Interview

Entretien avec Alain Brunet

Sa carrière est impressionnante. Sur le plan personnel comme sur le plan musical. Cette année, ce sera la vingt-troisième édition du Festival « Parfum de Jazz », un Festival dont il est à l’origine, et dont il veille aux destinées depuis toujours. Cette année, en plus, la programmation sera d’une très haute tenue…

 

Parole de Président : Alain Brunet

 

… pour « Parfum de Jazz »

 

 

Michel Martelli : Alain, une première question « d’actualité »… Après la période particulière que nous venons tous de traverser, comment sens-tu la prochaine édition de ton Festival ?

Alain Brunet : J’avoue qu’il est encore compliqué de cerner quel va être le résultat de notre édition 2022. En tous les cas, nous avons fait ce qu’il fallait pour que cela soit une édition prestigieuse, puisqu’en choix de musiciens nous avons mis la barre haut. Le projet artistique a été augmenté, c’est certain. Tu sais peut-être que, chaque année, nous rencontrons des petits problèmes avec l’itinérance de notre festival : les publics des Baronnies et du Tricastin ne sont pas les mêmes. Et puis, à partir de l’année 2020, les habitudes des Français ont été considérablement modifiées, à cause de la Covid-19 bien sûr. C’est tout le milieu du spectacle vivant qui a été impacté, quel que soit l’art d’ailleurs. En ce qui nous concerne, nous avons enregistré une baisse de nos entrées de l’ordre de 35%, ce qui est énorme. Heureusement que nous avons pu bénéficier des aides spécifiques gouvernementales. C’est sur ce constat que cette édition 2022 sera un peu du « quitte ou double ». Évidemment, j’espère que notre public va revenir. Bon, mais je ne perds pas de vue non plus qu’est venue se greffer là-dessus la guerre en Ukraine, qui peut avoir aussi pour conséquence un comportement de repli, pour certains… Donc, pour résumer, l’optimisme n’est pas « débordant » mais, je le répète, la programmation est exceptionnelle avec, par exemple, Liane Foly en deuxième semaine. Notre subvention de la Région a, de plus, été revue à la baisse de 15%, ce qui n’est pas négligeable non plus. Mais je veux garder espoir, et les premiers chiffres qui remontent semblent plutôt encourageants…

 

M.M. : Revenons un peu, si tu veux bien, sur la genèse de cet évènement. Comment cela s’est-il passé ?

A.B. : L’idée ? Elle remonte à peu près à l’année de mes vingt ans. Un peu plus, peut-être. Entre 1963 et 1968, j’étais élève de l’École Normale d’Instituteurs de Valence, dans la Drôme. C’est à cette période qu’un bon camarade, Jean-Jacques Taïb – qui était un très bon clarinettiste – commence à m’apprendre les rudiments de la trompette. Lui-même avait monté un spectacle, comprenant un groupe vocal et un ensemble instrumental, et son spectacle proposait « une » histoire du jazz, depuis ses origines jusqu’aux années quarante. Ce spectacle, nous l’avons donné en de nombreux lieux. Et puis, en 1970, la Fédération des Œuvres Laïques (F.O.L.) nous avait demandé si nous pouvions le jouer dans la ville de Buis-les-Baronnies, là où la F.O.L. possédait la Maison Annibal, et là aussi où se trouve le Cloître des Dominicains… qui était un peu à l’abandon à cette époque. Mais je me souviens qu’on y donnait des spectacles de théâtre.

Bref, nous nous sommes retrouvés une trentaine de passionnés à penser les ébauches d’une grande manifestation de jazz, sur Buis-les-Baronnies d’abord, puis sur Montbrun-les-Bains, puis sur Mirabel-aux-Baronnies. C’était aussi le temps du camping sauvage, et on mangeait parfois quand on le pouvait !… Mais les débuts, c’est souvent comme ça… Il y eut ensuite un long moment d’absence.

Par la suite, et nous allons faire un bond dans le temps, il se trouve qu’au milieu des années quatre-vingt-dix, un camarade de l’École Normale, Jean-Pierre Buix, est élu maire de Buis-les-Baronnies. Je vais alors lui proposer de refaire venir le jazz dans sa région. Il en a été d’accord tout de suite; c’est ainsi que « la sauce a pris ». L’idée de base a acquis, crescendo, de l’importance et, petit à petit, le Tricastin a commencé à se rajouter au projet. Saint-Paul-Trois-Châteaux d’abord, puis La Garde-Adhémar, et enfin Pierrelatte. Et depuis, ça fonctionne comme cela. Cette année, nous avons programmé deux soirées à Saint-Paul, et deux à Pierrelatte. Notre petite association a fonctionné de façon bénévole jusqu’en 1998. Puis nous ont rejoint un(e) attaché(e) de presse et un administrateur. Et aujourd’hui, heureusement qu’ils sont là…

 

M.M. : Abordons maintenant, succinctement, le « Alain Brunet musicien »… Ça commence comment ?

A.B. : Eh bien, ça va commencer… à l’âge de dix ans. Et le premier instrument que j’aurai entre les mains sera un cornet à pistons. Je suis né à Saint-Sorlin-en-Valloire, dans la Drôme, et mon père faisait partie de la fanfare du village. Je me souviens que quelques musiciens « bénévoles » m’avaient donné quelques leçons, mais cela n’avait pas été très loin.

Suite à ma rencontre avec Jean-Jacques Taïb, dont je t’ai parlé, je prends la passion du jazz, et j’apprends de façon totalement autodidacte. Je savais « lire » la musique. Et j’ai commencé par les thèmes « New-Orleans » – que je connais pratiquement tous depuis le temps, bien sûr…

Je sors « Major de Promotion » de l’École Normale de Valence en 1968 et, la même année, je pars sur Nice, en classe préparatoire que l’on appelait à ce moment-là « de propédeutique musicale ». J’étais au Lycée d’Estienne d’Orves, où je resterai de 1968 à 1970. J’y apprenais le solfège, l’harmonie… et nous avions des concerts tous les week-ends…

J’ai enchaîné ensuite avec une Maîtrise de Lettres et de Musicologie à Paris (Paris IV Sorbonne) en 1973. J’ai été aussi « auditeur » au C.N.S.M. de Paris, en analyse musicale en 1973 et 1974.

Ça a été aussi le temps des premiers Big Bands, avec Claude Carrère notamment… mais aussi dans des ensembles plus « free jazz ».

Pendant mon temps de Conservatoire à Paris, ça a été « trompette » à fond. Ma toute première trompette, je l’avais achetée à Nice. Par la suite, viendra le bugle, dont j’aime beaucoup jouer aussi. Et puis le piano. Mais le piano, c’est en total autodidacte, vraiment…

 

M.M. : Quand reviens-tu dans la Drôme ?

A.B. : De 1975 à 1984, j’ai été Conseiller auprès du Président du Conseil Général de la Drôme pour la Culture, et là, on m’a demandé de devenir le directeur de l’Association Départementale de Diffusion et d’Initiation Musicales de la Drôme. Ce qui nous amènera sur la création d’un festival de musiques contemporaines à Romans, entre 1976 et 1984.

Mais sur la création aussi du groupe valentinois « Module » qui réunissait, autour de moi, le batteur Jacques Bonnardel, le saxophoniste André Jaume et le bassiste Jean Bolcato. Avec cet ensemble, nous avons fait les tournées J.M.F, nous en avons fait également une d’une durée d’un mois en Afrique de l’Est en 1980 – avec le concours du Ministère des Affaires Étrangères. Nous sortirons aussi un disque, en 1981…

C’est un quartet qui a connu de très riches collaborations, et je peux te citer quelques noms, comme Clark Terry, comme Sonny Stitt, ou encore Jean-Claude Forhenbach, sans oublier Michel Petrucciani bien sûr.

A cette période aussi, je représenterai la France, à Helsinki, au sein du Big Band de l’Union Européenne de Radiodiffusion…

Jusqu’en 1988, la musique passera, dans ma vie, au second plan même si elle était toujours très présente, car mes fonctions sur toute cette période m’ont beaucoup pris de temps…

 

M.M. : Et pour ton « retour » ?

A.B. : Le retour, comme tu dis, va se faire via un disque autour de la musique de Serge Gainsbourg, qui devait disparaître en 1991. J’avais constitué un quartet, autour de cette musique précisément, un quartet qui réunissait autour de moi les pianistes Olivier Hutman, et Thomas Bramerie, et le batteur Jean-Pierre Arnaud.

A partir de là, j’ai eu la chance de participer à de nombreux festivals, en France et à l’étranger, comme New-York, Newport, Toronto, Montreux, Varsovie, La Nouvelle-Orléans, Marciac… et j’en oublie certainement.

Sur la période 1995-2005, je me suis souvent produit sur la côte ouest américaine. Notamment avec le sextet du batteur Prince H. Lawsha. Nous avons ensemble enregistré trois albums. Et en 2004, je me suis amusé à créer une suite pour Didgeridoo solo, quintet de jazz et orchestre de jazz, qui sera créée à Romans, par l’Orchestre Symphonique de Romans et des Pays de la Drôme.

A partir des années 2000, je vais jouer au sein du quintet de Michel Legrand. J’avais de la chance, Michel s’entendait bien avec moi, car il avait parfois la réputation de ne pas être très souple… Ensemble, nous avons pu faire de nombreux concerts en France, en Belgique et jusqu’en Russie.

J’ai joué aussi au sein du quartet de la chanteuse des Philippines, Charito, et, de façon plus générale, sur le « métissage » des musiques, en créant, par exemple, le Didgeridoo Orchestra avec Jowandi, un musicien et chanteur aborigène… Des concerts avec des musiciens de musique traditionnelle ? J’en ai fait au Pérou, en Égypte, en Iran, aux Philippines, au Pakistan, en Inde, au Japon, en Afrique de l’Est, en Polynésie Française et jusque dans l’océan indien.

 

M.M. : Un mot, quand même, sur ton groupe « Akpé Motion »…

A.B. : En août 2012, nous nous produisons au Festival de Marciac, puis en Guadeloupe, avec des musiciens guadeloupéens. A compter de l’année suivante, nous ferons régulièrement deux grandes tournées par an, notamment avec Michel Portal, et le pianiste Edgar Dorantes. Je crois bien qu’avec ce groupe, j’ai dû parcourir tout le globe : de l’Australie au Mexique, de la Californie au Pacifique Sud… En février 2016, nous avons été invités dans les clubs de jazz d’Atlanta, 2017,  2018 et 2019 nous ont ouvert de belles portes de divers festivals encore, jusqu’en 2020 année de disette suite à l’arrivée de la Covid-19. Nous avons repris le chemin de la scène en 2021, avec entre autres des concerts en duo avec Pascal Bouterin. Le dernier voyage, pour l’instant, d’Akpé Motion date des mois d’avril et de mai derniers : nous étions au Cameroun, et notamment dans le village de Yannick Noah…

 

 

Propos recueillis le mercredi 1er juin 2022

 

 

Un grand merci pour ta disponibilité, Alain, et pour m’avoir ainsi permis de retracer une « partie » seulement de ta carrière, impressionnante tant sur le plan musical que sur le plan du travail pur. Je rappelle aussi que tu es le président de « Jazz en Tech », qui se déroule en pays catalan.

Nous nous verrons lors de l’édition prochaine de « Parfum de Jazz », et je ne doute pas que, la crise s’évacuant, la Drôme Provençale retrouve très vite les accents jazz que toute ton équipe a su lui transmettre. En tout cas, nous serons nombreux derrière toi…

Ont collaboré à cette chronique :

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