe sans affectation toute sa substance sentimentale.

 

YVES CARINI «The way you are» (Yesansa / Quart de Lune)

Certains se souviennent peut-être de ses deux premiers albums parus en 2005 puis 2007 chez Nocturne avant que la crise financière n’engloutisse le label l’année suivante. Baignant dans la musique depuis son enfance, le fils de Jeff Carini -le plus jeune compositeur d’Yves Montand- avait déjà les soutiens de pointures comme la rythmique de Diana Krall ou le claviériste Philippe Saisse installé à Los Angeles. Là où le chanteur Yves Carini s’est partagé avec sa Sicile d’origine pour prendre le temps de revenir aujourd’hui avec ce nouvel opus bétonné pour relancer sa carrière. En tout cas c’est sous l’égide de sacrées bonnes fées (qui en feraient rêver plus d’un!) que le néo-crooner fait actuellement sa percée médiatique et marketing avec cet album on ne peut plus mainstream de neuf reprises et deux compos inédites.

Côté équipe internationale, on est effectivement bluffé par le casting puisque six titres sont produits et arrangés par Jorge Calandrelli, le producteur-arrangeur américain aux six Grammy Awards, qui a à son crédit toute la discographie de Tony Bennett, mais encore Céline Dion, Michael Bublé, Andrea Bocelli, Shakira, et quatre autres par Randy Waldman, pianiste star qui lui a travaillé pour Whitney Houston, Beyoncé, Sinatra, Barbara Streisand ou Michael Jackson.

Même tonneau côté musiciens où se croisent entre autres, Christian Jacob (John Scofield, Billy Cobham), les batteurs Ray Brinker (Joe Cocker, Johnny Mathis, Natalie Cole) et Vinnie Colaiuta (Zappa, Sting, Gino Vanelli…), le guitariste Larry Koonse (Rod Stewart, Toots Thielemanns), le bassiste Kevin Axt ( Etta James, Lalo Schifrin, Natalie Cole) et le saxophoniste Tom Scott (Whitney Houston, Aretah Franklin, Sinatra,Quincy Jones…). Autrement dit tout le bottin des requins de la west-coast pour ce jazz band de studio que vient encore chapeauter un grand orchestre classique hollywoodien au fil de ce répertoire fait, on l’aura compris, pour séduire le plus grand nombre des deux côtés de l’Atlantique et peut-être au delà.

Jazz symphonique donc en intro sur l’Hymne à l’Amour de l’inévitable Piaf, chanté pour la première fois par un homme mais où le scat est plutôt gentillet, avant le titre éponyme Just the way you are orchestré à l’ancienne avec un beau chorus de sax de rigueur. Autre français à l’honneur, William Sheller voit son Un homme heureux s’accélérer dans le rythme d’une bossa où cette fois c’est la guitare qui mène la danse. Les deux compos d’ Yves Carini, Savoir-Faire puis Sous les Mains d’Elsa s’inscrivent dans la pure tradition du swing, avant une ixième version de Estate où orchestration symphonique et voix en offre une particulièrement sensuelle. Autre belle chanson au refrain séduisant, le tube Love me like you do d’Ellie Goulding sur une musique d’Ali Pay Ami et Max Martin (Britney Spears, Katy Perry, Taylor Swift, The Weeknd), connu pour être la B.O de « 50 nuances de grey », avant le très inattendu Eyes in the Sky repris en version crooning bien loin d’Alan Parsons.

Puisant large dans les «tubes» français susceptibles de passer l’exercice, on y trouvera encore une version assez speed du Saint-Claude d’Héloïse Letissier (alias Christine & the Queen) avec un très beau chorus de piano et une guitare au swing manouche, mais où le phrasé du chanteur est guère convaincant, pas plus qu’il ne l’est sur Les Mots Bleus, mythique chanson de Christophe définitivement préemptée par le déchirant Bashung. On y apprécie cependant l’intro symphonique, le tempo du duo basse-batterie et un sax à la Gato Barbieri du meilleur effet.

Malgré cette débauche de moyens haut de gamme, il serait sans doute exagéré d’affirmer comme le veut la promo que Yves Carini est «Le nouveau grand crooner français», eu égard à d’autres voix encore plus affirmées comme toutes celles précédemment citées ou d’autres (également d’origine italienne d’ailleurs…) qui retiennent particulièrement mon attention, comme par exemple Walter Ricci ou Giorgio Alessani. Ce qui n’enlève rien à la qualité irréprochable de la production ni au charme que chacun pourra trouver à sa guise selon ses reprises favorites.

 

CECILYA «Cherry Blossom» (autoprod. Cecilya Mestres)

Elle n’a rien d’une crooneuse mais dans cette sélection qui fait la part belle aux chanteurs, on a souhaité retenir cette nouvelle voix féminine, à fortiori lors qu’on la découvre au travers d’un tout premier album qu’elle a eu le courage d’autoproduire alors qu’elle n’a pas encore trente ans.

Espagnole originaire de Barcelone, Cecilya Mestres s’est passionnée pour le chant et la composition dès son adolescence, faisant ses armes au sein de différents groupes et développant son intérêt pour le blues et le R&B. Après être passée par l’ école supérieure d’art dramatique Eolia, elle a poursuit par une solide formation à la Vocal Factory de Barcelone puis en intégrant la prestigieuse Royal Academy of Music de Londres. C’est à Majorque qu’elle se lance en sillonnant les hôtels et pubs musicaux avant de passer dans les festivals des Baléares. Se faisant plus largement connaître dès 2017 en participant à The Voice Espagne, elle partira en tournée en Argentine puis dans toute l’Europe aux côtés du chanteur et guitariste de l’école de blues de Buenos Aires, Nacho Ladisa. Une expérience qui marque un tournant dans la destinée de la jeune chanteuse qui décide de poser ses valises à Paris en 2019. Elle profitera du temps laissé par les confinements qui viendront durant la pandémie pour travailler à son propre répertoire qu’elle aime curieusement qualifier de rétro-pop, bien qu’il s’agisse plus clairement de blues mâtiné fortement de folk (irlandais notamment), de country (l’album a d’ailleurs été mastérisé à Nashville) et certes de pop-rock.

D’évidence ce sont bien les ballades blue-folk qui prédominent dans cet opus révélateur, comme dans ces trois premiers titres (Angel, Road to nowhere, Streets of tears) qui révèlent beaucoup d’élégance, de finesse et de clarté dans le son, particulièrement dans les différentes guitares de Rodolphe Dumont (acoustique, électrique, lap steel, banjo) et de Fabien Taverne (acoustique). Si Find yourself est plus blues-rock, avec une voix qui nous rappelle un peu l’époque Fleetwood Mac, la rythmique donne de l’entrain sur le fond d’orgue tenu par Olivier Cantelle (piano, Rhodes, orgue Hammond) et se fait encore plus nerveuse pour Don’t buy me flowers où la voix se teinte ici de soul, avec la basse d’Antoine di Borgo et la batterie de Pascal Mucci, alors que Rodolphe Dumont y apporte des sonorités bien country. Un fond de banjo que l’on retrouve dans la foulée avec Tell me, là encore ourlé de superbes chorus de guitares pop-rock et où la chanteuse offre un beau duo avec la voix de Marco Cinelli en invité. Autre featuring convié sur It’s not me, le violoncelliste Pierre Le Bourgeois apporte la légèreté de ses cordes à cette ballade folk où Olivier Cantelle offre encore un joli chorus de piano. C’est ensuite à l’orgue façon Bazbaz qu’on le retrouve sur l’entêtant Take me to the end of the world et son refrain captivant. Nous voilà envoûtés pour se laisser charmer par la douceur du titre éponyme Cherry Blossom avant que l’album s’achève sur le nostalgique Paris night has no stars, ballade pop-folk inspirée de la drôle d’ambiance vécue l’hiver dernier quand Céciliya, dans un Paris froid, vide et sans étoiles, se remémorait le soleil de son Espagne natale. Du feeling et des émotions qui révèlent une songwriter prometteuse. A suivre donc…

Ont collaboré à cette chronique :

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