Privés de festivals estivaux mais en attendant avec impatience la tenue du RhinoJazz(s) automnal pour renouer enfin avec les concerts, on profite des vacances pour écouter de tout nouveaux albums et notamment ceux de quelques artistes qui y sont programmés. Petite séance de révision avant le « grand oral » des live d’octobre.

KADRI VOORAND in Duo with MIHKEL MÄLGAND (ACT)

En se penchant sur la discographie de la chanteuse et pianiste estonienne Kadri Voorand et particulièrement son précédent « Armupurjus » (Avarus Records) on comprend vite pourquoi cette charismatique compositrice vient de décrocher pour la troisième fois successive le Prix du meilleur album jazz aux Estonian Music Awards et est honorée du titre de meilleure artiste féminine de son pays. Ecoutez-y ne serait-ce que le stupéfiant  A Woman  et vous comprendrez notre énorme coup de cœur pour celle qui est capable en quelques minutes de dégager la folle énergie punk-rock d’une Nina Hagen, la douceur aérienne d’une Hannah Reid (London Grammar) tout en développant un scat à faire blanchir Al Jarreau et Tania Maria réunis. Un talent vraiment extra-ordinaire à saluer pour son originalité et son audace un brin avant-gardiste. Il faut dire qu’entre ballades et grooves empruntant autant à la pop qu’au folk, au rock comme à l’electro en passant par le R&B, son répertoire indéfinissable, tant il subjugue par sa richesse et son éclectisme, renouvelle avec brio l’esthétique contemporaine du jazz vocal. Née dans une famille de musiciens folkloriques, influencée par la tradition orale des pays nordiques, Kadri Voorand a un sens inné de la narration qu’elle a développé comme interprète dans divers ensembles a capella pour lesquels elle compose régulièrement. Déjà rodée à tous les formats scéniques, du trio au quintet, l’incroyable performeuse qui fascine par la fantaisie de ses improvisations opte cette fois, dans ce dernier opus paru chez ACT, pour l’intimité d’un duo en compagnie de son vieux complice Mihkel Mälgand à la contrebasse et au violoncelle, lui aussi figure légendaire du monde musical ayant participé à près de quatre-vingts albums et connu notamment pour jouer avec Nils Landgren, Dave Liebman, Randy Brecker ou Kurt Elling. Excusez du peu. Une fois encore, Kadri Voorand subjugue par la richesse multiple de ses compos toutes d’une incroyable originalité créative même si elles trahissent délibérément ses nombreuses références. Balades néo-folk tendance Joni Mitchell (I’m not in Love, I stopped Time qui suspend vraiment le temps), pop-jazz en liberté façon Kate Bush (Ageing Child), clin d’œil très original à Imagine dans Like Yoko and John, cover jazzy-groove du They don’t really care about us de Michael Jackson où les chorus de Mihkel Mälgand lorgnent vers Lars Danielsson, pureté cristalline et angélique façon Hannah Reid sur Kâttemaks/Revenge ou dans le guitare-voix de I drove a 1000 Miles à la Jeff Buckley, virgule bluesy dans les vocalises de I Must stop eating Chocolate… voilà encore une douzaine de titres aussi courts qu’efficaces qui promettent l’un des grands moments à venir du Festival.

MÉLANIE DAHAN « Le chant des possibles » (Backstage Production / L’Autre Distribution)

Aussi talentueuse qu’elle est pourtant discrète, Mélanie Dahan fut révélée à Jazz à Juan en 2005 avant de poursuivre sa formation aux USA. Au cours de ses quinze ans de carrière, elle a travaillé avec de nombreuses grandes figures du jazz et notamment avec nos meilleurs pianistes hexagonaux (Hervé, Trotignon, Enhco, De Bethman, Amsallem, Rocheman…) mais encore avec le grand  batteur américain Leon Parker. Chantant comme elle respire, voilà encore une conteuse hors-pair qui bénéficie d’une voix qui rayonne de clarté et de sensibilité (on pense parfois à Diane Tell comme sur Le Temps d’Andrée Chedid), puissante dans le swing avec un scat naturel digne de Tania Maria (avec le très brésilien Les Chevaux du Ciel de Tahar Ben Jelloun en ouverture), mais surtout empreinte d’une incroyable palette de nuances où la tendresse délicate de cette mezzo-soprano resplendit (L’Escapade des Saisons d’Andrée Chedid, superbe chanson d’amour à l’ambiance feutrée). Ce quatrième album en est la meilleure preuve, une petite merveille de jazz vocal à la française puisqu’elle s’y détache de ses homologues en faisant honneur à notre langue qu’elle manie instinctivement avec délice. Son phrasé et sa diction lumineuse appuient cette singularité d’autant que ses vocalises aériennes portent ici la poésie de grands auteurs d’hier et d’aujourd’hui avec une appropriation stupéfiante de naturel. Ce répertoire où se succèdent encore d’autres poèmes de Henri de Regnier (Odelette IV), mais aussi Bernard Joyet (Quand je serai enfant), Michel Houellebecq  (La Possibilité d’une Ile) et une reprise d’Aznavour (Parce que, qui n’a rien à envier à une Nathalie Dessay chantant du Michel Legrand…) est un concentré de beaux mots si bien dits, encore sublimés par la mise en musique du pianiste virtuose Jeremy Hababou (son élégance classique et aérienne rayonne sur L’Etang repris à Paul Misraki)  et enfiévrés avec maestria par la rythmique de Jérémy Bruyère (contrebasse) et Arthur Alard (batterie) auxquels s’ajoutent les magnifiques chorus du sax de Benjamin Petit notamment sur Fièvre de Bernanos où le scat prend un envol magmaïen. Moderne, subtil et raffiné, ce « Chant des Possibles » qui marie merveilleusement jazz et poésie française porte parfaitement son nom.

KEVIN SEDDIKI / JEAN-LOUIS MATINIER « Rivages » (ECM)

S’il est joueur de zarb, cette percussion persane apprise auprès de Bijan Chemirani (avec lequel il s’est produit au Rhino 2013), Kevin Seddiki est avant tout réputé comme éminent guitariste tant en classique qu’en musiques du monde. Un large spectre puisque le lauréat du European Guitar Award (meilleur guitariste européen en 2009) qui a tourné à l’international durant quatre ans avec le maître Al Di Meola a également travaillé avec des figures telles que Michel Legrand, Philippe Jarrouski, le Quatuor Voce mais aussi Vincent Segal ou Philip Catherine. Un éclectisme que partage Jean-Louis Matinier, l’un de nos plus grands accordéonistes, fort de vingt ans d’aventures menées dans les musiques improvisées, le jazz et la chanson, rayonnant au sein de l’ONJ comme aux côtés d’Enrico Rava, Renaud Garcia-Fons, Anouar Brahem et François Couturier ou de l’icône Juliette Gréco. Atypique et puissante, la rencontre aujourd’hui entre ces deux virtuoses donne naissance à une sorte de musique de chambre ouverte sur le monde, très personnelle et originale, qui s’appuie sur la somme de leurs expériences hétéroclites. Trouver de nouvelles voies sonores hors des sentiers battus, tracer un chemin pas encore balisé, c’est cette inédite traversée que nous propose leur dialogue complice, comme une conversation intime que seul le duo permet. Pour une exploration nouvelle des textures sonores, et des modes de jeu, en usant de timbres aussi subtils qu’ils sont contrastés, au travers d’airs empruntés à des époques et des univers bien différents allant de Bach à Brel (rappelons que J.L Matinier a travaillé une quinzaine d’années avec le légendaire Gérard Jouannest, accordéoniste de Brel et de Gréco son épouse), c’est toute l’ambition de cette collaboration très rythmique  et aux climats envoûtants que l’on retrouve au travers de ce superbe album « Rivages » paru sur le prestigieux label ECM.

RAPHAEL IMBERT / JOHAN FARJOT and guest « Live au Bal Blomet » (MDC / PIAS)

Après l’excellent « Music is my Home » présenté en 2016, le saxophoniste marseillais Raphaël Imbert reviendra au Rhino en octobre avec la reprise de son Bach-Coltrane, étonnant mariage jazz–baroque enregistré en 2007. L’occasion de saluer aussi la sortie aujourd’hui de ce « Live au Bal Blomet », la mythique salle du jazz parisien réouverte il y a trois ans par Guillaume Cornut où il organise les 1001 Nuits du Jazz. Cette carte blanche donnée à Raphaël Imbert accompagné du pianiste et chef d’orchestre d’origine stéphanoise Johan Farjot leur a permis de nous raconter ici une autre histoire du jazz qui n’est pas affaire de spécialistes, initiés ou puristes, mais voulue comme un conte destiné à tout un chacun. Les deux protagonistes se sont entourés d’invités prestigieux pour ces « concérences » sonores relatant une musique qui a construit notre époque et qui ne cesse de se réinventer. En ouverture, Blues for Angels rend hommage à Didier Lockwood, avec un sax profond et enivrant entouré côté orchestre et chœurs par des étudiants du CMDL que l’on retrouvera plus tard sur une Memphis March. Pour Gee, Baby, ain’t I good to you repris à Diana Krall, c’est le groove lumineux de Hugh Coltman qui suit le swing enlevé du piano tandis que Julie Saury tient la batterie, deux guests de choix que l’on retrouvera sur le bluesy All to myself alone de Dan & Shay (2018) où l’élégant chanteur au charme fou nous emballe particulièrement malgré une fin shuntée aussi incompréhensible que frustrante. Comme avec « Music is my Home », c’est la talentueuse batteuse Anne Pacéo qui tient les baguettes pour la rythmique de luxe qu’elle forme avec Felipe Cabrera à la contrebasse sur Yekermo Sew (Mulatu Astatke, 2004), morceau où le sax se fait envoûtant. On retrouve Anne et Felipe sur l’inattendue reprise de Redemption Song de Bob Marley (1980) chantée par Aurore Imbert en version blue-jazz où c’est Jean-Jacques Elangué qui offre cette fois un beau chorus de sax. Parenthèse nettement free, Improvisation rend hommage à John Coltrane avec Daniel Humair à la batterie soutenu par Damien Varaillon à la contrebasse, paire que l’on retrouve sur Gravenstein beaucoup plus harmonique et sensuel. On savait la voix d’Amandine Bourgeois adéquate pour le blues et le R&B depuis qu’elle fut révélée par un télécrochet avant de sortir des radars, la revoilà sur cette reprise bien classique du Sweat Home Chicago des Blues Brothers. Avec The Mooche (Duke Ellington) on replonge à la fin des années 20 pour cette version qui fait la part belle aux cuivres avec notamment Pascal Mabit au sax, Quentin Lourties à la trompette et Cyril Galamini au trombone. Pédagogique voire didactique, cet album se conclut étonnamment par un long « morceau » (près de huit minutes) qui n’en est pas un puisque sans musique (!) mais un texte nu de Raphaël Imbert l’enseignant et directeur de Conservatoire cette fois, qui nous explique « De quoi le jazz est-il le nom ? ». Instructif !

Ont collaboré à cette chronique :

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