chronique de CD

Claude Tchamitchian, In Spirit, contrebasse solo, label Emouvance 2018.

Le jazz nous offre une multitude de rythmes, de chants, de notes qui s’harmonisent ou se déchaînent, ce faisant il y va de la découverte de la musique autant que de l’instrument.

Quand la main de Claude Tchamitchian transfigure en une création musicale la complexité, la spécificité, la beauté d’une contrebasse alors les sons sont corps de terre. La tension des cordes est une voûte terrestre qui s’épanouit autant qu’elle ensevelit.

A l’intérieur de l’enregistrement du solo In Spirit, nous progressons là où Claude Tchamitchian a été, tel un rêve, saisi par un univers sonore. Musicien, il sut en repérer les couleurs du monde harmonique qu’il tissa en musique « comme un peintre qui choisit sa gamme chromatique sans savoir ce qu’il va peindre »(1). Comment la transmettre ? La compagne de son ami Andy Elmer, Anne Jenny-Clark lui propose alors de jouer sur une des  contrebasses de feu Jean-François Jenny-Clark.

Grâce à l’instrument de celui dont « une justesse idéale, un legato irrésistible, une intelligence et une sensibilité rares lui ont valu l’appel des plus grands »(2), le travail d’harmonie imitative débute :

Agir sur l’accord de base des cordes.  

Faire vivre une scordatura

Ouvrir la tonalité de l’instrument – la rendre plus claire

Etendre sa tessiture  

Explorer par le travail technique – un chevalet arrondi et aplani

Entreprendre de se repérer sur l’instrument

Puis, peu à peu sont venues les compositions.

 

« In spirit » est une suite en quatre mouvements, le premier est dédié à Jean-François Jenny-Clark qui collabora avec l’élite des compositeurs de notre temps (John Cage, Pierre Boulez, Luciano Berio etc mais aussi Keith Jarrett, Chet Baker, Daniel Humair, Joachim Kühn).

Claude Tchamitchian compose son deuxième mouvement, In Memory, à partir d’un thème arménien du Xème siècle qui lui a été enseigné par Gaguik Mouradian(3). Ce troubadour, maître de Kamantcha, est un interprète de mélodies transmises par voix orale. Chaque chant est comme le veut la tradition une improvisation toujours libre. Sept secondes de mémoire et Claude Tchamitchian ouvre le chant en jouant avec une seule main  deux archets, un sous, un sur les cordes. Leurs mouvements propulsent la résonnance des sons au-delà et là encore ailleurs : nul ne la retient, elle nous entoure, elle donne formes sensorielles aux notes gravées et aiguisées.

Le clin d’oeil à la thématique de l’enfance des deux premiers disques en solo de Claude Tchamitchian enjoue le troisième mouvement. Les pizzicatos alertes d’ In Childhood sont un interlude face aux embuscades imprévisibles de In life, le dernier morceau.

La découverte du disque fut renouvelée en septembre au festival les Emouvantes, et la musique de Claude Tchamitchian fit place à la phrase de Nietzsche « Hier à l’heure la plus silencieuse le sol m’a manqué, le rêve commença. »

 

(1) propos de Claude Tchamitchian

(2) Pierre Breton in Encyclopaedia Universalis

(3) Claude Tchamitchian et Gaguik Mouradian ont enregistré en 2003 un duo : « Le monde est une fenêtre ».

Ont collaboré à cette chronique :

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