Interview

Entretien avec Alexey Asantcheeff

Il est né dans la commune des Lilas, en Seine-Saint-Denis, comme son nom… ne l’indique pas. Compagnon, à la scène comme à la ville, de Lou Tavano, il puise aussi sa force dans ses origines aussi fortes que variées.

 

Alexey Asantcheeff

Pianiste du monde…

 

Michel Martelli : Tes origines sont riches dans leur diversité… une force pour toi ?

Alexey Asantcheeff :  Je porte forcément tout cet héritage en moi… Pour faire court, ma mère est écossaise, née au Kenya… et mon père (né en France) est issu d’une famille d’émigrés russes, qui a connu les affrontements « Russes blancs/Bolcheviks » et l’exode dans les années vingt. Cette partie de ma famille a fait le trajet Turquie, puis remontée en Allemagne par les Balkans pour arriver en France. L’une de mes grands-mères est même née sur la route, en Bulgarie – une chanson sur un album de Lou (Petite Pomme) lui rend hommage. Ma grand-mère est restée très secrète sur toute sa vie passée en France. Elle a connu la « défiance », pour ne pas dire pire, qu’ont rencontré les immigrants russes à cette époque, comme aussi les immigrants italiens. Elle rêvait de s’expatrier aux États-Unis. Ça ne s’est jamais fait. Quant à « l’autre côté »… elle n’a jamais voulu, non plus, repartir en Russie. Ses enfants – et moi aussi – nous y sommes retournés, après la chute du mur de Berlin. Elle, non. Et, même si j’ai encore là-bas de la famille très éloignée, c’est une branche avec laquelle, aujourd’hui, je ne partage plus grand-chose. Tant familialement que musicalement car, nous sommes d’accord, la Russie n’est pas particulièrement un berceau pour la musique jazz…

Du côté de ma mère, nous sommes originaires des îles, tout à fait au nord de l’Écosse. On est retournés, il y a deux ans, là-haut, pour marcher dans les traces familiales. Un paysage sauvage où, à part les Vikings, peu se sont établis. Le père de ma mère jouait d’une dizaine d’instruments. Il était aussi chef de chœur. De la banlieue de Glasgow où ils s’étaient établis, ils ont choisi de partir pour le Kenya qui était à cette époque une colonie britannique. Ils y sont restés près de trente ans, ma mère est donc née là-bas et n’en est revenue qu’à vingt ans. Et en a gardé une certaine nostalgie…

 

M.M. : A part un grand-père, peu de rapports avec la musique…

A.A. : C’est vrai. Ni ma mère, ni mon père n’étaient musiciens. On en était même très loin. Mais – un peu, sans doute par rapport à mon grand-père – ma mère a souhaité me faire apprendre le piano. Donc, dès l’âge de quatre ans, j’ai appréhendé cet instrument, non pas en école de musique, mais en cours particuliers, donnés par une amie de ma mère, Clara Segalini, qui était pianiste classique. J’allais chez Clara une heure par semaine, et cela a duré de l’âge de cinq ans jusqu’à mon arrivée au lycée. Où j’ai eu l’envie de changer de style : à cette époque-là, j’écoutais beaucoup de rap, et de reggae. L’apprentissage que j’ai reçu se voit encore aujourd’hui. Carla axait ses cours sur l’interprétation, c’était plus « organique » que « méthodique ». Et je peux te dire qu’aujourd’hui, je travaille au piano des choses que je n’ai jamais pu travailler à cette époque. J’ai donc été initié dans un enseignement qui était tout, sauf académique…

Ce qui fait qu’arrivé au lycée… j’arrête tout. Et quand je dis « arrêt » c’est pendant toute ma période lycée. Et puis à dix-neuf ans, gros choc : je vais découvrir le « piano-jazz », au travers d’une chanson « Somethin’ else » de Cannonball Adderley. A partir de là, je vais me remettre à « pianoter » et je vais faire appel à deux copains, deux autodidactes chacun dans leur route, à savoir Yohan Abou – qui était trompettiste et guitariste – et Thibaut Caroli, à la batterie. Tu ajoutes à ça ma technique pianistique… rouillée et tu obtiens notre trio. Mais un trio qui n’a pas hésité à se lancer, parce qu’au final, il n’y a rien de plus merveilleux que le jeu. Que tu abordes comme un jeu pour les enfants…

 

M.M. : As-tu la sensation de rattraper certaines choses, aujourd’hui ?

A.A. : Peut-être. Curieusement, je n’ai jamais autant travaillé mon instrument qu’aujourd’hui. Tu sais qu’aujourd’hui, je transmets aussi la musique à mes élèves. Tout est dans l’apprentissage. Et aussi dans la liberté d’expression. Tu vois, je fonctionne ainsi : c’est très important que l’élève joue « son » jeu, s’exprime à son idée, et qu’il vienne nous demander après. On n’impose rien. La musique est une expression. On vient aux instruments pour exprimer une passion, et il ne faut sûrement pas entraver ça, de quelque façon que ce soit…

Nous nous sommes émerveillés, avec ce trio. En tout amateurisme, mais aussi en toute amitié. Jamais, à cette époque, je n’ai eu l’envie d’en faire mon métier, parce que, en fonction sans doute de la richesse de mes origines, j’avais dans la tête autre chose. Chez moi, on parlait le russe, l’anglais et le français. J’ai donc eu la chance depuis tout petit de baigner dans ces trois langues. Et j’en ai acquis une assimilation facile. A l’école, j’apprenais l’espagnol, l’allemand… en clair, j’avais dans l’idée de devenir interprète…

 

M.M. : Mais Euterpe avait un plan, pour toi ?

A.A. : Sans doute, oui. Qui va se mettre en place de curieuse façon. D’abord, je dois dire que mes parents ont grandi dans le rejet total de tout concept de religion. Et donc, ils ne m’ont jamais donné aucune culture religieuse. Mais, du coup, cela a produit chez moi une espèce d’effet inverse et j’ai très vite ressenti une  certaine curiosité pour ces choses-là. Alors que j’étais au lycée, ce sont les religions orientales qui m’attiraient le plus. Les religions ou les philosophies, comme tu veux. Le Bouddhisme entre autres. Après trois mois en Fac de droit, et une licence d’anglais, je vais m’inscrire à l’INALCO – l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales – pour y apprendre… le chinois. Juste un aparté : si je n’avais pas été musicien, à l’heure actuelle je serai très certainement installé en Orient… Bref. A l’INALCO, pendant une soirée étudiante, je vais rencontrer une jeune Russe, Ariane, qui a pour amie Cyrille Aimée – qui a grandi dans l’univers du jazz manouche. Par mon amie russe, qui m’avait entendu jouer au piano, je vais rencontrer Cyrille. Avec elle, je vais faire pas mal de « jams », et c’est elle qui va m’aiguiller vers l’American School de Paris. Où je vais entrer en 2005, en section piano. Là, tu apprends vraiment tout, sur le jazz, les fonds de jeu, les techniques, les arrangements…. L’année suivante, à la rentrée 2006, alors que je suis en classe de répertoire – c’est la classe où tu apprends deux standards par semaine – je travaille sur « Satin Doll ». Je suis dans un local minimaliste de deux mètres-carré, avec mon piano droit (et ma doudoune que, curieusement, je ne quittais jamais, comme une seconde peau…), lorsqu’on tape à la porte de ce local. Une jeune étudiante, Lou Tavano – que je connaissais à peine – me demande de travailler avec moi. Elle chante. Mais moi, je ne jouais pas dans sa tonalité. Elle s’est alors « adaptée » et… ce que j’ai alors entendu m’a réellement interloqué, électrisé…

 

M.M. : « LA » révélation ?

A.A. : En tout cas, ce que Lou proposait, à ce moment-là, je ne l’avais jamais entendu auparavant ! Et je crois sincèrement que c’est dès cet instant-là qu’est née cette envie de la porter, de la manager, et puis aussi, côté artistique, d’être à ses côtés comme compositeur, parolier, arrangeur… Là s’est mise en place une collaboration qui dure toujours depuis cette rencontre – quatorze ans maintenant. Lou est « successful », comme disent les anglo-saxons et, comme chez beaucoup d’artistes comme elle, il est très frustrant de « se vendre ». Alors je le fais pour elle. Et si on ne me voit que comme le pianiste de Lou Tavano, cela ne me gène absolument pas. Peut-être à cause de cette forme de rejet que j’ai eu vis-à-vis du jazz, quand le jazz reconnaît plus les virtuoses que les poètes. C’est vrai aussi que je suis arrivé relativement tard dans cette musique…

 

M.M. : Alors… Tavano-Asantcheeff ou Asantcheeff-Tavano, ça fonctionne comment ?

A.A. : Ce que j’ai envie de te dire, avant ça, c’est que j’ai compris ce que je suis réellement, aujourd’hui. Avec, pour certaines choses, la sensation d’avoir quinze ans… Et aussi l’envie de monter enfin des projets qui sont restés très longtemps en gestation. La période que je vis aujourd’hui, je parle « intérieurement », est vraiment cool…

Bon, Lou, c’est une artiste de scène. Une vraie, qui éprouve toujours le besoin, l’envie de « donner » à son public. Tu imagines son désarroi actuel, dans cette période de confinement que nous traversons… Moi, j’essaie toujours d’amener notre couple dans la création. Même si j’aime beaucoup plus la scène aujourd’hui qu’à mes débuts. Au commencement, je me souviens, la scène était pour moi une véritable torture. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Parce que je ne m’acceptais pas, à l’époque. C’est ce que j’ai appris avec le temps, à « m’aimer » dans le sens acceptation de soi, et c’est surtout ce que je transmets à mes élèves maintenant. Et j’insiste sur ce point dès le début d’année. Être soi, être vrai… c’est ce qui fera réussir, à terme.

Donc, si j’ai été longtemps dans l’ombre, ce n’était pas pour me déplaire. Grâce à ce fonctionnement, nous avons consolidé, avec les années, notre noyau dur. Où sont venus se greffer, dans le temps, les copains musiciens.. 

 

M.M. : Le style du duo a évolué, je suppose ?

A.A. : Alors que l’on termine l’American School, on va sortir notre premier E.P. Qui était constitué de standards revisités. Je crois que là va commencer une forme de croisade contre le jazz, de notre part. Je m’explique. Le « recyclage » me fatigue un peu, pour tout te dire. La culture jazz, oui, il faut s’en nourrir, mais entendre les compositeurs contemporains ne jurer que par les standards, c’est usant. Comme s’il s’agissait d’un horizon indépassable… A leur époque, les standards étaient des nouveautés. Il est grand temps que de nouveaux standards apparaissent. Alors oui, dans ce sens là, notre premier EP a été une forme de « bascule »…

De mon côté, j’ai travaillé avec Pierre Bertrand, après l’American School. J’ai fait quatre ans dans sa classe d’écriture d’arrangements pour big bands. J’ai eu, à ce moment-là, l’envie de monter moi aussi un big band, un trio aussi. Mais, par dessus ça, j’avais mes projets avec Lou, qui grandissaient. On se battait pour émerger, comme tous…

Mais gérer un big band, c’est titanesque. Il faut gérer entre vingt et vingt-deux musiciens, tu imagines ?… Le trio ? Il s’est appelé « Troïka » et il réunissait autour de moi Guillaume Marsault – qui était batteur, bassiste et au chant – et Alexeï Derevitsky à la contrebasse. Cet ensemble a duré presque trois ans, juste avant que le duo avec Lou ne prenne de l’ampleur.

Tu m’as demandé comment on fonctionnait ? Je pense qu’aujourd’hui, toute mon énergie passe dans « comment porter Lou » et « comment la mener où elle veut aller ». Ce que l’on a fait, en réalité, c’est comme une construction de cathédrale, que l’on va embellir avec le temps. Alors oui, pour ça, j’ai eu à faire des choix. Mais je n’avais pas envie de médiocrité. Porter une artiste comme Lou, c’est une énergie mobilisée à temps plein. Mais ce n’est rien par rapport au potentiel que l’on a encore à fournir…

 

M.M. : C’est quoi, l’actu du moment ?

A.A. : Nous préparons actuellement l’écriture de notre troisième album. Qui va être, comme chaque fois, de longue haleine, car elle et moi avons des caractères radicalement différents. Mais  nos productions sont le résultat de cet assemblage de forces différentes, venues du cœur pour chacun d’entre nous. Nous faisons tout, cinquante-cinquante. Lou souffre, au début, parce qu’elle se projette déjà dans la finalité, l’expression scénique. C’est normal, c’est ce qu’elle préfère. En ce qui me concerne, je suis dans la joie d’emblée, car je suis dans la création, la composition….

Dans cette osmose, il y a bien sûr quelques différences de vue. Mais, au final, c’est ce qui nous amène à de très beaux compromis ! Je sors d’une grosse campagne promo pour notre dernier album – « Uncertain Weather » – et je mets maintenant cette période de confinement pour m’adonner à ma passion de la création. La seule chose qui peut m’en détourner, c’est la Nature, avec un grand « N ».

Parce que j’ai envie, aussi, de travailler sur un projet qui me tient à cœur : mes origines, mon identité – dont tu as compris la multiplicité… Cette envie, je dirais même ce besoin, je l’ai vraiment ressenti alors que nous étions en Écosse, Lou et moi. Dans un pub, nous avons eu l’occasion d’écouter une reprise de la chanson « Caledonia », une chanson de Dougie MacLean. Un trésor du folklore écossais. Tu sais comme les Ecossais apportent un grand respect à la voix, sur les chants. Lorsque tout le pub a repris en chœur le refrain de cette chanson, je me suis mis à pleurer tellement c’était fort. Fort parce que ça me renvoyait à mon propre déracinement familial… Russie, Écosse, Kenya, France… Il est plus que temps que j’explore ça, et je vais travailler sur un projet musical dans ce sens. C’est très important pour moi…

 

Propos recueillis le samedi 18 avril 2020.

 

En interrogeant Alexey, il n’était pas évident de ne pas tomber dans la redite, tant sa personne et celle de Lou Tavano, sa compagne, ne font qu’un. Je ne mets donc pas la discographie dans cet article, que vous pourrez retrouver dans l’entretien que m’a accordé Lou, il y a quelques jours.

 

Lou, Alexey… vous vous êtes bien trouvés. Musicalement, vous nous le démontrez à chacune de vos créations et lors de vos prestations sur scène. J’aurais eu la chance, moi, de découvrir en plus votre côté « humain » qui, derrière le (la) musicien (ne), est aussi beau chez l’un comme chez l’autre.

Et ça vaut tous les salaires du monde…

On languit vos futures productions.

 

André Henrot parfait ce travail – qui en a sans doute bien besoin ! – avec des clichés d’Alexey.

Ont collaboré à cette chronique :

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