chronique de CD

« Crésistance » du Camille Thouvenot Mettà Trio

Chroniquer un disque réclame d’être dans un certain état d’esprit de disponibilité et d’empathie. Cela fait appel aux sens tout autant qu’à l’intellectuel. On se fie aux sons, à l’ambiance, on réagit à la beauté, on est attentif à la forme, aux détails, on fait des connexions avec l’existant, on classifie, bref on s’imprègne et on ordonne, en écoutant et réécoutant.

J’ai essayé ici de faire différemment et d’écrire dans l’immédiateté, au fur et à mesure de la première écoute, dans une forme d’urgence, tous les sens en éveil, comme il peut m’arriver de le faire en concert. Pour s’étonner, et conserver quelque chose de plus intuitif, de plus instinctif, comme un goût de première fois. Ensuite vient le travail de reconstruction du tout dans une cohérence.

 

Crésistance

Des sons d’une manifestation. Des commentaires en anglais, en français. Ça parle de résistance. De démocratie. Presque trop court. Premier contact avec la musique, comme cette séance de cinéma concert. Le ton est donné. A l’instar du CD de Julien Bertrand « Free revolution zone ».

 

Maestro

Les notes découpées du piano, détachées, ponctuées par la batterie d’Andy Barron. Il y a un côté latin, une forme de classicisme dans le thème. ça se déroule à merveille, ça prend de l’ampleur sur le solo, par l’harmonie et le dialogue avec la contrebasse de Christophe Lincontang, ça joue bien entre les trois musiciens. Ça groove, sans chercher à plaire, juste le plaisir de l’instant. Le jeu du piano se déploie, riche, prolixe, racontant ses histoires. On entre par la grande porte, par l’attirance sans artifices. La batterie s’en donne à coeur joie. Une voix off pour terminer. J’aime. Ça mêle la musique à la vie, ça dit que la musique n’est pas que du son, des instruments, mais la vibration du désir humain.

 

Years

Reprise des notes percussives de Crésistance. Un piano charnel. Ample. Qui prend son temps. Pour une danse, lente, un brin nostalgique, qui nous happe. La contrebasse nous accroche, la batterie nous agrippe. C’est un guet-apens, le piano joue sur un spectre large. L’histoire jamais ne se répète, mais laisse affleurer l’obsession de la recherche d’une forme de paix intérieure, ou d’exaltation, l’insistance de la catharsis.

 

Nardis

a des allures familières, débarrassé du swing qui l’accompagne le plus souvent. C’est un trio qui puise dans la tradition à la fois européenne et d’Amérique latine. Mais l’harmonie n’est pas loin de Monk. Un jeu dépouillé d’abord. Des musiciens réactifs aux autres. Puis la chorégraphie des doigts ne suit pas le sens imposé, elle fuse, s’aventure, main droite main gauche en circonvolutions, entrelacs, à la manière d’un Andy Emler, tout aussi puissante, tout aussi visionnaire.

 

The wrong chord

Composer la musique sur un film, voilà quelque chose qui n’est pas nouveau. Ce qui l’est davantage, c’est accompagner un discours, qui a sa musicalité propre, qui parle de l’univers de Miles. Le traitement est ici assez libre, et la musique s’émancipe progressivement du discours. Ce n’est pas une traduction, ni une interprétation, comme on pourrait le faire en poésie, c’est un discours parallèle, enchevêtré, c’est un morceau qui montre la puissance de la musique, à l’égal du discours. C’est un prolongement, un héritage assumé et qui déborde, sur la modernité.

 

On green dolphin street

On entre dans un espace à plusieurs dimensions. Rythmiquement, harmoniquement. C’est une façon magnifique de jouer un standard souvent galvaudé. On entend seulement une partie du thème. Le piano prend tous les risques. De l’exposition seule. Vite rattrapé par les autres, c’est une partie joyeuse, une course, un feu d’artifice. La vie vibre encore. Sous la voix qui rattrape la musique. L’>exact inverse du morceau précédent. Un bijou de composition.

 

Listening…it’s my life dit la voix sur Caravan.

On ouvre les oreilles. La tradition revient en force, mais se mélangent deux adaptations, réinterprétations, façon Ellington ou Hancock. Histoire de chausser plusieurs lunettes et réaffirmer que le jazz est une matière à façonner, toujours opérante, toujours disponible pour les musiciens et les mélomanes en quête de leur singularité, en quête de partage. On pourrait trouver des accents de Sun Ra. Tout cela finit en brouillage sonore, dans une débauche de rythmes.

 

Bérénice

est un prénom à redécouvrir. Le morceau fait-il référence à la tragédie de Racine, dont celui-ci disait qu’il ne se passait rien, si ce n’est cette « tristesse majestueuse ». Il n’en est rien. La petite fille qu’on entend en voix off vient nous distraire de la musique. Une belle pièce sans doute dédiée à celle-ci, l’habileté réside une nouvelle fois dans le dialogue « monté » entre piano et voix, comme si l’énergie de l’un répondait à la joie de l’autre, ou réciproquement. Un chouette moment de vie.

 

Eliot

Un moment de douceur. Ici douceur rime avec densité et simplicité, dépouillement. C’est une balade, un moment suspendu. Beau rendez vous du groupe sur quelques notes syncopées. Un côté bluesy dans le solo,  un côté romantique à la fois, par ces appogiatures et ornementations. La rencontre de la contrebasse et du piano sur le thème final renforce le caractère profond du thème lancinant.

Créer c’est résister, résister c’est créer. Ces mots prononcés, sont-ce ceux de Stéphane Hessel ? En tout cas suggérés par le philosophe Gilles Deleuze. L’œuvre d’art s’oppose aux conformismes, et aux injonctions de normalité. Tout est dit.

 

Alone together

Il est bon d’entendre la contrebasse en solo. On est dans la tradition d’un jazz plus moderne (déjà catalogué de traditionnel) à la manière d’un Brad Meldhau. D’un Fabrice Tarel. Jusqu’où faudrait-il aller pour paraître moderne ? Difficile de s’échapper des canons esthétiques, mais tellement singulier à la fois, comme ces noms déjà cités. Qui en fait un objet unique. Les revirements internes rythmiquement apportent cette touche épicée à la saveur sans comparaison. C’est foisonnant il y a là encore et encore de la vie. Ça part dans des recoins, ça se balade partout, ça pulse, ça rebondit, ça parle. Ça s’efface pour laisser la place à la batterie. Ça remue, ça tangue.

 

Music is a deep meditation

La batterie s’efface pour laisser la place au discours, sur les émotions, sur la mémoire. Puis elle revient, le discours est rythme. Chouette batteur. La musique prend du relief, multidirectionnel. La frontière entre le discours, la musique, la vie, n’a plus court. C’est sans doute le rêve de l’artiste que de participer par son travail aux rebondissements qui peuplent le réel, à la lutte. Et le discours musical de musiciens américains vient renforcer cette idée que le politique et l’artistique ont un seul et même but.

 

Cherokee

a eu une place particulière dans l’histoire du jazz. Comme Giant Steps, il constitue un morceau de haute volée par son tempo élevé et sa grille harmonique complexe. Tensions au rendez vous. Continuité de la batterie omniprésente sur l’intro, petit motif de la contrebasse pour lancer le thème, thème brouillé par des accords en arpèges cascadés, puis grille à cent à l’heure. Les notes s’enchaînent limpides. Le jazz étincelle. Freedom, swing et blues. Trois mots scandés par la voix off. Le morceau donne un bel exemple de ces trois éléments qui font l’originalité et le charme du jazz.

 

Le père de Marcel

Le jeu de la stéréo rapproche et éloigne les accords du piano. On entend comme une vieille chanson. Régénérée dès que le groupe entre en action. C’est une sorte de blues. Avec un pont. Pont entre hier et aujourd’hui. Encore un morceau réussi et qui attire l’attention. On entend comme une respiration de machine, suivi d’une belle voix grave, qui vient, comme un solo, ponctuer le morceau.

 

Effet très intéressant sur Moment’s notice où après avoir démarré d’une belle manière, la musique se retrouve en retrait devant une voix, la même peut être que précédemment, peut être Coltrane, on dirait l’homme écoutant la radio. Music is the expression of human being. Apogée d’un trio qui a tout assimilé, tout ingurgité, ça coule. Encore un magnifique arrangement. Un pianiste doué comme c’est pas permis. Les propositions sont toutes bienvenues. L’orchestre suit, avec une mise en place impeccable.

 

Couleurs d’automne

Ballade. Ostinato. Solo très expressif de la contrebasse. Le pianiste joue avec les couleurs.  Et les rythmes. c’est fluide, pas plaqué, c’est vivant. Il y a un élan, un souffle, comme ces revendications de fin de disque qui nous rappellent l’actualité des États unis.  Reprise du thème qui se durcit aux claviers. Un peu d’E.S.T. dans l’air. Après un long silence, arrive, on ne l’attendait pas, le thème Indifférence. C’est l’hymne par excellence de la compagnie Lubat, encore un musicien qui dit que l’art est ce qui rend la vie plus belle que l’art.

 

 

L’actualité discographique nous gâte. Ces derniers temps, j’ai eu entre les mains cinq ou six albums dont le leader est un pianiste. Certains te scotchent par la performance, d’autres par l’originalité, l’énergie, d’autres par la mise en relief, d’autres encore par une forme de spontanéité.

Crésistance est un disque généreux car il accumule tous les qualificatifs. Ce qui me touche en premier, c’est le style et la singularité de Camille Thouvenot. Sa manière de jouer exerce un attrait puissant. De ses multiples influences, romantique, classique, contemporaine, jazzistique, il en fait une force et à l’écoute de ce disque joyeux, fluide, sensuel, il impose une véritable signature. Sa musique est d’une grande profondeur. Elle se laisse aborder, avec facilité, puis on y revient, on trouve après plusieurs écoutes de nouvelles directions. C’est certainement là encore une œuvre poétique, qui laisse au mélomane toute latitude pour s’évader. Tout paraît naturel, sans fard. Peut être est ce dû à l’exceptionnelle entente musicale dans ce trio, qui rend le propos fluide et l’écoute jouissive. Ce trio, c’est la grande classe. Les arrangements donnent à ce disque un éclat qui déborde du cadre strictement jazz. Et pourtant, le jazz, à travers ses musiciens, son discours, les valeurs qu’il charrie, est en toile de fond de ce disque. Il en est le squelette. Liberté, expression, dignité, résistance, émotions, démocratie, sont des mots qui s’imbriquent à la musique. Le disque est à ce point réussi : il combine un trio et des voix off, tantôt comme accompagnant le propos comme on accompagne un ami pour un bout de chemin, tantôt en tricotant voix et musique, comme un canevas, du sur mesure. Tantôt comme prétexte à mettre en avant des idées, des concepts, ou seulement la gravité de ces voix chargées d’histoires. Avec ce disque, c’est le retour du politique dans la musique, ou la combinaison réussie des deux qui s’auto entretiennent. Faire du musicien un être exceptionnel à mettre sur un piédestal, serait navrant. Camille Thouvenot, dans son discours, dans son attitude, dans sa musique, abolit les frontières entre ces cloisons souvent étanches qui rangent la musique du côté du divertissement, et d’un autre la politique comme une activité moribonde et dépassée. (le disque d’ailleurs s’écoute comme une longue suite, le parti pris étant de ne pas enchaîner les morceaux, indépendamment les uns des autres, mais de donner à penser que le morceau vit encore, par un effet parfois de reprise, comme sur Nardis, ou des sons de machine qui balaient le morceau comme le vent soulève et emporte une feuille. En cela, Bravo à Audrey Podrini pour son travail de couture).

(Petite parenthèse, on peut penser qu’avec la force invisible exercée par les GAFAM, qui répondent trait pour trait aux besoins des gens, qui se sont laissés déposséder de leur identité, ces fameux profils sur les réseaux sociaux, le mot même de politique est vidé de son sens. A quoi servirait à réfléchir sur la vie d’après, et d’avoir une vision politique quand on peut vous offrir sur un plateau tout ce dont vous rêvez- de consommer).

Camille Thouvenot redonne de la noblesse à l’art, à la politique, à la vie même, qui mêle tout à la fois. C’est un disque débordant de vie et esthétiquement captivant. Le philosophe Gilles Deleuze se faisait la réflexion que l’acte de résistance avait deux faces « seul il résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes ». Le chemin artistique emprunté par Camille Thouvenot en est un bel exemple.

Procurez-vous vite l’album, et écoutez cette musique magnifique, vous retrouverez sur la pochette le nom de tous ces musiciens en voix off qui ont compté dans le parcours de Camille Thouvenot. 

 

  • Camille Thouvenot : piano
  • Christophe Lincontang : contrebasse
  • Andy Barron : batterie
  • Audrey Podrini : design sonore et compositions electroacoustiques

 

Pour ceux qui souhaiteraient se procurer « Crésistance » avant sa sortie officielle prévue en automne 2020, vous pouvez contacter Camille Thouvenot directement via son site Web ou sa page Facebook https://camillethouvenot.tumblr.com/ ou https://www.facebook.com/camillethouvenot/

Ont collaboré à cette chronique :

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